Le kitsch et l’authenticité de la country

La « country » américaine n’a jamais eu vraiment la faveur des oreilles françaises ni, doit-on ajouter pour être juste, celle de bien des oreilles américaines. C’est pourtant un domaine musical passionnant, quoique difficile à définir étant donné son assez longue histoire et ses formes diverses. Venue des milieux ruraux et pauvres du sud-est des États-Unis, diffusée à l’échelle nationale à partir des années 1920 par la radio et le disque, elle a pour cœur symbolique et contesté la ville de Nashville, mais le « Nashville sound » n’est qu’une de ses nombreuses manières d’être, et l’amateur de tel « sous-genre », mettons le « bluegrass », peut ne pas trouver du tout à son goût ce que le « Grand Ole Opry » (le show le plus célèbre de country) et les grandes maisons de disque ont cherché à promouvoir. Bref, l’amateur de Bill Monroe ou de Doc Watson (morts en 1996 et 2012) n’est pas forcément le même que celui de Dolly Parton ou de Johnny Cash (disparu en 2003).


Sylvain Vanot, Johnny Cash : I walk the line. Le mot et le reste, 117 p., 13 €


Un petit livre permet de se familiariser un peu avec ce dernier, chanteur, compositeur et guitariste, l’une des figures de cette country multiforme. (Pour en savoir plus sur le genre musical de la country en général, on se tournera vers le « Que sais-je ? » de Gérard Herzhaft et, pour le son, on écoutera le coffret anthologique des éditions Frémeaux – d’ailleurs accompagné d’un bon livret explicatif.)

Pour sa part, Sylvain Vanot, dans Johnny Cash : I walk the line, s’est donné trois buts : faire un portrait biographique de Johnny Cash ; donner une présentation musicale de quelques-unes de ses chansons ; donner une idée de son apport à la country ainsi qu’à d’autres genres (comme, par exemple, le « folk revival » des années soixante).

Tout cela se lit assez gentiment. Mais si les connaissances musicales de l’auteur sont éclairantes, son style a souvent les facilités cool et complices d’un certain journalisme contemporain, et son bagage américaniste est un peu léger (voir ce qui est dit sur les « shotgun houses », les citations attribuées à Liberty Valance, l’absence de vision historique de la country pour une mise en perspective de Cash…). Quant à la bibliographie des ouvrages consultés, elle a dû être composée un jour de grand vent.

Mais on est content de faire une petite promenade, dans le vent ou pas, avec Johnny Cash, de sentir l’atmosphère d’interaction profonde entre la country et son public. En effet, même si le livre ne le dit pas en ces termes, on comprend, que, outre un talent musical personnel, l’artiste country doit, derrière tout son kitsch, faire preuve d’authenticité. Une authenticité construite, bien sûr, mais dont les gages sont sans cesse à présenter au public. Ainsi, l’artiste, par ses chansons, sa voix, son instrument, sa tenue, doit manifester ses affiliations : être du Sud, avoir des liens avec la campagne, exercer un travail prolétaire, exhiber les cicatrices d’une vie sociale et affective difficile, encenser la domesticité et rêver de liberté (ou vice versa), s’identifier à une communauté « country » préexistante.

Johnny Cash a repris l’image traditionnelle de virilité héroïque, « working class » et sudiste au fil des deux cents chansons qu’il a composées, mettant à son service sa belle voix de baryton-basse et son talent – moyen – de guitariste ; il a renouvelé aussi les présupposés de la country, saisissant les conventions de certaines constructions (celles des rapports entre les sexes), s’intéressant à des sujets « de gauche » (les Indiens, les prisonniers…), s’ouvrant à des « cultures » différentes (il fut ami avec Bob Dylan). Mais Cash était bien, comme on avait dit de lui, à la fois « samedi soir et dimanche matin », et demeura aussi attaché aux fantasmes compensatoires de la nostalgie, de la religion, de la bourlingue, de l’amour passion… prisés par son public.

Dans son art, c’est cette capacité de ne jamais renoncer à un possible pour un autre qui l’a rendu populaire. Cela et sa voix, limitée dans son étendue, et pourtant capable comme peu d’exprimer souffrance et sincérité, ont permis à ses auditeurs de s’identifier à ses différentes personae artistiques.

Dans l’hommage qu’il lui rendit à sa mort, Bob Dylan n’avait pas assez d’images et d’adjectifs pour qualifier l’artiste Johnny Cash, « un Roi […], une étoile polaire […] capable de guider tous les navires […] aussi indéfinissable qu’une fontaine de vérité, de lumière et de beauté », et sa voix, « venue du centre de la terre […] profonde, riche, impressionnante et mystérieuse à la fois ».

Claude Grimal

À la Une du n° 14