Verduns d’Orient

Moins connus que le front français, les combats d’Orient de la Première Guerre mondiale furent non moins sanglants. C’est ce que rappelle le premier ouvrage du grec Stratis Myrivilis (1890-1967), dont la réédition comble une lacune. D’une précision toute documentaire, l’auteur fait aussi preuve d’un expressionnisme étonnant, faisant de La vie dans la tombe un manifeste pacifiste mais aussi littéraire.


Stratis Myrivilis, La vie dans la tombe. Trad. du grec par Louis-Carle Bonnard et André Protopazzi, revu et complété par Dominique Goust. Les Belles Lettres, Coll. Mémoires de Guerre, 382 p., 23 €


Alors que l’on commémore le centenaire de la guerre de 1914-18, il faut saluer la parution de ce grand roman antimilitariste, emblème de « l’école du témoignage » et livre majeur de la littérature grecque qu’est La vie dans la tombe. Connaissant un grand succès en Grèce à sa publication en quarante-deux épisodes entre 1923 et 1924, le texte emprunte autant aux codes du journalisme qu’à l’art grec de la nouvelle et fut traduit dans des dizaines de langues, dont le français en 1933 mais dans une édition amputée. Cette édition revue et complétée s’imposait donc.

Avec son titre faisant référence à l’un des chants de la Passion du Christ du Vendredi saint, l’ensemble est le journal intime que le soldat Cotsoulas adresse à la femme aimée, laissée sur l’ile de Lesbos dont Myrivilis, lui-même ancien poilu, était originaire. Cette dimension autobiographique et diariste prend la forme d’un recueil de nouvelles à la fois typologique (anecdotes, portraits) et chronologique. La rencontre des deux genres parvient à rendre la teinte indifférenciée des tranchées de Macédoine tout en imprimant au récit un rythme nerveux. Manifestant une grande maîtrise de la chute, ces formes brèves restituent la profusion d’un monde clos : le front. Y sont envoyées dès 1915 les troupes grecques encadrées par le général Sarrail et comme déguisées en Français, fusil Lebel à la main…

Sous cet angle, ce livre narre l’un des épisodes contrariés de la rencontre des Grecs et de l’Europe. En effet, ici c’est moins la guerre que sa froide rationalité qui choque Myrivilis : « Le problème est que, nous autres, Grecs, nous n’avons pas encore appris à faire la guerre sans enthousiasme. » Rendant hommage à ses camarades morts, Myrivilis dresse avec La vie dans la tombe un monument d’une plus grande honnêteté que bien des hommages officiels entendus ici et là, de nos jours. Il excelle en effet dans les portraits de paysans, artisans et marins de Lesbos jetés brusquement dans cet univers absurde qui a fait d’eux des morts-vivants que dévorent les rats, les poux et l’angoisse.

Autant de thèmes obligés des récits sur la Première Guerre mondiale ? Oui, mais la spécificité de La vie dans la tombe réside ailleurs, dans une très inquiétante et inhabituelle étrangeté. Car derrière la modernité de cette guerre sourdent monstruosités archaïques et mystères du fond des âges : « Des lucioles dessinent sur les pages de la nuit hâtivement, en traits cassés, leurs lettres de feu vert et or. Ce sont les signes cabalistiques, les «  Mané, Thécel, Pharès » du Destin, qui grave sur l’ébène de la nuit son triple et terrifiant message. » On voit même se lever, à travers le carnage industriel, des spectres antiques. Le poste d’observation bulgare ? Un « œil de Polyphème ». Les bombardements ? Ce qui fait que « l’homme devient un Titan et fait hurler la terre sous ses coups. Il devient Encelade et Typhon. »

Myrivillis

Dans des pages troublantes, une escouade de soldats envoyés dans une forêt se mettent à « danser excités comme des satyres », rendus fous par l’atmosphère sylvestre… Toute la force de La vie dans la tombe est de peindre comme une chute dans le chaos primordial ce saut dans la modernité que fut 14-18. D’où une narration jouant sur la déréalisation et les embardées oniriques. Cela n’empêche pas la critique du militarisme, bien au contraire. Hantant ce cauchemar comme des pantins de bal masqué, des officiers ventripotents et patriotards rappellent les tableaux grinçants d’Ensor ou Grosz : « –Le général tient une badine dans sa main gantée ; et chaque fois qu’il dit quelque chose il cingle sa botte droite. – Il est nécessaire de – tchaf ! – de nous faire une armée – tchif ! – une armée avant toute chose – tchaf ! tchif ! ».

Face à ce déferlement, l’ouvrage secrète un humanisme antidote. Indignation répétée devant ces Français qui « rossent leurs soldats africains » autant que face à l’antisémitisme hellénique. À la fraternisation silencieuse avec les Bulgares succèdent des pages décrivant des Macédoniens accueillant le narrateur blessé. Et le massacre des hommes engendre chez le narrateur une compassion plus universelle encore. C’est la révolte causée par une hécatombe de mulets sous les obus, ou cette empathie pour la flore dans des lignes sur ces « soldats qui assassinaient des arbres ».

Mettant en regard le monde uniforme et déshumanisé des tranchées avec l’harmonie de l’île quittée, l’ouvrage glorifie un monde traditionnel où prévalent des exigences éthiques. Sous-jacent à l’ensemble du livre, ce propos culmine en une critique du machinisme, cette guerre opposant moins des nations les unes aux autres que « les hommes d’un côté, les machines de l’autre. » Ce primitivisme conciliant la défense des hommes à celle de la nature est aujourd’hui d’une frappante actualité. Le propos directement politique est donc absent car, en réalité, à travers la Première Guerre mondiale c’est toute une civilisation qui est ici en procès.

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