La littérature est feu

Le grand écrivain latino-américain Mario Vargas Llosa entre de son vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Les deux volumes rassemblent ses principaux romans. Le public pourra ainsi découvrir ou redécouvrir dans toute son amplitude, sa maîtrise et sa fougue l’art littéraire de cet auteur au style luxuriant, pour qui précisément « la littérature est feu ».


Mario Vargas Llosa, Œuvres romanesques. Trad. de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès et Bernard Lesfargues. Édition publiée sous la direction de Stéphane Michaud avec la collaboration d’Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès, Anne Picard et Ina Salazar. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2 vol., 1 862 et 1 868 p., 72,50 € chacun


L’œuvre de Mario Vargas Llosa n’a pas attendu l’année 2016 pour connaître la consécration. Son parcours est jalonné de nombreux prix dont celui, très convoité, de l’Académie suédoise, le Nobel, qui lui a été décerné en 2010. Il est, avec Borges, Fuentes, Cortázar, Gabriel García Márquez, l’un des plus grands romanciers d’Amérique latine et son audience est considérable partout dans le monde. Mais son entrée dans la prestigieuse collection de la Pléiade revêt une importance particulière, car cet écrivain a toujours entretenu des relations étroites avec la littérature française, qu’il découvrit en traduction dans son enfance ; dès l’âge de dix-sept ans, il était capable, grâce aux cours de l’Alliance française où il s’était inscrit, à Lima, d’en lire de nombreuses œuvres directement dans notre langue. Cependant, c’est à Paris, dans l’effervescence intellectuelle des années soixante dont il suit de près les interrogations, de l’existentialisme au structuralisme, en passant par le Nouveau Roman avec lequel d’ailleurs il a peu d’affinités (sauf peut-être avec Claude Simon et Nathalie Sarraute), qu’il concrétisa véritablement sa vocation d’écrivain en parachevant son roman La Ville et les Chiens et en écrivant La Maison verte à partir de souvenirs d’adolescence.

Mais qu’est-ce qu’un roman ? Qu’est-ce qu’écrire un roman pour Mario Vargas Llosa ? On ne peut rien comprendre à l’œuvre si l’on ne se pose pas dès le départ cette question fondamentale. Chez cet auteur, écrire n’est pas un acte anodin, un divertissement de l’esprit, mais un engagement total de l’être, avec sa chair, ses passions, sa pensée. Il est significatif qu’il ait pris, dès ses débuts, Flaubert comme exemple, du moins en ce qui concerne la méthode de travail. On sait qu’il s’agissait chez Flaubert d’une sorte d’ascèse nécessitant, avant la rédaction d’un roman, de longs préparatifs, des prises de notes, des vérifications sur place et jusqu’aux moindres détails des lieux où est censée se développer l’intrigue. L’écriture du roman lui-même exigeait plusieurs scénarios, plusieurs versions finalement réduites à une seule, largement élaguée, et soumise à l’épreuve orale du « gueuloir » d’où sortirait enfin l’œuvre définitive.

C’est à ce niveau d’exigence que Mario Vargas Llosa élève sa pratique de l’écriture. Sa conception de la littérature lui impose de s’investir totalement par un long et consciencieux travail. Comme Flaubert, il n’attend pas que l’inspiration vienne à lui : il va la chercher, avec son tempérament fougueux et son sens du baroque, dans un corps-à-corps avec l’œuvre au fur et à mesure qu’elle se développe. Mais là où Flaubert travaillait chez lui, assis à sa table ronde, dans son cabinet de travail, Mario Vargas Llosa a souvent poursuivi l’écriture d’un même roman en divers endroits, parfois situés en des pays différents. Cette mobilité géographique ne le perturbe pas. Où qu’il soit, il a son lieu : c’est le roman qu’il est train d’écrire, et le nomadisme qu’il vit par ailleurs ne peut qu’enrichir son œuvre de nouvelles facettes et anecdotes.

Lire Mario Vargas Llosa, c’est entrer dans une sorte de forêt amazonienne de l’écriture, luxuriante dans tous les sens du terme, où temps et espaces s’enchevêtrent en un réseau complexe, un labyrinthe dont le style de l’écrivain est le fil d’Ariane. Le roman est pour lui le lieu d’expression de tous les possibles, peut-être même de l’impossible. À partir du réel, ou d’un réel supposé, il peut donner libre cours à son imagination, jouer sur plusieurs intrigues et casser les genres, multiplier les points de vue et les perspectives, comme la lecture de Faulkner le lui avait enseigné, mais avec une liberté plus grande encore, une liberté presque totale.

S’il y a une magie du roman, elle est dans sa capacité à réconcilier dans un même livre narrations, descriptions et dialogues, à être une image de la vie en ses multiples aspects, et c’est précisément ce que met en œuvre dans ses livres Mario Vargas Llosa, à l’écoute de ses « démons », en exploitant les nuances et en explorant des voies nouvelles, avec un sens de l’oralité qui n’est pas sans rappeler Céline, le tout emmené par un style incandescent qui est la marque de l’écrivain. Ses personnages sont des êtres de chair et de sang ; nous sommes là dans la matière, humaine et sociale, du monde dont, grâce aussi à son ancien métier de journaliste, il a l’expérience concrète. Il serait toutefois restrictif et même erroné de dire que ses romans sont « réalistes ». S’ils évoquent en effet des situations ou des souvenirs réels, l’auteur les réinvente par l’imaginaire et reconstruit une autre réalité qui, bien que crédible et vivante, est une fiction. Celle-ci a beau être d’une certaine manière un « mensonge », elle devient un lieu de vérité qui révèle, par son intensité littéraire, la véritable nature du réel, celle de la dictature d’Odría, par exemple, dans Conversation à La Catedral.

L’œuvre de Mario Vargas Llosa a vocation à l’universalité. Elle a été traduite en plusieurs langues dès la parution de La Ville et les Chiens, aux éditions Seix Barral. Il ne pouvait en être autrement. Sa nature le porte au cosmopolitisme. Rappelons qu’il a passé son enfance en Bolivie et dans le nord du Pérou, et que les livres qu’il lisait alors chez ses grands-parents et oncles maternels étaient généralement traduits du français. Dès l’âge adulte, il a vécu dans plusieurs pays dont il parle couramment la langue et, animé d’une curiosité intellectuelle insatiable, il s’est intéressé très tôt aux grands écrivains européens et du continent américain. C’est précisément par ce détour dans d’autres cultures, en une sorte d’exotisme de la pensée qui revient en spirale pour éclairer ses propres origines, qu’il va réinventer son regard sur son pays natal et vraiment découvrir, comme il l’écrit lui-même dans sa préface, l’Amérique latine et commencer à se sentir latino-américain. La plupart de ses livres s’inscrivent dans cette matière foisonnante d’Amérique du Sud, et c’est là précisément qu’ils puisent leur universalité. Mais nul ne saurait le dire mieux que Vargas Llosa : « La France m’a enseigné que l’universalisme, trait distinctif de la culture française depuis le Moyen Âge, loin d’être exclusif de l’enracinement d’un écrivain dans la problématique sociale et historique de son propre monde, dans sa langue et sa tradition, s’en fortifiait, au contraire, et s’y chargeait de réalité. »

Les deux tomes de la Pléiade rassemblent les principaux romans de l’écrivain : La Ville et les Chiens, La Maison verte, Conversation à La Catedral, La Tante Julia et le Scribouillard, La Guerre et la Fin du monde, La Fête au Bouc, Le Paradis – un peu plus loin, Tours et détours de la vilaine fille. Comme il est d’usage dans cette collection emblématique, préface, introduction, chronologie, notices et notes viennent en complément, apportant un indispensable éclairage sur l’homme et son œuvre. Cette édition offre ainsi la possibilité de (re)découvrir, dans les meilleures traductions, l’un des plus grands écrivains latino-américains.


Les éditions de l’Herne rééditent le Cahier de l’Herne Mario Vargas Llosa, dirigé par Albert Bensoussan (en 2009), qui contient de nombreux entretiens et correspondances inédits en français, ainsi que des contributions de Jorge Semprun, Hector Bianciotti, Jacques Fressard, Antonio Tabucchi, Stéphane Michaud, Zoé Valdes…
Photo à la une : © Catherine Hélie

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