Seuls en scène

Dans Une trop bruyante solitude, spectacle de Laurent Fréchuret d’après le roman de Bohumil Hrabal, actuellement programmé au Théâtre de Belleville, Thierry Gibault se livre à une véritable performance, représentant ainsi parfaitement ces interprètes nombreux à être seuls en scène.


Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude. Mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre de Belleville, jusqu’au 29 mars. Théâtre des Halles à Avignon, du 6 au 30 juillet 2016


La pratique de la performance solitaire n’est en rien nouvelle ; ces dernières décennies, elle s’est souvent associée à une écriture théâtrale fondée sur le monologue. Peut-être augmente-t-elle avec la baisse actuelle des moyens financiers. Elle permet des spectacles légers, convenant à des espaces limités, facilement transportables en tournée, aisément repris, puisque tributaires de la disponibilité d’un seul interprète, même par ailleurs très sollicité. Surtout elle correspond à un goût des acteurs, à une attente des spectateurs, parfois à un intérêt des metteurs en scène pour l’adaptation de récits à la première personne.

Elle contribue à la vitalité de ces petits lieux qui participent à la richesse de la vie théâtrale. Ainsi dans le dix-huitième arrondissement de Paris, la Reine Blanche retrouve une nouvelle vie grâce à une nouvelle direction. Entre autres activités, Cécile Ladjali, en partenariat avec Actes Sud, organise chaque mois une rencontre littéraire. Et jusqu’au 2 avril, Jacques Michel se retrouve dans la solitude de « la Dame sur son tabouret », unique interprète de Music-hall de Jean-Luc Lagarce, adapté et mis en scène par Véronique Ros de la Grange : reprise du magnifique spectacle présenté l’an dernier à la Manufacture des Abbesses.

À l’emplacement d’une salle fondée au XIXe siècle, au cœur d’un Paris encore populaire, le Théâtre de Belleville a remplacé en 2011 le Tambour royal. Grâce à une alternance au fil de la semaine, il programme divers spectacles assez longtemps pour leur permettre de rencontrer leur public. Ainsi dés le 1er mars, le metteur en scène Jean-Michel Rabeux crée Les Fureurs d’Ostrowsky de et par Gilles Ostrowsky, mais tout le mois est aussi représenté Une trop bruyante solitude. L’interprète, Thierry Gibault, a beaucoup joué au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers avec Didier Bezace, au Centre dramatique national de Sartrouville avec Laurent Fréchuret. À ce dernier, il a proposé le fameux texte de Bohumil Hrabal, d’abord diffusé clandestinement à Prague en 1976, traduit pour la première fois en France en 1983 (par Max Keller). Manifestement, le metteur en scène a vu une défense du livre très actuelle dans l’histoire de Hanta, préposé à la destruction d’ouvrages par tonnes, acharné au sauvetage de quelques uns, bientôt dépassé par « la brigade socialiste du travail » et sa presse hydraulique vingt fois plus puissante que la sienne.

À partir de la nouvelle traduction d’Anne-Marie Ducreux-Palecinek, Laurent Fréchuret a adapté le texte en vue d’une représentation d’environ une heure. Pendant toute cette durée, Thierry Gibault reste debout au milieu du plateau, sur un étroit caillebotis, les vêtements et la peau maculés d’encre, depuis les premiers mots : « Voilà trente-cinq ans que je travaille dans les vieux papiers « repris comme un leitmotiv avec de légères variations, jusqu’au choix final par Hanta de subir le même sort que ses livres bien-aimés. Il est confronté à l’expérience maximale de la performance solitaire, qui interdit toute circulation dans le reste de l’espace scénique, qui confie totalement l’expressivité à la voix, au visage, au corps. A de rares moments, il privilégie la manifestation des émotions au détriment de leur écriture ; il pallie l’absence de déplacements par la surenchère de la mimique et de la gestuelle. Mais le plus souvent il surmonte le risque de surjouer, inhérent à toute interprétation solitaire, indissociable de l’attente de la performance de la part du public, peut-être plus grande à Avignon : il va faire entendre la magnifique et terrible histoire de Hanta au Théâtre des Halles pendant tout le Festival.

Rodolphe Dana, lui, a déjà connu divers lieux pendant la tournée de Voyage au bout de la nuit. Il ne va pas manquer de programmer son spectacle au Centre dramatique national de Lorient qu’il dirige depuis janvier 2016. Avec Katja Hunsinger, autre membre du Collectif Les Possédés fondé en 2002, il a adapté le premier roman de Céline pour une représentation d’environ une heure quarante, durée de jeu déjà impressionnante en l’absence de partenaire.

Il a surtout retenu la première partie, sacrifiant entre autres les figures inoubliables du petit Bébert et de la vieille Henrouille. Mais ce choix correspond manifestement à la volonté de donner vie à Ferdinand Bardamu par une forte présence physique, favorisée par les tribulations d’Afrique à New York, de New York à Detroit, après l’expérience de la guerre et avant le retour à la vie quotidienne française, aussi de mettre en lumière les virtualités comiques du texte, moins présentes dans la seconde partie. Le plateau de la Bastille est assez vaste ; même seul en scène, Rodolphe Dana a besoin de cet espace où il a installé des tables de différents formats. D’un épisode à l’autre, il en remanie le déploiement jusqu’à les dresser et suggérer New York, « ville absolument droite (…) ville debout ». Il s’en sert comme obstacle sous lequel ramper en temps de guerre, comme couche en Afrique où se lover, vêtu de son seul slip. Grâce à cette puissante incarnation, à cette prise de possession du lieu, il peut privilégier la langue, sans jamais illustrer le roman, faire entendre les différentes voix, sans jamais se laisser aller au pittoresque. Ainsi la fascination de Bardamu pour le cinéma se matérialise par la projection, sur le mur du lointain, d’un écran vide et de sa lumière intermittente ; ce choix final apparaît représentatif d’un spectacle qui a donné la priorité au texte et non à la performance de son interprète.

Comment ne pas évoquer un instant Le Discours aux animaux de Valère Novarina, créé en 1986 aux Bouffes du Nord par André Marcon, repris depuis lors dans le monde entier par ce très grand acteur pourtant bien sollicité par le théâtre et le cinéma, revenu aujourd’hui dans l’espace des origines ? Le Discours aux animaux, en un volume de cinq cents pages, vient de paraître chez P.O.L, indéfectible éditeur de Valère Novarina1. Mais André Marcon est resté fidèle au fragment publié séparément sous le titre L’Animal du temps, devenu en trois décennies indissociable du timbre de sa voix, de la lenteur de son élocution, de la belle gravité de son visage. C’est une grande émotion de le voir entrer de biais dans son vieux pardessus noir, se détacher sur la splendeur délabrée du mur pourpre, s’avancer comme recueilli vers des tombes imaginaires, s’adresser à des êtres dans l’opacité de leur silence : « Animaux, anaïmaux, amnimaux, omnimaux » …


Crédit pour la photo à la une : © Pauline Le Goff
  1. Valère Novarina, Le discours aux animaux, P.O.L, 2016.

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