Un roman russe en langue allemande?

Le roman de Vladimir Vertlib apporte, si besoin était, un témoignage supplémentaire de la vigueur et de la diversité de la littérature de langue allemande contemporaine. Lorsqu’on referme le livre après avoir suivi la vieille Rosa Masur à travers les heurs et malheurs du XXe siècle, on se prend à regretter qu’il ait fallu une quinzaine d’années pour que cette épopée, à la fois singulière et emblématique de l’Histoire (avec une majuscule), trouve enfin le chemin des librairies françaises.


Vladimir Vertlib , L’Étrange mémoire de Rosa Masur. Trad. de l’allemand par Carole Fily. Métailié, 416 p., 22 €.


La grande qualité de ce livre, c’est d’instaurer un rapport original entre la fiction narrative et l’Histoire. Né en 1966 à Saint-Pétersbourg (encore appelé Leningrad), Vladimir Vertlib a sans doute connu diverses ruptures et pérégrinations avant de s’installer en Autriche, mais il est trop jeune pour avoir vécu directement une grande partie des événements qu’il relate. S’il sollicite à l’évidence la mémoire familiale (voir la dédicace du roman), il serait vain de vouloir démêler le vécu du romanesque, car c’est dans la fiction même que les faits historiques font irruption pour se confondre avec l’histoire de cette famille juive de Biélorussie, et donner au récit son épaisseur et sa vérité.

L’histoire de la Russie et l’histoire des Juifs russes passent ainsi de concert sous le projecteur, à la faveur d’un témoignage porté après-coup par une vieille femme de quatre-vingt-douze ans qui, pour corser l’intrigue, ne le fait pas dans le seul but de servir la mémoire familiale et historique : Rosa participe à un livre de commande que la petite ville allemande qui l’accueille veut publier à l’occasion de l’anniversaire de sa fondation, dans la louable intention d’honorer les minorités qu’elle héberge. Il s’agit de relater « une expérience personnelle qui, dans sa singularité, reflète l’universel ». La motivation avouée de Rosa, c’est l’argent qu’elle en espère et qui va permettre à la famille de voir enfin cette cité d’Aix-en-Provence quasi mythique évoquée dès les premières lignes du roman. C’est donc un témoignage sur lequel l’auteure laisse planer à dessein l’ombre d’un doute, puisque son objectif est d’attendrir les gens pour être retenue et gagner le prix promis. Faut-il par exemple accorder du crédit à cette rocambolesque rencontre avec Staline au dix-neuvième chapitre ? Rosa (et du même coup l’auteur) nous entraîne dans des zones où l’invraisemblable prend pied dans le réel, laissant le lecteur interdit, mais ravi ! Où donc commence l’invention ? En faisant peser sur la vérité ce soupçon de roublardise, Vladimir Vertlib maintient l’équilibre entre la réalité et la fiction et, loin de l’invalider, il ne fait que donner plus de vigueur et de vraisemblance au témoignage de Rosa. Il réussit ce tour de force de faire de la subjectivité de la narratrice une alliée dans la recherche de l’objectivité.

L’espace du roman de Vertlib, qui s’ouvre dans la cuisine d’un appartement communautaire de Leningrad, se déploie entre la Biélorussie et la Russie avec, en guise de lignes de fuite, Aix-en-Provence, sensée incarner les désirs et les aspirations à un monde plus harmonieux, et le Canada où la grande sœur de Rosa a déjà émigré dès le début du siècle. Entre les deux, l’Allemagne offre un asile à cette famille qui a tout vécu et tout subi depuis l’époque du tsar, et qui ne croit plus guère à un avenir possible dans la Russie postcommuniste. Mais émigre-t-on encore à plus de quatre-vingt-dix ans ? Ce n’est pourtant pas de Rosa, mais de son fils Konstantin (Kostik) que viennent les plus fortes résistances. Il ne peut choisir entre une Russie secouée par de nouveaux troubles dans la foulée de la guerre de Tchétchénie, et une Allemagne où l’on brûle des foyers de demandeurs d’asile ; il n’éprouve pas davantage d’attirance pour l’État d’Israël. Partir ? Rester ? Partout, il voit les mêmes risques, instruit par les expériences ancestrales. C’est finalement grâce à un stratagème de la voisine Svetlana, une ancienne professeure reconvertie en prostituée, misère oblige, que les parents optent pour l’Allemagne où vit déjà leur fils Sacha. La vieille Rosa, clef de voûte du roman, paraît obéir à une prédiction de son amie Macha, morte lors du siège de Leningrad, mais avec laquelle elle continue d’échanger in petto : « En vieillissant, tu deviendras sage et parfois cynique, mais tu continueras malgré tout de croire en la bonté humaine. Et c’est précisément pour cela, crois-moi, que tu atteindras un grand âge ». Rosa fait mieux encore. Après avoir résolu à l’âge de soixante-dix ans « de ne plus vieillir ou de mourir », cette femme hors du commun exerce son leadership sur la famille, et prend dès le troisième chapitre la première place dans le roman.

La structure du texte n’est ni chronologique ni linéaire, Vladimir Vertlib procède par touches successives, ou par plans, comme on le ferait pour un tableau ou un scénario. Le procédé narratif ne laisse pas de surprendre : les points de vue changent, on passe de la troisième personne à la première, les époques s’imbriquent les unes dans les autres, et jamais pourtant le lecteur ne s’y perd. La famille de Rosa Masur vit et s’agrandit en osmose avec les événements et incarne au jour le jour les espérances et les déceptions qui émaillèrent un siècle de grands bouleversements. Certains, à l’instar de Moyshe – frère de Rosa, devenu major dans l’Armée Rouge – mettent tous leurs espoirs dans le nouveau régime, fût-ce au prix d’une fuite en avant volontaire, car « si vous regardez trop vers le passé, le diable vient vous prendre et ne vous lâche plus ». Mais il sera exécuté, comme beaucoup d’autres, avant d’être réhabilité des années plus tard.

Les régimes politiques alternent, le village natal en Biélorussie change plusieurs fois de maîtres, entre les Russes, rouges ou blancs, les Polonais et les Allemands. L’épopée entraîne le lecteur des pogroms de l’époque tsariste jusqu’à la fin du régime communiste, en passant par les affres de la révolution, la guerre de 1914, les trafics du temps de la NEP… Il y a aussi la Seconde Guerre Mondiale, le siège de Leningrad : on arrache les papiers peints pour manger la colle, on tue les animaux familiers, on craint que ses propres enfants aient été victimes d’un cannibale … L’horreur est d’autant plus sensible qu’elle est présente à l’état brut dans le témoignage de Rosa. Et pourtant les enfants jouent comme tous les enfants, même s’ils vieillissent prématurément.

La persécution des Juifs ne cesse pas, que ce soit le fait des Allemands ou des Russes. A côté des antisémites virulents se manifestent beaucoup d’autres dont les propos sont plus feutrés, presque bienveillants parfois, mais dont les expressions marquées au coin des anciens préjugés n’en sont que plus pernicieuses et font davantage souffrir. A qui se fier ? Dans le quotidien d’une famille estampillée comme juive, les difficultés sont multiples, même en période d’accalmie. Pour accéder aux études par exemple. Et chez tous, juifs ou non, sévit la peur d’en dire trop, ou de ne pas dire ce qu’il faudrait quand il le faudrait. Les petits potentats sont, comme les grands, terrorisés par l’éventualité d’une imprévisible disgrâce. On devient vite « politiquement non fiable », avec toutes les conséquences que cela implique, pour avoir travaillé jadis chez un riche propriétaire, ou pour avoir fréquenté telle personne ou tel groupe devenus suspects. Une simple faute de frappe dans une traduction, interprétée comme une insulte à Staline, faillit même conduire Kostik au goulag !

Les événements emportent les destins particuliers, l’horreur et la peur sont omniprésentes et irriguent le quotidien, mais l’humour, sur soi-même et sur les autres, un humour grinçant qui n’est pas sans rappeler parfois celui de Woody Allen, vient contrebalancer la noirceur mortifère et fait triompher la vie. Il permet de tenir l’épouvante à distance, ou de faire passer des réflexions pas toujours politiquement correctes, des vérités pas toujours bonnes à dire. Par exemple : « C’est vraiment une grande chance […] que les Allemands aient si mauvaise conscience de nous avoir saignés comme des cochons. Comme ça, certains d’entre nous ont maintenant le droit de s’installer en Allemagne ».

Il faut dire, pour conclure, que l’entreprise n’est pas sans risques pour Rosa, car à vouloir revivre ses souvenirs anciens, elle ravive du même coup des douleurs qu’elle n’avait en réalité jamais surmontées : « Des angoisses qu’elle avait endurées à plusieurs reprises, sur le coup et encore après, des centaines de fois en souvenir et en rêve, s’emparèrent d’elle, abolissant le temps et l’espace. Hier et demain se confondaient, et après-demain c’était il y a soixante ans ». On ne saurait mieux souffler au lecteur pourquoi la simple chronologie n’est pas le meilleur moyen de rendre compte d’une vie qui, décidément, ne s’écoule pas comme un long fleuve tranquille !


Crédit pour la photo à la une : © Kurt Kaindl

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