Un voyage à travers le cinéma scorsesien

Jusqu’au 14 février, on pourra voir à la Cinémathèque française l’exposition consacrée à Martin Scorsese. Cette exposition, arpentons-la au hasard des images choisies par les commissaires et le cinéaste qui les leur a confiées : autant d’objets et moments qui font rêver les cinéphiles et les amateurs.


Exposition Martin Scorsese à la Cinémathèque française, jusqu’au 14 février 2016

Catalogue de l’exposition, Cinémathèque française/Silvana éditoriale, 216 p., 39 €

Voyage à travers le cinéma américain et le cinéma italien, deux coffrets ARTE Éditions, 15 € chacun


Un voyage

Si l’on s’en tient à la géographie du cinéaste, le voyage nous mène pour l’essentiel dans New York. Elizabeth Street est le point de départ. C’est là que vivait la famille Scorsese. On la voit pour partie, cette famille, à travers une mère pittoresque, souvent drôle. Elle apparaît dans Les Affranchis, en mère d’un des truands toute contente de le voir débarquer avec ses copains (elle a préparé à manger, bien sûr), et tient une épicerie à Kansas City dans Casino. Loin en apparence de la vie dépravée de Las Vegas, où l’on recycle l’argent plus ou moins propre.

Martin Scorsese avec ses parents, Charles et Catherine Scorsese, dans Italianamerican (1974) © Martin Scorsese collection, New York

Martin Scorsese avec ses parents, Charles et Catherine Scorsese, dans Italianamerican (1974) © Martin Scorsese collection, New York

L’appartement des Scorsese, c’est la radio et le poste de télévision : tout arrive de là. Pas de livres ; ils viendront bien plus tard. L’enfant écoute les airs de jazz que son père adore, et il découvre sur le petit écran les films qui le marqueront. Son asthme l’empêche de vivre dans la rue comme les autres enfants. Le cinéma lui offre le spectacle, la découverte du monde et des autres : « Certains films ont nourri mes rêves, changé ma façon de sentir, et parfois bouleversé ma vie. Des films qui m’ont donné l’envie de devenir réalisateur moi-même », écrit-il dans son merveilleux Voyage à travers le cinéma américain, récemment réédité en DVD. Il parle ainsi de Duel au soleil, de King Vidor, mais, dans d’autres entretiens, c’est Païsa ou Rome ville ouverte qui forgent la vocation du futur réalisateur.

Quel voyage donc ? Celui qui nous mène dans la ville de Scorsese, celle qu’il chante dans Mean Streets, Taxi DriverNew York, New York, Gangs of New York, voire Le temps de l’innocence ? Celui qui nous conduit à travers le monde, de Kundun à Hugo Cabret ? Plus certainement, le voyage qui se produit dans et par les images, toutes les images de ses films, et des autres films.

Cinéphilie

Le « nous » s’impose, celui des spectateurs, des enfants d’abord, qui ont connu les salles du samedi soir, les grands films populaires, les films de genre, et ce que l’on commençait d’appeler les « classiques ». L’auteur de ces lignes, qui ne peut disparaître de la page, a découvert le sentiment d’injustice avec Le Voleur de bicyclette. Il a senti le tragique des mondes qui disparaissent en écoutant Rauffenstein et Boïeldieu dialoguer en anglais sur des temps encore heureux dans La Grande illusion. Et un monde sans les films de John Ford ou de Visconti n’est pas tout à fait le monde. Scorsese filme avec son immense savoir du cinéma, mais d’abord avec l’émotion que le film suscite et dont ses propres films portent les éclats multiples. Difficile de voir Raging Bull sans penser, par exemple, à Nous avons gagné ce soir ou à Sur les quais, pour l’ultime confession face caméra de l’énorme Jake LaMotta. Mais il faudra aussi chercher ailleurs ce qui nourrit ce film. Le cinéma d’Orson Welles pour certains cadrages, celui d’Hitchcock, pour le montage du dernier combat entre Robinson et LaMotta. Le modèle est fameux : la scène de la douche dans Psychose.

Leonardo DiCaprio/Howard Hugues et Cate Blanchett/Katharine Hepburn dans Aviator (2004) ©Martin Scorsese Collection, New York.

Leonardo DiCaprio/Howard Hugues et Cate Blanchett/Katharine Hepburn dans Aviator (2004) © Martin Scorsese Collection, New York.

Les cinéphiles sont boulimiques, attrape-tout, et leur assigner une passion est aussi difficile que de les arrêter quand ils font la liste de leurs auteurs de chevet1. Kazan est une référence constante de Scorsese. De même que Billy Wilder se demandait comment Lubitsch s’y prendrait pour tourner une séquence difficile, « Marty » se réfère à l’auteur d’America, America. Et il lui consacre un documentaire, A letter to Elia, quand tout Hollywood encore en est à épiloguer sur l’attitude de Kazan à l’époque de McCarthy. L’œuvre d’abord, ce qu’elle dit des hommes, de leurs contradictions, de leur complexité. Regarder, écouter avant de juger. Le cinéphile, on le sait depuis Serge Daney, est aussi un « cinéfils », ou un fils respectueux de ses pères (on l’entendra comme on veut).

Story-board

Tout est donc parti de cette préparation du film, de ces dessins qu’exécutait, enfant déjà, le cinéaste. À commencer par l’exposition de la Cinémathèque, pensée à Berlin autour du story-board. Avant d’en concevoir, à dix ans, il avait conçu une affiche pour The Eternal city, péplum qui résumait sa vision du cinéma hollywoodien alors triomphant. Les grands acteurs étaient tous là, et l’imagerie populaire, le monde dans lequel Jésus avait vécu, les Romains et l’Amérique toute-puissante.

La crucifixion est très présente dans ses films, et pas seulement dans cette Dernière tentation du Christ que des fanatiques rendirent presque invisible. On la voit bien sûr dans Raging Bull, passion de Jake LaMotta dont on suit l’ascension et la chute, dans Taxi Driver, dans Les nerfs à vif, partout où des hommes doivent choisir et ne peuvent choisir.

Storyboard du cinéaste pour Raging Bull (1980) © Martin Scorsese collection, New York.

Storyboard du cinéaste pour Raging Bull (1980) © Martin Scorsese collection, New York.

Pour un artiste aussi méticuleux, aussi attentif au moindre détail, le story-board est l’étape indispensable qui fait écho, bien plus tard, au montage. Scorsese aime moins le plateau que la salle dans laquelle il va construire son film avec Thelma Schoonmaker. Ce qui rappelle, au fond, ce que le cinéma a d’enfantin. Certes, la matière qu’on y manipule coûte plus cher que la pâte à modeler ou les briques de lego, mais le plaisir de la fabrication est très important. On tisse du rêve avec des bouts d’images ou, pour le dire autrement, on rêve à partir de fragments dont le sens ne peut que nous échapper, pour partie. On a envie de citer ce que Scorsese dit du metteur en scène comme illusionniste, dans son Voyage à travers le cinéma américain : « Pour raconter une histoire, pour concrétiser sa vision, le réalisateur doit être un technicien et même un illusionniste. Il doit maîtriser toute la partie technique et la palette a considérablement évolué en un siècle… King Vidor déclarait : le cinéma est le plus fabuleux moyen d’expression jamais inventé, mais en raison de sa puissance même d’illusion, on ne doit jamais le confier qu’à des magiciens et à des sorciers capables de lui donner vie. »

Alors magicien

On connaît les pouvoirs du magicien. Il peut tout transformer, métamorphoser. Il joue sur le grandiose et l’insolite, sur ce qui semble démesuré et sur l’infime. On connaît des cinéastes qui jouent de la démesure, aiment les mouvements, la dimension épique. Et d’autres qui au contraire se meuvent dans de tout petits espaces, jouent de l’infiniment petit. En gros (très gros), De Mille, Ford ou Eisenstein (mais on s’en veut de caricaturer ainsi) ; et Bergman ou Rohmer. Avec Scorsese, on est souvent dans l’excès, la démesure et la folie. Folie de Ginger, interprétée par Sharon Stone dans Casino, excès de Joe Pesci alias Nicky dans Casino, et de Tommy DeVito dans Les Affranchis. On pense aussi à Howard Hugues (DiCaprio) dans Aviator ou à Jordan Belfort dans Le loup de Wall Street.

Michelle Pfeiffer et Daniel Day-Lewis dans Le Temps de l'innocence ©Philip Caruso/Columbia Pictures

Michelle Pfeiffer et Daniel Day-Lewis dans Le Temps de l’innocence (1993) © Philip Caruso/Columbia Pictures

Et puis on se rappelle la pathétique confession de Jake LaMotta dans Raging Bull, ou plus subtil encore, les émotions ténues qui agitent Daniel Day-Lewis alias Newland Archer dans Le Temps de l’innocence. Des riens, une simple piqûre d’insecte, et pourtant une blessure qui ne cicatrice pas. Souvent, la violence ou la rudesse des relations masquent l’essentiel, ce qui fait le rapport entre les humains. Il est ainsi souvent question de fratries, dans les films de Scorsese, de vraies fratries comme de fratries reconstituées ; des amitiés de bandes, de clans, de gangs. Les fêlures apparaissent mal, puis viennent les brisures et les ruptures, et alors l’éruption, le tremblement de terre.

Musiques

On entend et on écoute le cinéma de Scorsese. La bande-son dit les années qui défilent, la ville, les êtres. On parle de violence, et c’est, après qu’elle s’est déchaînée, la découverte des cadavres dans tout New York, au son du « Layla », de Derek and the Dominos, dans Les Affranchis. Une automobile explose sur un parking de Las Vegas et l’on entend le chœur qui clôt la Passion selon saint Matthieu, de Bach, dans Casino. Et « Satisfaction » ou « Sweet Virginia » des Stones, la version punk et speed de « My Way » par Sid Vicious, et Bernard Herrmann pour Taxi Driver ou le ballet de LaMotta au générique d’ouverture sur la musique de Mascagni. On n’en finirait pas. Tout a commencé avec les airs de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli dans l’appartement familial, et les films toujours se font avec ces airs qui disent le passage du temps ou font contrepoint à la rage des hommes.

On le sait ami des Rolling Stones, producteur de films sur le voyage du blues, du Niger au Mississippi. On connaît moins ses films sur Dylan (No direction home) et sur George Harrison, le plus secret des quatre Beatles (Living in the material world).

Il reste quelques précieuses semaines pour découvrir l’univers de Scorsese à la Cinémathèque. Heureusement, de longues années pour voir et revoir ses films.

  1. On lira à ce propos Hitchcock, par exemple, de Tanguy Viel et Florent Chavouet, chez Naïve, Livre d’heures.

Crédit pour la photo à la une : © Columbia Pictures

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