Peinture chinoise en Bretagne

« L’île de B. existe réellement. » Cette postface est un parfait résumé du jeu entre imaginaire et réalité historique qui parcourt De terre et de mer pour en faire un étrange conte pour adultes. L’auteur, Sophie Van der Linden, nous entraine sur les traces d’Henri, un jeune homme en partance pour la fameuse île de B. Là-bas, il espère entendre les explications de Youna, son ancien amour, qui l’a quitté mystérieusement.


Sophie Van der Linden, De terre et de mer. Buchet-Chastel, 160 p., 14 €


Henri est d’abord un regard. Défini par sa seule origine parisienne et sa faible expérience des voyages, il est un point de vue presque vierge, un œil qui s’accroche au paysage fuyant, à travers la vitre du train. Par son innocence, il rappelle ces jeunes héros de contes qui parcourent une contrée inconnue en quête de leur bien-aimée.

En effet, l’imprécision des repères temporels et géographiques nous plonge dans un univers étrange, entre conte et roman historique. On croit pouvoir situer le récit à l’aide des menus détails égrenés : les souvenirs de la guerre de Prusse, les « toits de granit », les « charrettes à chevaux », mais ces indices restent des fragments visuels, attrapés au vol par l’esprit vagabond d’Henri. Seule la quête amoureuse le préoccupe réellement. À cette vision subjective s’ajoute l’exotisme de l’île – ses légendes, sa faune et sa flore aux noms rares. D’où cette impression de visiter un monde étrange et enchanté, à la porte duquel la réalité prosaïque viendrait quelquefois cogner.

Mais les retrouvailles avec Youna, l’aimée, ne sont pas une conclusion heureuse de conte. Pendant un temps, la jeune femme n’est pour nous qu’une paire de bottines en cuir vieilli, puis une chevelure ébouriffée, le regard d’Henri n’osant s’aventurer plus loin. La liberté de la jeune femme demeure une énigme pour lui. Elle le laisse seul, sans but, dans le flux de ses sensations.

Sophie Van der Linden, De terre et de mer, Buchet Chastel

Sophie Van der Linden © Héloïse Jouanard

La recherche de l’amour perdu passe alors au second plan, et ce de façon littérale. En débarquant sur l’île de B., Henri semble entrer dans un tableau pour en devenir l’un des détails. S’il est le premier point de vue offert au lecteur, nous le quittons progressivement pour nous attarder sur d’autres personnages : un marathonien nous emmène à l’autre bout de l’île, où nous croisons un jardinier, puis un enfant brimé, un marin allemand caché…

Tout se passe comme si notre œil effectuait un parcours à l’intérieur de ce tableau qu’est l’île de B., dans un mouvement continu et servi par un style très délicat. Sophie Van der Linden reconnaît d’ailleurs comme source d’inspiration la peinture chinoise, évoquée par Henri. Avec celle-ci, « on n’observe pas le paysage, on y séjourne, on s’y promène, on y voisine… ». On pensera ici au shanshui, la tradition de peinture de paysage sur rouleau, où le spectateur ne saisit pas le tableau d’un seul coup, mais doit le parcourir selon un cheminement codifié. Le titre du roman, « De terre et de mer », n’est d’ailleurs pas anodin quand on sait que le shanshui représente principalement la montagne et l’eau.

Sophie Van der Linden utilise ainsi cette île anonyme pour organiser un parcours du regard, presque hors du temps et de l’espace connus. Que signifie réellement ce jeu esthétique et à quoi rime-t-il ? Sans révéler ici la fin du roman, disons que ce court séjour sur l’île de B. constitue une ultime rêverie, avant un retour à une réalité historique qui n’en devient que plus terrible. Il nous invite ainsi à être extrêmement attentifs à la signification des détails apparemment sans importance qui se présentent à notre regard, et que l’on comprend hélas trop tard. Le titre du livre ne fait peut-être pas seulement écho aux montagnes et aux fleuves inoffensifs de la peinture shanshui.

Alicia Marty

À la Une du n° 22

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