Sur les femmes, pour les femmes : Elfriede Brüning (1910-2014)

BruningLa journaliste et romancière allemande, Elfriede Brüning, a traversé le XXe siècle sous cinq différents régimes, écrivant sur les femmes et pour les femmes. Que ce soit sous le IIIe Reich ou sous le régime communiste en Allemagne de l’Est, elle sut à chaque fois s’accommoder sans déroger à sa mission. Dans le débat que suscite aujourd’hui l’approche par le genre de l’expérience communiste en Europe de l’Est, Brüning, qui ne se dit jamais féministe, est un bel exemple de la fameuse agency des femmes dans les pays du socialisme réellement existant.


Sabine Kebir, Frauen ohne Männer ? Selbstverwirklichung im Alltag. Elfriede Brüning (1910-2014). Leben und Werk.1 Aisthesis Verlag, 954 p. 34,95 €.


Elle aura été l’un des auteurs féminins les plus lus de toute l’Allemagne contemporaine. En RDA, son chiffre de ventes atteignit le million et demi. Soit bien plus que ceux des autres romancières de la RDA, qui n’en manqua pas : Anna Seghers et Christa Wolf, bien sûr, mais aussi Irmtraud Morgner ou Brigitte Reimann, pour ne citer que les principales (on pourrait d’ailleurs s’interroger sur le nombre de talents féminins dans cette portion d’Allemagne à la si brève existence). Sauf à comparer leurs revenus des droits d’auteur, avec de tels grands noms, Elfriede Brüning n’aurait pu rivaliser. Si elle fit sienne la cause des femmes, elle la documenta plus que l’analysa, n’ayant pour seule prétention que celle de raconter leur quotidien.

Au total elle aura publié 32 romans (dont 4 sous la République de Weimar et le IIIe Reich, 19 en RDA et 9 après la réunification de l’Allemagne), plus de 500 essais et articles, enfin divers scénarios de films et pièces de théâtre dont plus d’un resta dans les tiroirs.

C’est à ce phénomène d’édition que s’est attaquée la spécialiste de Gramsci et de Brecht (et de toutes ses femmes2), Sabine Kebir. Une gageure pour une littéraire diplômée de la très élitiste université Humboldt de Berlin (Est). Il faudra qu’Elfriede Brüning dépasse ses 90 ans, ne renonçant toujours pas, en vraie femme émancipée de son temps, à l’écriture, à la conduite, au tabac et au verre de vin quotidien, puis qu’elle fête ses cent ans, pour que cesse le silence condescendant qui l’entoura toute sa vie et qu’on vît dans son œuvre autre chose qu’une « prose journalistique pour bonne femme ».

Elfriede Brüning vécut toute sa vie à Berlin dont elle ne quitta jamais la partie orientale. Issue d’une famille ouvrière, elle est orientée vers la lecture par sa mère qui avait monté une bibliothèque de quartier. À 16 ans elle entre en apprentissage dans un bureau, s’exerce à l’écriture d’historiettes sentimentales, rencontre le dramaturge Hans Wolfgang Hillers qui lui fait miroiter la publication, la viole et l’oriente vers le reportage, un genre qui se développe sous la République de Weimar. Elle décrira la scène du viol crûment dans son autobiographie, mais expliquera les raisons pour lesquelles elle continuera à voir Hillers : il lui promet de la former à l’écriture et tiendra effectivement sa promesse. Très jeune, Elfriede Brüning a su s’adapter, voir le bon côté des choses plutôt que l’inverse. Elle aime écrire et si sa sensibilité la porte vers la misère sociale, c’est la situation de la femme qui l’intéressera avant tout.

Dès le début des années 1930, elle entre dans l’association des écrivains prolétaires et révolutionnaires, puis au Parti communiste allemand et travaille pour sa presse dirigée par Willi Münzenberg. Dans ses essais, elle parle de la sexualité féminine, d’amour libre et du combat pour l’abrogation du paragraphe 218 qui condamne l’avortement. On la compare à Irmgard Keun, l’auteure de Gilgi, héroïne d’un succès littéraire des années 1930 et symbole de la femme émancipée sous la République de Weimar.

A l’avènement au pouvoir des nazis, Elfriede Brüning est une jeune femme indépendante et affranchie au service du Parti. Elle sert de coursier entre Berlin et Prague, prête son appartement pour des réunions clandestines, est arrêtée en 1935. Lors de l’interrogatoire, l’homme de la Gestapo a l’un de ses livres sous les yeux : « Vos personnages ici, je les connais. Ils sont tous à la prison de Moabit aujourd’hui. » Et pourtant, elle sera relâchée six mois plus tard, rien n’ayant pu être prouvé contre elle. En 1935, les juges ont encore besoin de preuves pour condamner. Elle passera la période du IIIe Reich en « exil intérieur », veillant à ne pas se faire remarquer, mais continuant à écrire sur les problèmes des femmes, quitte à publier sous un pseudonyme. Selon Kebir, compte-tenu des conditions dans lesquelles elle écrivit et de l’inévitable autocensure, sa production littéraire reste honorable, toujours orientée vers l’émancipation de la femme. (Qu’on ait pu écrire, comme ce fut le cas d’un critique littéraire (est)-allemande, qu’Elfriede Brüning se serait bornée à faire de l’ « inoffensive sous-littérature » sous le nazisme relèverait, dit Kebir, du mépris machiste vis à vis de la littérature dont les femmes sont le sujet.)

Entre temps, toujours sous le IIIe Reich, Brüning se sera mariée, aura donné naissance en 1942 à une fille et travaillé, alors qu’elle était enceinte, avec son mari sur un projet de film. Le thème en était Semmelweis, ce médecin accoucheur de Budapest qui découvrit les causes de la mortalité féminine lors de l’accouchement par manque d’hygiène. Est-ce parce que Semmelweis était juif que le projet de film n’aboutira pas? Elle reprendra plus tard le scénario avec davantage de succès (et de liberté) et il sera réalisé en 1950 par la RDA.

C’est tout naturellement qu’elle se remet au service du Parti et du projet de société socialiste à la fin de la guerre, rejoignant le Kulturbund, association culturelle mise sur pied par les autorités soviétiques dans leur zone d’occupation et confiée au poète Johannes R. Becher rentré d’un exil en URSS. De 1945 à 1949, elle fait partie de ces journalistes et écrivains qui seront mis à contribution jusqu’à l’épuisement pour faire des reportages sur l’effroyable état dans lequel le nazisme a mis le pays et susciter l’espoir dans une meilleure Allemagne. Propagandiste convaincue, Elfriede Brüning se donne sans compter puis bénéficie, à partir de 1950, de ce statut d’écrivain indépendant grâce auquel on pouvait vivre dans les États socialistes. Elle soulignera cette chance jusqu’à la fin de sa vie.

À partir de son roman publié en 1950 et intitulé Un enfant pour moi seule3, titre peut-être évocateur de ses profonds désirs car elle a déjà divorcé depuis quelques années (mais a-t-elle entendu parler d’Une chambre à soi, de Virginia Woolf ?), elle reprendra la plume pour écrire exclusivement sur les femmes et tous les aspects de leur quotidien. Avec ce livre qui relate la volonté d’une femme d’avoir un enfant d’un amant de passage contre le gré de ce dernier, elle amorce le thème de la mère célibataire, mais aussi celui de la misère sexuelle des femmes dans une société privée d’hommes, morts pour la plupart à la guerre.

Avec Regine Haberkorn (123 000 exemplaires vendus), publié en 1955, ce sont les difficultés de mener de front vie de couple, travail et éducation des enfants qui sont exposées. Des thèmes qu’on pourrait dire classiques, mais qui ne l’étaient pas à l’époque, ni en RFA où il était entendu que les femmes s’arrêtaient de travailler à la naissance de l’enfant, ni en RDA où elles travaillaient, mais étaient supposées disposer de tous les moyens matériels et moraux pour mener à bien leur vie de femmes émancipées. Certes, Elfriede Brüning ne remet pas en cause la politique sociale de la RDA ; simplement elle met en relief à travers ses romans et les conflits qu’affrontent ses héroïnes des contradictions qui n’ont pas été surmontées. Si Regine Haberkorn suscite des critiques (que le roman soit stigmatisé comme kitsch ou comme reflétant mal la réalité), il plaît beaucoup dans les usines où l’auteure sera souvent invitée à faire des lectures. N’avait-elle pas travaillé six mois en usine pour l’écrire et approcher au plus près la vie des ouvrières ? Dans Partnerinnen4, publié 30 ans plus tard, en 1985, et écrit avec une recherche de style plus élaborée, il est clair que si des changements positifs ont eu lieu, il reste encore du chemin à parcourir sur la route de l’égalité des chances. Toute son œuvre sera de cette veine et on comprend pourquoi elle plut tant au grand public féminin. Ni romans pour midinettes, ni romans à thèse, mais des histoires de vie dans lesquelles les femmes se reconnaissent.

Ignorée et jugée trop accommodante pour les écrivains et le lectorat intellectuel, quoique prête à acquiescer aux consignes dispensées par le régime, Brüning ne pouvait pas davantage satisfaire les apparatchiks de la culture pour lesquels le « féminisme d’État » aurait résolu tous les problèmes. Cette résurgence d’un thématique chère à la République de Weimar ne pouvait plus avoir cours dans un pays socialiste. Brüning frôle même la dissidence, elle qui n’aimait pas les esprits critiques et prit ses distances avec quiconque sentait le soufre, en faisant de la jeunesse désocialisée, thème tabou puisqu’elle non plus ne devait pas exister en terre socialiste, le sujet de son livre Kinder ohne Eltern5. Dans ce reportage publié en 1968, elle conteste l’institution de l’orphelinat. Il est vrai qu’elle sait toujours où s’arrêter. De façon paradoxale, ce livre reçut les félicitations d’autorités haut placées tout en étant dans le même temps placardisé. Il ne bénéficia que d’un tirage (8000 exemplaires) absolument insuffisant par comparaison avec le tirage habituel de ses livres. Il eut un tel écho que les éducateurs se plaignirent de ne pouvoir se procurer un exemplaire.

Le grand mérite de la biographie de Kebir est précisément de montrer, à partir de la vie et l’œuvre de Brüning, combien est floue la frontière entre écrits critiques ou subversifs et écrits en apparence conformistes. Difficile à ranger dans une quelconque catégorie, Elfriede Brüning s’inscrivait mal dans le paysage littéraire est-allemand. Elle subit le même sort que la plupart des écrivains, recevant son lot de rétributions symboliques (prix et distinctions diverses) d’un côté, connaissant de l’autre de brèves traversées du désert quand elle ne trouvait plus d’éditeur ou, pis, lorsque ses livres disparaissaient des bibliothèques et ou étaient introuvables en librairie. Curieusement, quoiqu’elle s’en soit plainte en haut lieu à l’époque, elle n’exprime aucun regret ni dans son autobiographie ni dans le documentaire que Sabine Kebir et Wolfgang Herzberg lui ont consacré en 2010.6 Dans ce documentaire, comme dans son autobiographie, on ne trouve en effet aucune trace d’amertume. D’autres ont eu la vie bien plus dure, reconnaît-elle. Est-ce la raison pour laquelle sa dernière publication, un an avant sa mort, fut un recueil de témoignages de femmes communistes allemandes qui furent internées dans le goulag ?7 Son seul regret portait alors sur la perte de l’idéal communiste à laquelle elle avait cru sa vie durant et dont elle restait nostalgique.

Sans doute, reconnaît Sabine Kebir au terme d’un ouvrage de près de 1000 pages, peut-on finalement la classer parmi les soi-disant autores minores de l’Allemagne contemporaine.8 À condition de ne pas oublier, ainsi que le remarqua le romaniste Werner Krauss, rival en son temps de Victor Klemperer en RDA, que ces auteurs sont aussi décisifs pour nous aider à comprendre leur époque que ceux passés à la postérité. Sans eux, avait poursuivi le spécialiste allemand des Lumières, comment aurait-on pu interpréter le XVIIIe siècle et comprendre la Révolution française ? Concernant le XXe siècle allemand, l’œuvre d’Elfriede Brüning est là pour en attester.


  1. Femmes sans hommes ? Se réaliser au quotidien. Elfriede Brüning (1910-2014). Vie et œuvre.
  2.  Sabine Kebir a consacré un ouvrage à chacune d’elles : Helene Weigel, Elisabeth Hauptmann et Ruth Berlau.
  3.  Ein Kind für mich allein, Recklam, 1950.
  4.  Les partenaires (d’hommes).
  5.  Enfants sans parents.
  6.  Elfriede Brüning, Und ausserdem war es mein Leben, 1994. (Et d’ailleurs, ce fut ma vie). Sabine Kebir, Wolfgang Herzberg, Und ausserdem werde ich Hundert. Die Schriftstellerin Elfriede Brüning. (Et d’ailleurs, je vais avoir 100 ans. L’écrivain Elfriede Brüning).
  7.  Elfriede Brüning, Nun, ich lebe noch. Deutsche Kommunistinen im sowjetischen Lagern, 2013. (Bon, je vis encore. Des femmes communistes allemandes dans les camps soviétiques).
  8.  Heureux pays que cette Allemagne où il est encore possible de publier, qui plus est dans une aussi belle édition, d’aussi imposants travaux ! Frauen ohne Männer a été publié avec le concours de la Fondation Hans-Böckler.

Sonia Combe

À la Une du n° 11