Le genre d’un crime

En rouvrant le dossier Pierre Rivière, le matricide de 1835, publié par un collectif autour de Michel Foucault en 1973, Jeanne Favret-Saada livre un nouveau regard sur L’impossible famille Rivière. Après une relecture critique des multiples analyses produites depuis cinquante ans, la chercheuse procède à une lecture des plus fines du mémoire autobiographique de l’assassin et nous offre une leçon d’anthropologie historique.

Jeanne Favret-Saada | L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835. Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 358 p., 23 €

On se souvient que lorsque Michel Foucault publia Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, avec certains membres de son séminaire dont l’historien Jean-Pierre Peter, principal artisan de l’édition, le philosophe tout juste entré au Collège de France déclara qu’il voulait « tendre un piège » aux psychiatres et autres experts : qu’avaient-ils à dire de plus, un siècle et demi après le procès du « parricide aux yeux roux », que Jean-Étienne Dominique Esquirol et les aliénistes du XIXe siècle sur son crime et sur son récit autobiographique ? Si le milieu de la psychiatrie des années 1970 s’était tu, glacé par le triple meurtre du jeune paysan normand, le cas Rivière est devenu, comme le met en évidence Jeanne Favret-Saada, un objet pour les sciences sociales.

Qu’avaient donc à dire l’histoire, l’anthropologie, la critique littéraire de cette affaire que le cinéma, par l’intermédiaire de René Allio, avait popularisée, au point que ce premier film de 1976 fit l’objet d’un documentaire de Nicolas Philibert en 2006 ? Riche de son formidable savoir anthropologique – elle est l’autrice de l’immense ouvrage Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage (1977) –, Jeanne Favret-Saada, née en 1934, livre, telle une enquêtrice policière, une nouvelle clé à ce triple crime atroce ; elle propose ainsi une analyse magistrale d’un cas et de ses strates dont sans doute l’historien Jacques Revel, disparu le 13 mars 2026, aurait beaucoup apprécié la densité. Introducteur de la micro-histoire en France, Revel fut, en 1973, l’éditeur du Rivière de Foucault dans la magnifique collection « Archives » aux éditions Gallimard/Julliard. Plus tard, il coordonna, avec le sociologue Jean-Claude Passeron, une réflexion collective sur les manières de « Penser par cas » (EHESS, 2005).

Jeanne Favret-Saada replonge ainsi au cœur de ce dossier judiciaire cinquante ans après Foucault. L’affaire n’est pas nouvelle pour elle comme elle le rappelle au début de l’ouvrage ; invitée par Jean-Pierre Peter, elle participa aux séances du séminaire de Foucault mais elle s’impliqua peu, étant la plupart du temps sur son terrain « sorcier ». Elle contribua néanmoins à l’ouvrage en cosignant avec ce même Peter un texte intitulé « L’animal, le fou, la mort » dans le volume de la collection « Archives ». Dans ce texte, les deux auteurs insistaient déjà sur un point qui est central dans L’impossible famille Rivière, celui du nouveau statut de la femme institué par le code Napoléon : « Ainsi : en ce siècle, un tyran a surgi. Cette fois, c’est la femme. La loi qu’elle institue, c’est l’arbitraire. »

Jeanne Favret-Saada, L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835,
Jeanne Favret-Saada © Collection personnelle

En 1992, dans un bref texte en réaction à la publication d’un dossier sur Rivière en 1991 dans la revue Le Débat qui fait l’objet d’une analyse critique et particulièrement virulente de la première partie de L’impossible famille Rivière, la chercheuse écrivait pourtant : « En ce temps-là, nous avions occupé la Sorbonne, la musique des Chicago Transit Authority nous rendait plus heureux que la lecture de nos collègues, et nous vivions dans les rues parce qu’elles étaient gaies (la communication n’était pas encore une technique que l’on enseigne). Pour moi, qui faisais le va-et-vient entre le Bocage et Paris, le séminaire de Foucault était le seul lieu académique supportable : on ne m’y demandait pas pourquoi je n’abordais pas l’ethnologie des sorts comme une ethnologue devrait le faire ; et on acceptait d’être affectés par un texte, le mémoire de Pierre Rivière, chacun à sa façon. Foucault acceptait de couvrir une expérience d’écriture polyphonique (ou cacophonique), et je ne crois pas me souvenir d’avoir eu l’idée, alors, de faire de la science. »

L’examen des archives du séminaire dans les archives de Jean-Pierre Peter conservées à l’EHESS que j’ai pu consulter montrent que certes il y eut de la cacophonie – des désaccords forts existaient au sein du groupe du séminaire au point que Foucault y joua un rôle de conciliateur – mais que le travail fut des plus « sérieux » ; il s’inscrivait dans l’analyse d’un certain nombre d’affaires au croisement de la justice pénale et de la psychiatrie ; la majorité des pièces et en particulier le mémoire de l’assassin avaient fait l’objet dès 1836 d’une publication partielle dans les Annales d’hygiène publique. Les archives témoignent d’une attention très grande aux différentes versions. Et c’est sans doute l’histoire de cette manière de faire « science », pour reprendre le mot de l’anthropologue, qui fait de son livre, cinquante ans plus tard, quand la très grande majorité des acteurs se sont tus, un objet précieux.

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Un demi-siècle a passé et, comme on le sait bien, les sciences sociales ne cessent d‘ouvrir leur questionnaire collectivement. Elles butent, parfois se perdent ou s’égarent, font des hypothèses, cherchent ; progressent-elles ? Disent-elles plus le vrai sur nos humanités aujourd’hui qu’en 1972-1973 ou qu’au début des années 1990 ? L’affirmer serait être bien positiviste. Elles sont surtout formidablement contemporaines et constituent un objet d’observation remarquable. Et c’est en cela que l’enquête de Jeanne Favret-Saada est passionnante : elle revisite notre rapport à Rivière – le regard de Sylvie Lapalus sur le parricide, de Daniel Fabre sur le folklorisme ou de Philippe Lejeune sur les mots de Rivière – mais surtout cette fascination qui a fait entrer le mémoire de Pierre Rivière dans le corpus des textes autobiographiques classiques. Rivière dérange. Pour Foucault, le nœud était dans le lien entre écriture et crime. Pour Daniel Fabre, il était du côté de la fabrique des masculinités, pour Philippe Lejeune, la question est celle des écritures de soi émancipatrices contre la théorie alors portée par Georges Gusdorf.

Pour Jeanne Favret-Saada, le problème Rivière, c’est la famille. Dans les deux autres parties de L’impossible famille Rivière, l’anthropologue fait une lecture suivie du mémoire écrit par Pierre Rivière en détention, avant son procès et sa condamnation à mort. En 1973, l’équipe autour de Foucault, dans le contexte de l’après-68, s’interdisait d’interpréter et de produire un savoir sur un subalterne. En 2026, Jeanne Favret-Saada s’autorise à mener une lecture suivie du discours de Pierre Rivière, à le lire à haute voix. Elle ne le domine pas, elle l’éclaire par une série d’outils et de ressources. Parmi ceux-ci, il y a l’épais dossier généalogique qu’un historien local, Gérard Jamblin, avait constitué, qu’il lui transmet et sur lequel elle s’appuie. On sait que, si le dossier Rivière fut publié si urgemment en 1973, obligeant à écrire rapidement et empêchant une longue enquête, c’est que des suspicions de piratage circulaient : d’autres voulaient publier le cas Rivière. Mais c’est aussi que la démarche que mène ici l’anthropologue n’avait pas cours alors. Jeanne Favret-Saada n’interprète pas le mémoire, elle le décrypte non avec les concepts freudiens, non avec ceux de la philosophie post-structuraliste, mais avec les questions des femmes et des hommes contemporains de Pierre Rivière. Elle ne fait pas comme Allio une analyse « rétro » que l’on pourrait nommer une « lecture en costume » ; elle opère en citant longuement le récit autobiographique – nul besoin donc, précisons-le, d’avoir lu l’édition de 1973 pour lire L’impossible famille Rivière.

Cette lecture presque ligne à ligne du manuscrit met en évidence de minuscules détails qui relèvent d’une attention à un monde disparu. On songe ici au beau livre d’Alain Corbin et à cette histoire sensible qui affleure notamment dans les pages que Jeanne Favret-Saada consacre au récit des jours qui suivent le crime, à ce moment suspendu dans les bois environnants. Elle montre aussi, dans une conclusion aussi dense que convaincante, que le crime de Pierre est le dénouement d’une tragédie de l’inégalité du genre. L’anthropologue lit dans le blanc des signes le point de vue de la mère de Pierre. Soudain se font entendre les voix des silencieuses de l’histoire, pour reprendre la formule de Michelle Perrot. On a vu avec la publication posthume de l’inédit de Foucault sur les hermaphrodites combien le philosophe avait été aveugle au concept de genre qui commençait à circuler au début des années 1970, on sera donc particulièrement reconnaissant à l’autrice de cette contribution à l’histoire des femmes et du genre que constitue cette nouvelle lecture du cas Rivière. Dans le manuscrit de Pierre se reflètent des visages féminins qu’on a mis bien du temps à apercevoir, signe qu’il y a sans doute beaucoup d’archives qu’il nous faut relire avec ces grilles d’analyse particulièrement fécondes pour comprendre hier comme aujourd’hui.