On commence par du sérieux : Jérôme Heurtaux donne une minutieuse lecture juridique de la brutalité israélienne à Gaza, et Tom Simonite évoque des licenciements chez Google typiques d’une société autoritaire, suprémaciste et discriminatoire. En transition, Philippe Annocque propose un abécédaire d’inspiration oulipienne ; suivent les tendres souvenirs d’enfance et les premiers émois érotiques de l’écrivain brésilien Chico Buarque, puis les fantasmes du jeune Néhémy Dahomey qui craint, à Port-au-Prince, de ne jamais connaître de sexe que solitaire.
Le politiste Jérôme Heurtaux est, avant tout, un spécialiste de l’Europe centrale. Mais il est aussi de ceux qui ne digèrent pas « l’ampleur et la brutalité de la riposte israélienne » aux massacres du 7 octobre 2023, pas plus que la transgression systématique des normes juridiques (droit international humanitaire, droits humains, droit international pénal). C’est pourquoi il a entrepris de mobiliser toutes ses compétences méthodologiques pour décrypter des dizaines de rapports émanant non seulement de Francesca Albanese mais d’ONG palestiniennes, israéliennes et internationales qui toutes en viennent à qualifier la guerre menée à Gaza de génocidaire. La plupart de ces faits sont connus mais Jérôme Heurtaux en montre la lecture juridique. Le langage du droit international, bien que sujet à interprétations, écrase « de sa logique formelle le parler stratégique des auteurs de crimes et de leurs complices » et a donc une efficacité particulière. Jérôme Heurtaux le montre de façon brillante à propos de la question des « boucliers humains » ou de celle beaucoup plus délicate de la qualification de génocide ou d’intention génocidaire. La posture d’impartialité absolue revendiquée par le droit est parfois difficile à tenir quand les registres du militantisme et de l’expertise en viennent à se confondre.
Jérôme Heurtaux, quant à lui, semble se situer du côté de l’expertise, quand il refuse de faire sien le constat amer d’une incurie de justice à propos de la Palestine. Il rappelle les nombreuses procédures judiciaires lancées dès les premières semaines de la guerre. Les professionnels du droit concernés par cette question se sont depuis organisés en associations et en réseaux. « Jamais le droit international n’a été aussi investi sur « ce dossier » par autant d’acteurs différents ». Il n’est donc pas mort. Mais pourquoi, dans ce cas précis, est-il si peu efficace ? Jérôme Heurtaux esquive ici l’interrogation fondamentale, et plus actuelle que jamais, sur la relation entre le droit et les rapports de force. Sonia Dayan-Herzbrun
Tiré d’un article du magazine Wired, ce court livre raconte la lutte de Timnit Gebru, chercheuse américano-érythréenne, contre l’entreprise qui l’employait, Google. En 2018, après des études remarquées dans le champ de l’intelligence artificielle, Gebru rejoint le département de recherche de la firme californienne pour travailler sur l’éthique en intelligence artificielle, alors qu’elle a déjà produit des études notables sur le sujet et cofondé avec Rediet Abebe, en 2017, Black in Ai, regroupement de chercheurs et chercheuses noires en IA. En 2020, Timnit Gebru est licenciée brutalement par Google pour avoir soumis un article qu’elle a coécrit au processus normal de validation des travaux au sein de l’entreprise. Le fond de l’article était une critique des Large Language Models (réseaux de neurones entraînés sur d’immenses quantités de textes), au cœur de l’IA développée par Google ou d’autres entreprises : ceux-ci produisent de la désinformation, renforcent les discriminations, détruisent la planète, etc. Malgré le scandale provoqué par ce licenciement, Google persiste et licencie ensuite Margaret Mitchell, codirectrice du département d’éthique qui a soutenu sa collègue.
Éthique fail est emblématique de l’évolution des grandes multinationales de la Silicon Valley à partir du moment où l’IA devient officiellement le cœur de leur activité. Tous les engagements en faveur de la « diversité » et du « progressisme » sont abandonnés, peut-être pas du jour au lendemain, mais très rapidement et bien avant le ralliement officiel au trumpisme. Surtout, le récit de la carrière de Timnit Gebru permet de comprendre à quel point le sexisme, le racisme et une irresponsabilité revendiquée préexistaient largement à ce tournant politique explicite : Gebru dénonce de longue date à la fois ces discriminations systémiques dans le monde de l’IA, mais aussi le fait qu’elles sont corrélées à un travail inconséquent et dangereux, qui préfère la vitesse du déploiement de la technologie au contrôle rigoureux de son exécution.
Quiconque douterait que l’IA soit un projet de société intrinsèquement autoritaire, suprémaciste et discriminatoire trouvera dans ce livre remarquable un récit exemplaire sur les visées incontestables de cette technologie. Pierre Tenne
Après avoir publié une vingtaine de livres, Philippe Annocque s’est emparé cette fois-ci d’une contrainte oulipienne qui consiste à écrire un texte où les initiales des mots successifs doivent respecter l’ordre alphabétique. Comme le titre l’indique, chacun de ces abécédaires fut écrit le dimanche pendant un an, d’où leur nombre égal au double de celui des lettres de notre alphabet. Avec cette machine à écrire dont l’usage n’est pas des plus faciles, l’auteur a réussi à produire différents types de textes, même si dominent les listes où se retrouve la matière hétéroclite d’une vie : animaux de toutes sortes, offres d’emploi, sportifs, dieux, champignons, onomatopées, fleurs, armes d’hier et d’aujourd’hui, produits d’usage courant ou pas, insultes pour tintinophiles, cocktails, etc. En effet, figurent aussi des micro-récits dont la tonalité souvent loufoque n’exclut pas la cohérence – ainsi, celui intitulé « Xyloglotte » : « Assez bamboché ! », clama derechef Emmanuel. Faraud, glamour, héroïque, il jobardait kaïd, le Macron, nouvellement opté président. Quelques rues se traversèrent… Un vrai whig xyloglotte, yuppie zeussien. Enfin, on lira ici des textes faisant écho à la littérature : par exemple, celui titré « Mallarmoïde » égrène certains marqueurs lexicaux du poète qui voulait donner un sens plus pur aux mots de la tribu, et un autre, parcourant la bibliothèque de l’auteur, enchaîne les noms de ses écrivains préférés, de Flaubert à Woolf.
Par ailleurs, Philippe Annocque n’a pas omis de travailler à la structure d’ensemble de son livre qui n’est donc pas qu’une simple suite d’abécédaires. Le vingt-sixième texte, « Autoréférentiel 1 », commente sobrement le chantier en cours tandis que le suivant, portant le même titre mais avec le numéro 2, entame la seconde moitié de l’ouvrage avec une autosatisfaction espiègle : Aimable, belle contrainte ! Découvertes étonnantes ! Fouilles gracieusement hasardeuses ! Inconnu jaillissant ! Quant à l’ultime texte, s’il obéit toujours à la consigne, c’est à l’envers, ce qui permet de finir astucieusement sur le mot abécédaire.
L’humour, la plupart du temps sensible, n’empêche pas la gravité, comme en témoigne le texte intitulé « Eschatologique » qui, hélas, sonne avec l’époque : Allons bon. Ça devra être fini. Gardons haut, ignoblement, joyeux képis. Laissons massacrer Netanyahou. Osons Poutine, quoi. Rigolons. Saluons Trump, un vieux wasp xénophobe yankee zinzin. Bruno Fern
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Tendrement ironiques, les mémoires qu’écrit l’écrivain brésilien Chico Buarque sur son lointain séjour italien dans les années 1950 s’intitulent simplement Un gamin à Rome. Leur délicieuse fraîcheur dissimule un art virtuose du récit et un savoir subtil de la matière dont on tire la fiction. Se tenant au plus près de la vraisemblance de ses souvenirs – il avait alors entre 9 et 10 ans – le juvénile octogénaire s’accorde tout autant la souveraine liberté de l’imagination. Son ambition ? Faire du trompe-l’œil, travailler à la parfaite et néanmoins perceptible imitation du vrai, tel ce papier peint au motif de mur en briques qui, dans l’appartement romain où il vivait jadis, recouvrait un véritable mur en briques : « Mon livre de mémoires rêvé pourrait bien être cela, un papier peint reproduisant ce qu’il cache en même temps. » Précoce, l’enfant Chico travaillait déjà à dessiner une ville – presque – imaginaire au dos d’un plan de Rome. Ses frères plus âgés, y voyant une simple reproduction inversée de l’original, se moquaient alors de sa naïveté. L’écrivain d’aujourd’hui s’amuse gentiment de leur méprise, comme il pourrait s’amuser de tout et de rien.
Trompe-l’œil, là encore ! L’insouciance du gamin lancé dans les rues de Rome sur sa bicyclette aux pneus blancs n’a d’égale que la remarquable acuité de son regard d’explorateur. De l’étrangeté de ce monde nouveau, de son écart par rapport au Brésil, il dessine les reliefs, narre la progressive appropriation. Cette familiarité romaine, il lui faut la gagner. Inscrit dans un institut d’élite catholique et américain, il y écrit et y parle anglais. C’est à la libre école de la rue qu’il apprend l’italien à l’oreille et qu’il joue joyeusement au foot, comme au Brésil. Foin du baseball ! L’enfant a-t-il subi les troublants attouchements d’un des frères de l’école américaine ? L’écrivain lève cet ancien trauma en adressant à l’abuseur son bon et mordant souvenir. Les premiers émois de Chico sont autres : il écrit des poèmes en anglais à Sandrene ; se met nu au passage de la belle Grazia qui enseigne l’italien à son père ; danse avec Alida Valli ; savoure, en guise d’adieu, la mandarine imprégnée des sucs féminins de Graziella. Car, sitôt le dictateur Getulio Vargas suicidé, la famille Buarque rentre au Brésil, où Chico devra tout réapprendre et remettre à sa place le centre du monde, désormais mobile. Plus tard, l’écriture se fera boussole. Quant à ce Gamin à Rome, il se fait tendre envoi à Miss Tuttle, l’institutrice américaine qui, la première, avait perçu l’écrivain en herbe derrière l’espièglerie de son élève. Gagné ! Florence Olivier
Néhémy Dahomey a un vrai talent d’écrivain. Ses deux romans précédents en témoignent. On en trouve des traces dans son nouveau livre, en forme de patchwork, fait de pièces disparates et d’intérêt très inégal. Le narrateur, jeune fils de pasteur baptiste, y raconte d’abord ses premières expériences sexuelles entre fantasmes de gamin, séances de masturbation et visionnage collectif de films pornographiques, dans le quartier populaire de Cité Soleil où il grandit, à Port-au-Prince. La précision des descriptions donne parfois à la lectrice qui n’a rien demandé l’impression d’être, malgré elle, transformée en voyeuse. Mais quand l’enfant est atteint d’une forte fièvre, et que son père, au lieu de le conduire chez le médecin, se transforme lui-même en guérisseur et arrache son fils à la mort, la narration fascine, sans jamais céder au folklore. L’évocation des années qui suivent, la découverte du plaisir de la lecture des textes littéraires puis philosophiques, qui n’excède jamais celui du sexe, est plus rapide. On s’amuse à l’évocation des bordels de Port-au-Prince et de leurs pensionnaires pleines de tendresse à l’égard du jeune puceau qui craint de ne jamais connaître de sexe que solitaire.
Au moment même où il retrace ses années d’apprentissage, l’auteur vit, en France, les derniers soubresauts d’une relation avec une cinéaste française, brillante réalisatrice de films expérimentaux et qu’il prénomme Éa. Il écrit se regardant écrire : on saute d’une période à l’autre. D’Éa, caricature d’une espèce de gauche artistique et intellectuelle parisienne, on ne saura pas grand-chose, mais des scénarios de ces films, si : Néhémy Dahomey leur consacre de longues pages. Comme si ne comptait finalement que l’écriture, celle des films de la femme avec laquelle il a éprouvé la fragilité de l’amour, celle des grands écrivains haïtiens Frankétienne et Marc Exavier, et la sienne propre. Le reste semble amertume, frustration. Sonia Dayan-Herzbrun
Une chronique coordonnée par Jean-Yves Potel
