Saint-Malo, ville martyre en 1944, l’est peut-être encore de nos jours… L’Intra-Muros, grand comme le jardin des Tuileries, subit les avanies d’un sur-tourisme harassant. Crêperies, biscuiteries, restaurants, marchands de glace abondent mais la dernière boucherie a fermé. Les municipalités successives, peu hardies, s’interdisent toujours de réguler l’infernale circulation automobile. Le touriste déçu par l’ambiance peut se consoler en s’immergeant dans l’Encyclopédie de Saint-Malo de Gilles Foucqueron qui a su rassembler, d’une manière cohérente, les connaissances qu’il a acquises patiemment depuis des décennies. Il redonne une perspective historique, avec son lustre et ses déboires, à cette petite cité.
Gilles Foucqueron évite aisément l’écueil des publications locales qui font souvent un éloge béat du lieu. Qu’on en juge : l’auteur, dans la rubrique « Traite », évoque dans le détail l’histoire du trafic des esclaves. S’il ne constitue pas l’essentiel des activités malouines, il est responsable d’un transfert estimé entre 75 000 et 80 000 Africains, en 150 ans, sur près de 240 navires. Surcouf lui-même a participé à cette triste besogne.
L’histoire de Saint-Malo est d’abord le fait d’un site : un îlot subissant les plus fortes marées d’Europe, entouré par nombre d’écueils. L’auteur, avec plus de 10 000 entrées, passe en revue les lieux, les édifices, les remparts, les rues, les hommes fameux et les moins célèbres, les périodes historiques marquantes, la course, le commerce, les expéditions maritimes, la grande pêche et les guerres…
On apprend que le haut lieu touristique qu’est la plage Bon-Secours, célèbre pour sa grande piscine édifiée en 1935, servait à l’ensevelissement des suppliciés et des morts qui avaient refusé les derniers sacrements ! Sur le rocher qui se trouve en son milieu, toujours appelé « le Pouilloux », les mères de famille venaient épouiller leur progéniture, la marée montante se chargeant de noyer les parasites.
La dernière guerre de Religion donne une idée précise de la mentalité de la ville à l’époque. Refusant Henri IV, un roi protestant, des Malouins prennent d’assaut le château – dont les tours sont tournées contre la ville ! – et se déclarent « République ». Elle durera de 1590 à 1594, dans une auto-organisation étonnante. Catholiques, les Malouins interdisent cependant l’entrée de la Ligue dans leur ville, et commercent, sans ambages, avec la Hollande, l’Espagne, l’Angleterre et l’Italie. Alors que la Bretagne subit une dure crise frumentaire, « la force de l’assemblée dirigeante malouine reste la prospérité ». En effet, en ville, on buvait du vin et du cidre et l’on mangeait des oranges et du raisin.

Le port s’est agrandi ; on redoute à marée basse les maraudeurs. L’auteur explique comment se met en place la rude police canine, « les chiens du guet », qui remonte au moins à 1465. Ces mâtins d’Angleterre, qui furent de 12 à 24, étaient lâchés à 22 h sur les grèves où se trouvaient échoués les navires avec leurs marchandises. Ils étaient rappelés par la sonnerie d’une trompette, une heure avant le lever du jour. Plusieurs imprudents regrettèrent de ne pas avoir respecté le couvre-feu… À la suite de dévorations malencontreuses, les chiens, par trop efficaces, sont empoisonnés en 1770.
La course est étudiée dans sa chronologie. Pendant la guerre de Cent Ans, les Anglais dénoncent déjà « les pillards perfides de Saint-Malo ». C’est Louis XIV qui va réglementer l’activité. La course est une entreprise privée destinée à s’attaquer aux navires marchands ennemis. Elle est autorisée par le roi qui délivre « une lettre de marque ». Ce document distingue le corsaire du pirate. Le financement des expéditions est assuré par des sociétés, le plus souvent en participation. Entre 1688 et 1713, par exemple, plus de 900 armements corsaires sont actifs. Sur huit ans de course, répartis sur les années de guerre de l’Ancien Régime, 23 320 marins ont formé les équipages, avec des pertes faibles : 133 morts et 108 blessés. Certains navires corsaires se travestissent en bateaux de pêche, et ne hissent leur pavillon national qu’au dernier moment. L’hiver est la saison la plus favorable car la longueur des nuits et le mauvais temps réduisent la surveillance ennemie, tout en facilitant la fuite en cas de nécessité. Toutefois, certains combats laissent songeur. Surcouf, sur son bateau baptisé Le Cartier, ne dispose que de 19 corsaires, et il l’emporte sur un navire britannique fort de 150 hommes. Cela donne peut-être une idée de la manière dont la marine anglaise traitait ses matelots, peu pressés d’en découdre. Mais, là encore, pas d’emphase : si 5 500 navires anglais sont capturés sous les guerres de la Révolution jusqu’en 1812, ils ne représentent que 2,5 % du tonnage britannique ! Le dernier corsaire, armé en 1814, est « Le Renard » dont une association a effectué une réplique qui fait aujourd’hui naviguer des touristes. La course française s’arrête en 1815.
L’épopée corsaire, qui domine dans l’imagerie, masque un fait plus important, car il ne faudrait pas oublier à quel point cette minuscule cité fut « mondialisée » par les initiatives navales et commerciales intenses des « Messieurs de Saint-Malo ». En effet, les « Compagnies » de commerce furent multiples. L’ouvrage en détaille les caractéristiques. Outre la Compagnie des Indes qui devint, en 1715, « la Compagnie des Indes orientales de Saint-Malo », furent fondées, entre autres, « la Compagnie malouine de Guinée », « la Compagnie de Saint-Malo » destinée à créer une colonie aux îles Malouines, « la Compagnie de la Chine de Saint-Malo », et même une « Compagnie de la Moscovie », mise à mal par une flotte suédoise, nonobstant le traité de paix. Aujourd’hui encore, une avenue s’appelle « Moka », du nom de la ville du Yémen, car Saint-Malo fut, au début du XVIIIe siècle, le deuxième marché du café derrière Marseille.
Si certains Malouins sont célèbres – Duguay-Trouin, Chateaubriand, Broussais, les frères Lamennais ou Maupertuis –, on néglige des savants du XVIIIe siècle. L’un des premiers philosophes matérialistes fut La Mettrie, qui se qualifiait de « machine curieuse » et soutenait que « Dieu n’est que matière ». Quant à la célèbre maxime « Laissez faire, laissez passer », elle serait de Vincent de Gournay, économiste méconnu, qui pensait que l’excès de réglementation ne pouvait que restreindre la puissance économique d’un pays. Ami de Turgot, il souhaitait que les compagnies coloniales renoncent aux opérations commerciales.
En 1944, la libération de Saint-Malo a provoqué la destruction de 683 maisons sur 865. La flèche de la cathédrale a été volontairement détruite par une vedette allemande. Le colonel von Aulock, survivant de Stalingrad, nommé « commandant de la forteresse de Saint-Malo », par son obstination à ne pas se rendre, est « en grande partie responsable de la destruction de la ville ». On apprend pourtant qu’avant la guerre cet homme fut licencié de l’entreprise Opel pour avoir critiqué le nazisme et refusé de porter la croix gammée. Face au désastre, trois options furent envisagées : laisser la ville en l’état, comme « une Pompéi du XXe siècle », symbole de la barbarie allemande ; réaliser une cité nouvelle à la façon de Le Corbusier ; ou tenter une reconstitution à l’identique. On sait que c’est cette dernière qui fut retenue.
Indispensable par sa richesse et son exhaustivité, l’ouvrage vaut également pour les nombreuses mises au point débarrassant l’histoire malouine des approximations des érudits locaux qui, au fil des générations, se recopiaient, sans jamais revenir aux sources. Cette encyclopédie, à l’édition soignée, déploie tout un panorama historique et humain qui fera référence.
