Avec L’expérience plébéienne, publié dans la collection « Critique de la politique », Martin Breaugh propose une réflexion sur la diversité des manières de penser la notion politique de peuple, et ainsi la démocratie. Les mots dèmos, populus, plebs sont utilisés comme de quasi-synonymes alors qu’ils portent la mémoire de traditions politiques différentes, voire opposées.
Quand nous nous glorifions de l’héritage athénien du régime politique qui nous paraît insurpassé, nous faisons rarement l’effort de penser ce qu’il pouvait en être de ce « peuple » auquel nous sommes fiers d’avoir reconnu le pouvoir. Nous ne percevons d’ailleurs pas de différence très claire entre les notions de démocratie et de république, si bien que nous peinons à définir les régimes de ces pays membres de l’Union européenne qui ont conservé l’institution royale : la moitié des douze quand tel était le nombre global. Ils sont démocratiques sans être formellement républicains, mais ils reconnaissent pour leurs la quasi-totalité des valeurs que nous associons à la notion de république. Ce n’était pas le cas de la République romaine entre la chute des Tarquins et l’instauration d’un régime impérial qui se coulait pourtant dans des institutions républicaines dont il prétendait conserver plus que les apparences des institutions. L’erreur est de faire de « démocratie » et « république » de quasi-synonymes, comme si l’un n’était que la traduction de l’autre, alors que les conceptions athénienne et romaine divergeaient. Du point de vue athénien, et même du nôtre, la république romaine n’était nullement démocratique ; c’est pourtant d’elle que les révolutionnaires de 1792 se sont voulus les héritiers.
Le mot grec dèmos ne s’appliquait pas à une foule désordonnée d’individus mais au peuple organisé dans des institutions collectives dont nos conseils municipaux ou nos organisations syndicales peuvent donner une idée. La tonalité est à peu près opposée à celle de laios, qu’on pourrait rapprocher du latin plebs. C’est pourquoi, outre l’apport d’une connaissance historique, une évocation des expériences de la plèbe romaine présente un intérêt politique direct : éclaircir ce que l’on peut entendre dans le mot « peuple », et donc dans les institutions qui le représentent.
Martin Breaugh fonde son « histoire discontinue de la liberté politique » sur une analyse historienne des moments où la plèbe « surgit politiquement » sous la République romaine puis en diverses circonstances, dans la Florence du XIVe siècle, lors du carnaval de Romans de 1580 ou dans la Naples de 1647. Si le surgissement de 494 av. J.-C. marque une date mémorable, ce n’est pas le début d’un processus plus ou moins continu mais quelque chose comme une explosion sans lendemain, sinon dans la mémoire populaire comme il est advenu de la Commune de 1871. La plèbe n’est pas là en composante permanente de la société politique, tantôt assoupie, tantôt éveillée, comme sont les partis politiques dans l’ordre démocratique européen durant les élections et entre elles. Elle n’apparaît que sur le mode d’un surgissement, dans des circonstances très particulières, exceptionnelles en divers sens.

En 494 av. J.-C., la plèbe romaine s’est révoltée contre la domination patricienne, d’une révolte qui a pris la forme d’un retrait, une sorte de grève de toute apparence de citoyenneté, perçue comme un simulacre. « Puisque c’est ainsi, nous partons de Rome, débrouillez-vous sans nous ». Les plébéiens, qui auparavant étaient des sans-nom, sont redescendus de l’Aventin et revenus dans Rome, leur sécession leur ayant fait gagner l’instauration d’un tribun de la plèbe, expressément chargé de les défendre. Elle aura donc été victorieuse. Ils ont ainsi accédé à la parole publique et conservé comme une arme la mémoire de ce moment d’exception. Ils sont devenus des citoyens qu’on devait consulter au moins pour la forme.
De tels surgissements de la plèbe sont discontinus, à la fois spontanés et désordonnés. Pas de chefs, pas d’institutionnalisation d’une hiérarchie, pas de but explicité. On est à l’opposé de la conception léniniste du parti sélectionnant une élite de révolutionnaires professionnels, même si Lénine voulut être inhumé avec le drapeau de la Commune de Paris. Depuis l’Antiquité, il est de bon ton de déplorer, voire de redouter, le désordre inhérent aux surgissements de la plèbe. Il serait un peu court de voir là un mépris social de patriciens, comme si la peur suscitée par ces embrasements inattendus et sans lendemain ne pouvait toucher que des privilégiés. Quand une révolte plébéienne s’en prend à des forces aussi peu sympathiques que telle ou telle dictature éloignée, il est compréhensible qu’elle suscite chez nous des élans de solidarité. Mais quels sentiments la révolte des Gilets jaunes a-t-elle suscités lorsque l’on vit que s’y mêlaient des militants venus ensemble d’horizons détestables, engagés à l’extrême droite ? Et les étudiants de Mai-68, avaient-ils quelque chose de plébéien ?
La plèbe n’est pas un groupe assez stable pour être défini en essence ou relever d’une caractérisation sociologique objective qui pourrait être « ceux qui ne sont pas imposables sur le revenu ». Elle existe comme mouvement qui surgit dans certaines circonstances, généralement imprévisibles, et qui peut rassembler des gens que tout oppose hormis le fait de vivre cette expérience, de participer à cette insurrection, qui peut se dérouler en Égypte sur la place Tahrir, aux États-Unis avec le mouvement Occupons, à Hong Kong avec la révolte des parapluies (pour évoquer des événements de 2011). Ce sont à chaque fois des « brèches qui laissent des traces ». De tels surgissements ont pour caractéristique constante le désordre, y compris temporel, dont ils sont le produit et qu’ils produisent, suscitant en retour une réaction contre ce désordre même.
Peut-on dire que la plèbe qui vient à exister dans de telles expériences est plus « le peuple » que les citoyens électeurs qui participent de diverses manières aux institutions démocratiques ? Pareil désordre peut certes être un précieux révélateur de tensions que l’on a trop longtemps voulu ne pas voir, et une manière de les surmonter. Il peut donc avoir une utilité collective. Mais est-il justifié de tenir ces expériences discontinues pour une démocratie plus radicale que celle de la République ?
