Pierre Chopinaud est un écrivain que n’intéresse pas la simple actualité. Il cherche ailleurs, plus loin, en nous et dans la langue, avec des inflexions et des accents qui ont de quoi dérouter une personne à qui l’on remettrait un de ses ouvrages sans la prévenir. Il y a pourtant une continuité et une recherche de vérité parfaitement identifiables dans ses romans, dont L’Ancien Enfant est le troisième.
L’écrivain a déjà publié Enfant de perdition, qui avait un sous-texte autobiographique, et Cavalier d’épée, qui rassemblait divers écrits consacrés aux Rroms dont il est un ardent défenseur et ami. Ne fût-ce que dans ses titres, on remarque aussitôt la présence de l’enfant, figure de l’innocence, petit d’homme ne sachant parler, encore moins écrire. Être désarmé par excellence, proche de l’idiot tel que l’a magnifié Pierre Guyotat. Il est difficile ici de ne pas citer cet écrivain qui, pour Pierre Chopinaud, fut un ami et demeure une figure tutélaire. Le roman lui est dédié, comme lui était dédié le précédent. Les deux hommes ont en commun une détestation profonde de la littérature et de la société marchandes, détestation qui va avec une compréhension intime de la violence et sa mise en récit ou en mots. Loin d’eux tout ce qui est mou, atone ou consensuel.
On remarque aussi la présence de peuples méprisés, bafoués et massacrés. L’Ancien Enfant est en effet l’histoire de plusieurs peuples qui ont survécu à l’effacement et au meurtre : Irlandais, Juifs, Palestiniens et Arabes. Les trois monothéismes s’y rejoignent, qui donnent l’impression de ne s’épanouir qu’en vertu de la négation par un autre ou d’un autre, réduit à un état subalterne au point d’être anéanti et enfoui au fond de la terre. C’est à cet autre, ces autres, que Pierre Chopinaud donne voix dans L’Ancien Enfant.
Le roman est divisé en six grandes parties suivies d’un épilogue. Il est également précédé d’une présentation des personnages où dominent les noms anglais/celtes et les noms arabes. Tous sont nés au XXe siècle, en un temps où, sur la Terre sainte, se sont croisés des Anglais partageurs de terre iniques ; des Nouris, dits également Lucifériens, appartenant à une caste de réprouvés au sein du peuple arabe ; des Palestiniens ; des réfugiés fuyant les pogroms antisémites de la Seconde Guerre mondiale. On croisera aussi Hussein de Jordanie et la reine Mounia, née Antoinette Avril Gardiner, ainsi que la reine d’Angleterre. Mais l’Histoire n’est pas exactement ce qui occupe l’esprit de Pierre Chopinaud, même si elle est bel et bien présente dans son roman, centrée autour de la « grande révolte arabe » qui eut lieu en Palestine en 1936-1939 et fut réprimée par les Anglais.

L’Ancien Enfant est un roman qui emboîte. Un récit en cache un autre, comme un manuscrit en contient un autre, qui en dissimule un troisième… dont certains fils renvoient au premier – une architecture dont il n’est pas toujours aisé de suivre les méandres. Le livre commence donc, non pas en Palestine, mais en Angleterre, à Stratford-sur-Avon, petite ville dont le nom renvoie à William Shakespeare dont on fête l’anniversaire en cette année 1960. Là vit un certain Finn, fils d’un notable anglais et d’une jeune épousée irlandaise. Finn découvre un Livre des ossuaires qui raconte la conquête de la Judée, de la Samarie et de la Galilée par les Anglais, et fournit la matière de la deuxième partie du livre. C’est à partir de là que commence à se dérouler la bobine du récit dans le récit.
Pour autant, la structure du roman n’est pas ce qui fait la très singulière virtuosité de Pierre Chopinaud. Celle-ci se loge dans sa prose qui semble née d’un autre temps. L’écrivain use d’une syntaxe et de mots que l’on croyait définitivement inhumés comme l’on croyait inhumés les peuples qu’il fait revivre. « Icelle », « icelui », ces pronoms semblent venir du temps de Shakespeare. « Issir », dirait un professeur, appartient au français vieilli. Le su, le dit, le cru, le chu : ces termes abondent et semblent refleurir d’un arbre aux branches apparemment desséchées. Il y a là le courage de fendre l’eau du courant des usages et des habitudes.
Lire Pierre Chopinaud, c’est être déstabilisé par le mélange d’ancien et de nouveau, par ce français enrichi qui tourne le dos à la fois à la langue usuelle et à la langue classique du XXIe siècle. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point cette langue est chez lui travaillée, ou, à l’inverse, si elle jaillit en lui naturellement, comme un don, une aptitude à écrire une langue connue mais jamais apprise. Recherche et oreille innée sont aussi sensibles dans la musique de sa prose d’où naît de la beauté : « La longue nuit de l’hiver était trouée par l’apâlie de chaque jour dont l’aube n’était du crépuscule dissociée que par la pâleur pluvieuse de la brume à travers quoi depuis sa fenêtre Finn voyait du monde les ombres sans les regarder. »
Dans les nombreuses histoires que Pierre Chopinaud relie entre elles, se distingue en effet ce premier personnage et narrateur, Finn, qui est un peu son double, ne fût-ce qu’au regard de la démence qui le traverse. La folie du don des langues se mêle à la folie de cette nature visionnaire qui lui permet de voir des ombres « sans les regarder ». Voir – vision – voyant : c’est dans ce registre que se situe l’œuvre de Pierre Chopinaud.
Cette vision est teintée d’une forme de mysticisme, d’une foi en une résurrection possible des morts. Il y a chez lui une croyance en la rédemption qui nourrit son texte, de même qu’elle le nourrit, lui, qui n’est pas loin de se penser investi d’une mission : accorder aux êtres massacrés une seconde vie, une manière d’incarnation par le livre. Néanmoins, ce projet n’est pas tourné vers le futur, mais vers le passé, vers l’Ancien Enfant, aussi ancien que l’est l’Ancien Testament, être muet dont le fantôme hante tous les personnages du livre, être qui supplie qu’on lui rende sa voix pour échapper à la cruauté des hommes.

La violence et la cruauté sont en effet frappantes dans le destin de beaucoup des personnages du roman. Les enfants sont nés de viols ; les hommes fautent ; les peuples soumis survivent, mais à l’état de chair rongée par les vers ; les membres sont équarris ; la frontière entre la bête et l’homme est brouillée ; les hommes se divisent en castes et en races au sens rimbaldien. L’écrivain déploie une vision de l’Histoire concentrée non seulement sur la volonté d’éradication de l’Autre, mais sur l’idée de fin du monde, préambule à la renaissance des êtres martyrisés : « La flamme monte sans retombée et par elle monte dans le ciel l’ordure du monde ruiné et la chair des membres de la race mal dite autour de l’oracle rassemblés avant qu’ils n’aient pu de la bête sortir. Je brûle et plus n’entends que le souffle du monde aspiré dans le soleil initial. »
L’Ancien Enfant est un roman ardu, un sommet que l’on gravit comme un glacier brûlant et pierreux. Il croise le genre épique et le genre biblique, et s’inscrit dans une tradition que l’on pourrait qualifier de roman de la cruauté. Il cache une révolte sourde contre l’indifférence, le refus du sacré, le matérialisme, le cynisme. Dans le paysage littéraire français, en 2026, Pierre Chopinaud a peu de proches. Son indépendance a de quoi étonner, c’est une bonne raison de le lire.
