Les armes. Marchandisation et fabrique d’un monde dangereux porte sur le marché mondial de l’armement, un marché dominé par les firmes états-uniennes, ces dernières réalisant 50 % du chiffre d’affaires mondial du secteur (selon le Stockholm International Peace Research Institute). Son auteur, Christophe Wasinski, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, est spécialiste de la guerre, de la paix et de la sécurité.
Contrairement à la plupart des experts de plateaux télévisés, Christophe Wasinski étudie ces thèmes de manière réflexive, c’est-à-dire en ne tenant pas pour naturels les poncifs eurocentriques et militaristes du discours dominant. Son premier ouvrage majeur apportait un regard critique sur la pensée dite « stratégique ». S’appuyant sur une enquête historique minutieuse, Wasinski montrait que cette tradition intellectuelle a rarement produit ce que son appellation laisse espérer : une réflexion sur le meilleur moyen de parvenir à une fin (militaire ou politique) donnée. La pensée stratégique, écrivait-il, s’apparente plutôt à une idéologie qui « fonde la conviction sociale selon laquelle l’emploi de la violence militaire est non seulement techniquement faisable, mais aussi potentiellement utile [1] ».
Le présent ouvrage s’inscrit dans la continuité de ce travail séminal sur la production de normes qui, sous un vernis expert et savant, contribuent à rendre notre monde plus violent. L’auteur ne s’attarde pas sur les scandales que la presse rapporte épisodiquement : les ventes d’armes à des États violant les droits humains. Il fournit une analyse du système dans son ensemble en partant d’un constat : chaque État présente son industrie d’armement comme une source de sécurité ; or, on sait que les pratiques de sécurité produisent en réalité toujours ce que Didier Bigo et Anastasia Tsoukala appellent des jeux de (in-)sécurisation, c’est-à-dire de la sécurité (ou un sentiment de sécurité) à certaines populations et de l’insécurité pour d’autres [2]. Wasinski montre qu’on retrouve cette logique avec les industries d’armement nationales. Par exemple, l’industrie israélienne produit de la sécurité (ou un sentiment de sécurité) en Israël quand elle dissuade tel ou tel État ou groupe non étatique de réaliser une attaque mais elle contribue à l’oppression des Palestiniens, laquelle engendre de la violence politique en retour. Ces jeux d’insécurisation sont complexes sauf à une échelle : le global. Même quand une industrie d’armement apporte de la sécurité à l’échelle locale, « la production et la possession d’armes constituent toujours, au niveau global, un problème de sécurité ».
Le marché mondial de l’armement réalise cette (in-)sécurisation en contribuant à produire un monde où règne la loi du plus fort. On le voit bien avec les déboires contemporains de la justice pénale internationale. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre des personnalités d’une multitude de pays, y compris de pays détenteurs d’armes nucléaires comme la Russie et Israël. Cependant, la distribution de la puissance militaire opère comme un filtre pour la mise en œuvre de ces mandats d’arrêt, ce qui mine la légitimité de la Cour. C’est la raison pour laquelle les acteurs de ce marché « légitiment aussi le mode d’organisation étatique anarchique qui est le nôtre », faisant « obstacle au développement d’un monde davantage intégré ».

Un des problèmes provient de l’alliance entre les industries d’armement nationales et leurs États, et plus précisément leurs forces armées. Lors de son discours d’adieu en 1961, le président Eisenhower avait forgé la notion de « complexe militaro-industriel » (CMI) pour critiquer cette alliance entre industriels et milieux de la défense. L’ancien commandant suprême des forces alliées en Europe savait de quoi il parlait. Il avait vu ce CMI prendre une dimension inédite pendant la Seconde Guerre mondiale et, surtout, survivre à la fin de celle-ci. Wasinski montre que l’alliance entre l’industrie et les milieux de la défense repose sur plusieurs piliers, à commencer par la « co-dépendance », ou le fait que des entreprises deviennent too big to fail, trop grandes pour être supprimées après la disparition de leur utilité sociale.
L’argument de l’emploi joue alors à plein, non que les industries d’armement emploient de nombreuses personnes, mais parce qu’elles sont réparties de manière intelligente sur le territoire. Par exemple, « les fournisseurs des composants nécessaires à la fabrication [de l’avion F-35] sont répartis dans 307 circonscriptions électorales du Congrès, elles-mêmes réparties dans 45 États ». Un autre pilier de cette alliance est constitué par les conseillers militaires qui accompagnent les ventes d’armes pour enseigner leur emploi dans le pays acheteur. Par ailleurs, l’industrie d’armement emploie de nombreux anciens militaires : « Une enquête menée en 1959 par le House Services Committee du Congrès révèle ainsi que 72 sociétés productrices rémunèrent 1 426 anciens officiers supérieurs. »
Un argument fort du livre est que ce « système aberrant » parvient à se reproduire et à se naturaliser grâce à la production de savoirs biaisés par des conflits d’intérêts. Les think tanks financés par les industries d’armement et les ministères de la Défense (ou des Armées) jouent un rôle clef dans cette histoire. Entre 2010 et 2016, Lockheed Martin et Boeing ont par exemple versé « 77 millions de dollars à deux douzaines » de think tanks. Les experts de ces structures produisent ensuite des rapports qui tendent à légitimer la production et l’adoption de nouveaux armements.
Le leitmotiv de la « révolution dans les affaires militaires » joue un rôle essentiel dans la production de cet « imaginaire de la guerre hi-tech, une version moderne de la mythologie des épées invincibles du XVe siècle » où l’acquisition de nouvelles armes apparait comme la condition sine qua non de la sécurité. La force de ce discours ne provient pas de sa pertinence mais de sa répétition. Or ces think tanks ont les moyens de leur politique. Un centre de recherche scientifique indépendant dédié au relations internationales comme le CERI en France ou le REPI en Belgique emploie quelques dizaines de spécialistes. La Rand Corporation, un des principaux think tanks militaristes aux États-Unis, employait 1 500 personnes en 2008.
Les armes. Marchandisation et fabrique d’un monde dangereux a pour seul défaut une de ses qualités : sa concision. Il synthétise de manière implacable la riche expérience de son auteur. Il n’était pas possible, en moins de 150 pages, de traiter le sujet dans toutes ses dimensions et dans le détail. Mais on peut se reporter aux multiples autres publications de Christophe Wasinski sur le sujet ainsi qu’à celles d’autres spécialistes comme Claude Serfati ou Alina Surubaru.
[1] Christophe Wasinski, Rendre la guerre possible. La construction du sens commun stratégique, Peter Lang, 2010, p. 11.
[2] Didier Bigo, Globalized (in)security. The field and the ban-opticon, Routledge, 2008.
Mathias Delori est chargé de recherche CNRS (HDR) au CERI de Sciences Po Paris et corédacteur en chef de Cultures & Conflits.
