Penser dans un régime totalitaire

Comment exercer une pensée critique, comment se faire entendre quand le contrôle idéologique devient totalitaire ? Les intellectuels chinois dont les textes sont présentés dans Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui, ouvrage dirigé par Anne Cheng et Chloé Froissart, se sont glissés dans les interstices pour faire entendre leurs voix. Parfois au prix de leur liberté.

Anne Cheng et Chloé Froissart (dir.) | Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui. Gallimard, coll. « Folio Essais », 576 p., 11,10 €

Réunir dans un même ouvrage les écrits d’une historienne membre du Parti communiste, d’un juriste soumis à des sanctions administratives, d’une sociologue « en état de mort sociale » ou encore d’une ethnologue emprisonnée à vie, mêler des articles universitaires, des cours en ligne et des interviews, était un pari osé. Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui relève ce défi pour offrir une tribune à celles et ceux qui, en Chine, continuent à exercer leur esprit critique, en marge de la ligne officielle du Parti.

Au premier abord, cet éclectisme peut dérouter. Les textes des quatorze auteurs chinois sélectionnés par Anne Cheng et Chloé Froissart sont certes répartis en quatre thèmes, qui sont autant de sujets sensibles dans la Chine de Xi Jinping : le rôle politique de l’histoire, celui du droit, le traitement des populations non-Han, et le rapport des citoyens à l’État-Parti. Mais, à l’intérieur même de chaque thématique, le fond et la forme des écrits présentés restent très hétéroclites.

Manifestations contre la COVID-19 en Chine en 2022 © CC BY-SA 4.0/LatakiaHill/WikiCommons

Ainsi, la partie intitulée « Écrire l’histoire dans un régime totalitaire » s’ouvre sur un plaidoyer pour l’indépendance de la discipline, se poursuit par un article dédié à un historien japonais du XXe siècle, et se conclut sur une analyse critique du maoïsme. La partie consacrée à « La diversité à l’épreuve de l’unité » juxtapose un récit assez personnel d’Ilham Tohti sur les raisons de son engagement, une description d’un pèlerinage ouïgour signé de l’ethnologue Rahile Dawut, une réflexion de Tsering Woeser sur les frontières du Tibet et un appel au maintien de l’enseignement de la langue mongole à l’école. La même disparité caractérise les parties dédiées au droit et à la société civile : un texte consacré à la banalité du mal de Hannah Arendt côtoie la description d’une mobilisation collective organisée en ligne pendant le covid, une réflexion sur les « mauvaises lois » est suivie d’une analyse de l’égalité comme concept politique…

Ce n’est qu’en progressant dans l’ouvrage que la juxtaposition des textes prend tout son sens. Touche par touche, un article après l’autre, se dessine un tableau d’ensemble qui permet en retour d’appréhender chacun des textes de manière un peu différente. Ce va-et-vient entre les deux niveaux de lecture dessine en effet une cartographie des interstices, de ces espaces dans lesquels la résistance intellectuelle parvient (parvenait ?) encore à se faire entendre dans l’espace public chinois. Dès lors, l’intérêt ne réside plus seulement dans le contenu de chaque texte mais aussi dans ce qu’il révèle des conditions de son expression.

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Ainsi, en relayant les réflexions de l’historien japonais Maruyama Masao sur le fascisme dans son pays, l’historien chinois Xu Jilin exprime en réalité ses propres analyses sur l’autoritarisme en Chine. En proposant un cours en ligne sur Hannah Arendt et son Rapport sur la banalité du mal, la politologue Liu Yu se sert de l’Allemagne nazie pour parler de la Chine, sans jamais la nommer. Quand Wang Lixiong critique le régime maoïste d’après 1957, c’est bien de Xi Jinping qu’il est question. Pour contourner la censure, les intellectuels chinois déploient des trésors d’inventivité, avec la complicité de leurs lecteurs habitués à comprendre ce qui ne peut être dit. Pour les non-initiés, une introduction présente chaque texte, son auteur, et offre les nécessaires éléments de décryptage.

La lecture transversale de l’ouvrage met aussi en évidence la progressive réduction des interstices échappant au contrôle du Parti. Plusieurs textes, écrits il y a une dizaine d’années à peine, ne pourraient sans doute plus être publiés aujourd’hui en Chine continentale. D’autres sont signés d’auteurs qui ont depuis subi les foudres du régime. Le texte de Rahile Dawut est à cet égard particulièrement frappant : même sa description très factuelle d’une tradition culturelle ouïghoure, dont elle prend la précaution de signaler qu’elle est influencée par des pratiques préislamiques dont « les plus importantes venaient du bouddhisme », est devenue inaudible à l’heure du « Rêve chinois » de Xi Jinping. En 2023, l’ethnologue ouïghoure a été condamnée à la prison à perpétuité pour « atteinte à la sécurité de l’État ». En Chine, penser la différence est devenu un crime.

Ce recueil de textes apparaît alors comme un hommage à une génération d’intellectuels chinois, formés dans les années 1980 et 1990, qui perpétuent courageusement la tradition des « remontrances à l’empereur », comme le soulignent les deux caractères figurant sur la couverture de l’ouvrage. Mais qu’en sera-t-il des générations futures ? Dans l’introduction générale du livre, Chloé Froissart dépeint la chape de plomb qui s’est abattue sur les universités chinoises depuis une dizaine d’années : reprise en main de l’administration par le Parti, réalignement des enseignements sur l’idéologie officielle, suppression des manuels occidentaux, enregistrement vidéo des salles de cours pour traquer toute parole considérée comme subversive…  

Dans cette perspective, l’ouvrage devient aussi un signal d’alarme. En Chine, les espaces d’expression se sont déjà réduits. Il est à craindre que bientôt ce soit la capacité même de penser qui s’atrophie.