En bref : engagements et rêveries

L’engagement politique domine cette chronique, suivi de rêveries poétiques : il y a l’engagement de Louise Michel dans la grande biographie que lui a consacrée Édith Thomas ; ceux controversés d’intellectuels influencés, selon Denis Sieffert, par la propagande israélienne ; et plus généralement le rôle de la philosophie dans l’art de gouverner entre l’exigence de souveraineté et celle d’efficacité, qu’analyse Luc Foisneau. Pour les rêveries, voici deux romancières : Urszula Honek qui nous offre le portrait étonnant d’un village polonais qui croit au paradis, et France Huser qui évoque sa rencontre avec un « Grand Poète » rêvé, René Char, et leur longue amitié.

Édith Thomas | Louise Michel. Préface de Michelle Perrot. Gallimard, 514 p., 26 €

En 1971, année du centenaire de la Commune, est publiée (à titre posthume) une biographie de Louise Michel par Édith Thomas (1909-1970). En dénonçant dans ses premières pages sa « récupération par les communistes », elle s’inscrivait dans les vifs conflits mémoriels ayant marqué ce centenaire, trois ans après 1968. Mais là n’est pas l’essentiel.

En rééditant cette biographie, les éditions Gallimard s’insèrent dans le phénomène analysé par Sidonie Verhaeghe dans son Vive Louise Michel ! Célébrité et postérité d’une figure anarchiste. Dans sa préface, qui constitue une mise en abyme des féminismes, Michelle Perrot revient sur Édith Thomas, archiviste et historienne, résistante fondatrice du Comité national des écrivains, membre du Parti communiste qu’elle quitte en 1949 et l’une des pionnières de l’histoire des femmes. L’essai qu’elle consacre aux pétroleuses, en 1963, trouve un prolongement dans sa biographie de Louise Michel.

La belle écriture de celle qui fut aussi romancière se combine avec la rigueur de l’archiviste pour livrer un portrait en rupture avec l’hagiographie comme avec la stigmatisation longtemps prévalentes. L’étude est sans complaisance. Elle donne à voir une Louise Michel qui n’est « ni si simple ni si schématique qu’elle veut le paraître » dans son autobiographie qui recèle bien des évitements. Elle est « mauvais écrivain au style lâche », qui se réfugie par commodité « dans les hauteurs et les mondanités » durant l’affaire Dreyfus, alors qu’elle a toujours combattu l’antisémitisme, ou bien qui écrit en 1898, lors d’un échec de Jaurès à la Chambre : « moins il y aura d’hommes de valeur au parlement, plus je serai contente. Quand il n’y aura plus que des nullités au Palais Bourbon, ce sera peut-être la fin du parlementarisme »

Ces mises à distance parfois sévères n’excluent pas la fascination et l’admiration de l’autrice « pour la bonté, la générosité de Louis Michel, aussi incontestables que son courage » et pour son « don extraordinaire de présence et de parole ». Elle conclut en avouant : « Devant ce portrait d’une très vieille femme, je me sens prise d’une sorte de pitié et peut-être de remords. Moi aussi parfois je me suis moquée de tant d’ingénuité alors que l’admiration aurait dû sans cesse l’emporter ». Cette « prophétesse athée, femme d’une piété médiévale, a exercé mieux que personne les vertus théologales de la foi, de l’espérance et de la charité auxquelles il faut ajouter les vertus laïques de la solidarité et de la justice ». Une tension intéressante. Danielle Tartakowsky

Denis Sieffert | La mauvaise cause. Les intellectuels et la propagande israélienne en France. Lux, 192 p., 17 €

Ce n’est pas tant d’intellectuels qu’il est question dans ce livre que d’influenceurs, qui, dans les médias dominants, se font l’écho, par leurs propos, de la propagande israélienne. Dans un espace médiatique largement « bollorisé », quiconque, depuis l’attaque du 7 octobre 2023, « se mêlerait de vouloir apporter la moindre complexité à un débat qui aurait pourtant exigé que l’on convoque l’histoire longue » prend le risque d’un lynchage en règle. La plupart des médias français sont restés dans cette « décontextualisation absolue », oubliant que, si le 7-Octobre a changé beaucoup de choses dans la psyché israélienne, pour les Gazaouis il n’a fait qu’aggraver ce qui existait.

Ancien directeur de la publication du journal Politis, Denis Sieffert confronte ces messages aux faits. Son livre se déroule comme ce qui pourrait passer pour un triste sottisier si les conséquences de cette avalanche de contre-vérités n’étaient pas aussi tragiques. Alors qu’un député LR parlait de « guerre civile » à propos d’incidents qui s’étaient déroulés à Sciences Po où des étudiants se mobilisaient en mars 2024 contre le carnage en cours à Gaza, que Raphaël Enthoven accusait Rima Hassan, pourtant absente au moment des faits, d’être « un agent de l’étranger » et qu’Élisabeth Badinter affirmait qu’elle n’aurait « jamais pensé que tous ces jeunes gens seraient à ce point antisémites », des composants pour armes fabriqués en France et destinés à la firme israélienne Elbit qui équipe l’armée israélienne devaient quitter le port de Fos-sur-Mer.

Cette affaire illustre le très mauvais usage qui est fait chez tous ces influenceurs de l’indispensable lutte contre l’antisémitisme. Chacun y ajoute sa touche propre : le choc des civilisations, pour Gilles Kepel, l’antiwokisme chez Eva Illouz ou Caroline Fourest. Courageux et toujours nuancé, le livre de Denis Sieffert pose les éléments d’un véritable débat, tel qu’il devrait se dérouler dans un espace public démocratique. Sonia Dayan-Herzbrun

« Composition avec des Cartes », Olga Rozanova (1915) © CC0/WikiCommons
Luc Foisneau | Manières de gouverner. CNRS Éditions, 222 p., 23 €

Luc Foisneau expose les politiques modernes de la souveraineté d’une manière qui s’apparente à une histoire raisonnée de la philosophie : identifier et analyser les conflits de principes qu’ont discutés juristes et philosophes depuis Machiavel. On n’est pas dans une histoire des idées politiques, ni dans une discussion de la tentation utopiste, ni dans les analyses institutionnelles de la science politique. Parler en philosophe, c’est constater la persistance de conflits de principes insolubles. En l’occurrence entre l’exigence de souveraineté et celle d’efficacité.

Chacun reconnaît que la république est préférable à la tyrannie mais certains diront que ce n’est vrai qu’en principe, dans un monde idéal. En pratique, un régime républicain souffrirait d’inefficacité, tandis qu’une tyrannie ne serait pas dénuée d’avantages concrets. On ne déclare pas la tyrannie préférable en tant que telle à la liberté républicaine mais un présupposé des discours anti-républicains est bien l’argument de l’efficacité. Quand Machiavel défend le régime républicain, il le fait pourtant au nom de l’efficacité et pas parce que celui-ci serait plus aimable.

La philosophie porte moins sur ce qu’on juge préférable dans l’absolu que sur les compromis que l’on juge nécessaires. C’est ainsi que le principe machiavélien d’efficacité a été dépassé par le principe de souveraineté développé par Jean Bodin à la fin du XVIe siècle. Sous le choc des guerres de Religion, les juristes post-bodiniens ont mis en avant l’exigence de souveraineté, ouvrant la porte à une notion de la raison d’État qui préparait l’absolutisme du XVIIe siècle. La déchirure interne des États a paru poser un problème plus grave que la perte de la liberté républicaine.

Examinant en détail les argumentations, Foisneau montrer l’actualité persistante de positions que l’on voit rarement dans des textes qu’on dit respecter à la manière des vieux monuments. Machiavel est caricaturé en apologiste du mensonge et de la force brute ; il serait bon de remarquer le regard favorable qu’il porte sur l’ouverture des États à une immigration massive qui, en fait, les renforce : l’enfermement de Sparte l’a affaiblie. Caractérisé comme apologiste de l’absolutisme, Hobbes préconise une intervention directe de l’État pour prendre en charge les accidentés du travail et lutter contre le chômage ; ceux qui « ne peuvent plus subvenir à leurs besoins par le travail ne doivent pas être abandonnés à la charité des personnes privées mais c’est aux lois de la République d’y pourvoir, dans toute la mesure requise par les nécessités de la nature ». Marc Lebiez

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Urszula Honek | Les nuits blanches. Trad. du polonais par Maryla Laurent. Grasset, 240 p., 20 €

Les rêveries de la jeune romancière polonaise occupent ses nuits blanches, la conduisent à travers son village à la rencontre de gens qu’elle connaît ou croit connaître, qui deviennent ses personnages. Voisins dans un monde rural idéalisé, ils cherchent l’espoir et rencontrent des fantômes qui les réveillent et les empêchent de dormir. Ainsi cette petite fille gardée par sa grand-mère qui lui raconte comment a été enterré le grand-père, lui dit qu’elle a mis une clochette dans son cercueil afin qu’il appelle les siens une fois au paradis. L’enfant dort dans le même lit que sa mamie, se réveille tôt, sort le petit-déjeuner, sa grand-mère ne se lève pas, l’enfant patiente jusqu’à ce qu’elle entende la clochette…

L’écriture d’Urszula Honek, bien servie par l’excellente Maryla Laurent, traductrice entre autres d’Olga Tokarczuk, accumule des petits détails apparemment anodins – une mouche, la chaleur, des miettes, un chien, etc. – qui construisent une atmosphère spéciale. Nous sommes ailleurs, loin de l’ordinaire, dans un monde poétique parfois rude – l’autrice est également poète. Des phrases qui, à travers la succession de « petites » histoires, brossent le portrait du village et de ses morts. Le sommeil et la mort sont d’ailleurs très proches, et trônent au cœur de ce beau livre. Non sans humour – « quand je vois une défunte toute desséchée dans sa plus jolie robe, je sais que sous le crêpe amidonné, elle a sa plus belle culotte qu’est restée au moins trente ans dans l’armoire. Pas pour son époux qu’elle la gardait, mais pour sa mort » –, non sans réalisme : face à la mort « vous retrouvez votre calme quand vous vous rappelez que vous n’êtes pas venue là pour vivre, mais pour mourir ». Ou il y a tout simplement du chagrin, quand ce n’est pas la recherche de l’oubli en haut d’une falaise. Avec ses histoires émouvantes, souvent mélancoliques mais pas tristes, Urszula Honek illustre cette devise que souffle un personnage à une jeune femme inquiète : « Je te le dis comme je le pense, le temps qui passe ne revient pas. Faut prendre ce qu’on trouve ». Jean-Yves Potel

France Huser | Les rendez-vous de L’Isle-sur-la-Sorgue. Une amitié avec René Char. Arléa, 72 p., 14 €

Pas encore trentenaire, France Huser eut la chance de pouvoir rencontrer celui qui serait bientôt tenu pour le plus grand poète vivant de la langue française, René Char. Elle n’était pas encore connue comme romancière mais elle pouvait espérer que son entretien avec le poète donnerait matière à une publication dans Le Nouvel Observateur. Ce fut le cas, même si Char tint à modifier le projet d’article en récrivant beaucoup de formulations et surtout en jetant au feu un tiers des feuillets. Il s’était senti « trahi » par cet entretien qui avait enthousiasmé la rédaction du Nouvel Observateur. Non qu’il n’aurait pas prononcé les mots qui étaient mis dans sa bouche mais il était las du ressassement de son action de résistant durant l’Occupation. Lui paraissait aussi du bavardage le rappel de son compagnonnage avec le groupe surréaliste, des gens qui l’avaient « un peu ennuyé » à être ainsi tombés dans le « puits » de la psychanalyse. En outre, il n’aimait pas les chapelles. Ces désaccords sur le texte de l’entretien à publier n’ont pas ouvert une crise qui eût pu être fatale à leurs relations. Au contraire, ils ont donné l’occasion d’une confiance réciproque fondatrice d’une amitié qui perdura : elle l’écoutait et il lui parlait à cœur ouvert, n’hésitant pas à lui montrer des brouillons de poèmes et la manière dont il les corrigeait. Toujours chercher le mot le plus concret.   

D’où l’intérêt de ce livre : France Huser ne nous raconte pas sa vie ni ses sentiments, elle explique dans quelles conditions elle a rencontré le Grand Poète et l’a écouté. Elle ne se livre pas à une étude du poète René Char, ce qu’elle écrit est « davantage une rencontre avec l’homme » et cet homme est principalement poète. Il est des choses dont il a peu parlé avec elle, comme de la Résistance – peut-être parce qu’on lui en a trop fait gloire. Il est des noms qu’elle cite à peine alors qu’ils lui importaient sûrement, comme ceux des peintres de l’école de Paris ou la musique de Pierre Boulez. On imagine que Char n’est pas resté indifférent aux hommages que lui a rendus Heidegger, dont des séminaires d’été se sont tenus chez lui. D’une telle rencontre au sommet, France Huser ne dit rien, peut-être parce que le Poète ne lui en a guère parlé, peut-être parce qu’elle voulait éviter tout ce qui pouvait faire penser à un catalogue, ce en quoi elle aurait eu raison. Elle nous donne à entendre l’homme et c’est précieux. Marc Lebiez


Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel.

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