Pour Elias Canetti, les drapeaux sont « le vent rendu visible ». Mais pour le citoyen ordinaire, pour le militant, pour les élus de la République, « qu’est-ce qu’un drapeau ? ». C’est à partir de cette question que Laurent Le Gall et Philippe Lagadec tentent d’organiser une impressionnante masse de matériaux rassemblés dans un « livre choral », fruit d’une enquête pluridisciplinaire menée durant dix ans : La République du vent. Essai sur le drapeau et le dévoilement politique.
Le 27 novembre 2015, une quinzaine de jours après les attentats islamistes ayant frappé la région parisienne, le président François Hollande demandait aux Français de pavoiser leur logement le jour de la cérémonie d’hommage aux victimes. Ce jour-là, dans ce contexte que l’État souhaitait solennel et unanime, le drapeau entrait comme « par effraction » dans la vie de la plupart des gens, peu habitués à étendre le « bleu-blanc-rouge » à leur fenêtre. C’est cette sollicitation exceptionnelle qui a déclenché l’intérêt de Laurent Le Gall et Philippe Lagadec pour le sujet à partir de cette question : « Pour vous, qu’est-ce qu’un drapeau ? »
L’enquête s’est nourrie de 125 entretiens individuels menés entre 2015 et 2025 à Brest, donnée contextuelle importante : le drapeau breton, le Gwenn ha du, est un étendard bien identifié et plus couramment arboré ou affiché que dans d’autres régions françaises : qui connaît le drapeau auvergnat ou celui de Bourgogne ? Évidemment, le constat aurait été le même en Corse, au Pays basque ou en Savoie, entre autres : en France, le drapeau bleu-blanc-rouge n’a pas le monopole de l’expression identitaire, ce qui ne fait pas de tous ceux qui exhibent leur drapeau régional des indépendantistes !
Outre ce corpus d’entretiens, finement décortiqué en annexe, les auteurs puisent leurs références dans une littérature scientifique pluridisciplinaire, ainsi que dans le cinéma, la bande dessinée, les livres illustrés pour la jeunesse. C’est à l’un de ceux-ci, signé Olivier Douzou, qu’ils ont emprunté le beau titre de leur livre. Celui-ci soulève des questions pertinentes en s’appuyant sur un solide appareil critique et une masse bibliographique imposante. C’est le prolongement d’un travail collectif ayant débouché sur deux numéros de revue parus sous le même titre (« Qu’est-ce qu’un drapeau ? ») en 2023 : Ethnologie française (volume 53 n° 2) et 20 & 21 Revue d’histoire (n° 157). Laurent Le Gall et Philippe Lagadec revendiquent une enquête « bourgeonnante », « Arlequin de matériaux et d’hypothèses » qui relève ouvertement du « bricolage » aux limites méthodologiques assumées.
Cette volonté de sortir d’un cadre trop académique peut séduire, mais finit par noyer l’analyse dans un foisonnement parfois jargonnant, voire verbeux, d’une lecture souvent indigeste. Ainsi le lecteur apprend-il très vite, s’il l’ignorait, que l’adjectif « vexillaire » désigne ce qui est relatif aux enseignes, pavillons et étendards. Mais l’usage récurrent du terme et de ses dérivés devient plutôt fatigant au fil de la lecture : « stimulation vexillaire », « paroles vexillarisées », « vexillophiles contre agnostiques vexillaires », « enquête vexillologique », « attentisme voire je-m’en-fichisme vexillaire », « avexillarisation », etc. Au point qu’on peut se demander si ce n’est pas au second degré, par autodérision, que les auteurs osent certains néologismes comme « primo-vexillant ».

Le drapeau – son ostentation, sa mise en berne ou son absence – est un enjeu de pouvoir autant qu’un lieu de débat. Dans le contexte politique global, combinant ou confrontant renouveau nationaliste et mondialisation économique et culturelle, imposer la présence sur les mairies des communes de plus de 1 500 habitants d’un drapeau européen aux côtés du drapeau français a suscité d’intenses discussions à l’Assemblée nationale en 2023. De même, mettre le drapeau de la République laïque en berne pour rendre hommage aux papes décédés, Jean-Paul II en 2005, François vingt ans plus tard, a pu poser question. Affirmer, comme l’ont fait les gouvernements d’alors, qu’il s’agissait d’honorer la mémoire d’un chef d’État d’un pays proche de la France constituait un argument plutôt spécieux.
D’autres tensions émergèrent autour du projet de loi visant à réglementer la présence de drapeaux autres que ceux de la République française ou de l’Union européenne lors des mariages : l’ouvrage nous fournit d’éclairants extraits de comptes-rendus de séances au Sénat en 2021, montrant que, dans l’esprit des représentants de la droite et de l’extrême droite, les drapeaux algériens et marocains étaient surtout dans le collimateur. La ministre Marlène Schiappa remarquait à cette occasion : « Il me semble que l’on fait dire beaucoup de choses aux drapeaux dans ce débat » ; et c’est bien là le sujet de ce livre. Car le pavoisement n’est pas « un enfermement sémantique » ; le drapeau reste un « signifiant flottant », auquel chacun fait tenir des propos très variés. Pavoiser le 27 novembre 2015 put être ainsi interprété de façon ambivalente. S’agissait-il de se revendiquer Français pour exclure de la communauté nationale les auteurs des attentats, ou de manifester un engagement civique en solidarité avec les victimes, ou encore de simplement suivre le mouvement par conformisme, en « pavoiseurs de circonstance » ?
C’est dans les extraits d’entretiens et les portraits bien brossés que le livre se montre le plus convaincant. Les interlocuteurs de Le Gall et Lagadec ont rarement des positions tranchées sur la question du drapeau – le tricolore national constituant, en définitive, le cœur de l’enquête. Cela peut tenir à leur parcours personnel, comme pour cet homme issu d’une famille de militaires, réticent à l’usage nationaliste du drapeau qui n’est là que « pour se foutre sur la gueule… Alors qu’en fait, il ne devrait pas y avoir de frontières, et donc pas de drapeau ». D’autres invoquent « tout ce qui est France », d’autres encore la révolution française, l’idée républicaine et patriotique, tout en se défendant de toute assimilation à l’extrême droite.

Car en France, depuis les années 1980 au moins, ce sont les nationalistes revendiqués qui se sont accaparé les trois couleurs. Le drapeau français « est frappé d’opprobre » pour de nombreux enquêtés, il est « un objet dont on se méfie » depuis que le Front national, devenu Rassemblement national, s’en est emparé. Même si, souligne finement l’un des interlocuteurs des auteurs : « Ils ne l’ont pas capté, ce sont les autres qui l’ont laissé tomber ». L’utilisation des trois couleurs par le parti des Le Pen, sur son logo et dans ses manifestations récurrentes comme les fêtes Bleu-Blanc-Rouge organisées chaque année de 1981 à 2016, fait encore planer sur le drapeau « les ombres de l’extrême droite », tout en suscitant désormais une réaction volontariste : pour ne pas « leur » laisser le drapeau, il importe de s’en emparer et d’en être fier. À cet égard, les mots de Marina, interrogée en 2021, marquent clairement une évolution. Elle explique qu’avant les évènements de 2015 le drapeau français « évoquait surtout un symbole nationaliste, mais dans le mauvais sens du terme ». Les coupes du monde de 1998 et 2018, ainsi que la réaction aux attentats, ont permis de « reconquérir le drapeau » : « Les Français ont été plus fiers de leur drapeau à ce moment-là », au point que Marina s’est vue dans l’incapacité de jeter un drapeau retrouvé chez ses grands-parents : « J’aurais eu un sentiment de honte de mettre un drapeau à la poubelle ».
Se sont dégagées de l’enquête des catégories partagées entre « fervents », « réfractaires », « agnostiques » et « loyaux », selon le degré d’attachement au drapeau, ou le rejet qu’il inspire. Ces profils ne sont pas figés et peuvent varier au gré des circonstances, notamment dans l’émotion d’un moment exceptionnel ou du fait de l’attachement à un drapeau singulier, relique familiale. Pavoiser pour le 14 juillet ou le 11 novembre, ou ponctuellement comme ce fut le cas le 27 novembre 2015, n’a évidemment pas la même signification que les gestes accompagnant les évènements sportifs. De ce point de vue, la donne a changé avec la victoire de l’équipe de France à la coupe du monde de football en 1998. Les drapeaux, banderoles et autres fanions bleu-blanc-rouge avaient alors envahi la rue, à une échelle incomparable avec ce qui pouvait se produire auparavant.
Désormais, les drapeaux peuvent être exhibés à la moindre victoire, bien avant la finale, au risque d’en affaiblir la valeur symbolique. La neutralisation politique passe par la banalisation et la dissémination : plus il y a de drapeaux agités dans la rue ou accrochés aux fenêtres, moins leur charge nationaliste ou partisane est prégnante. Toutefois, l’un des constats esquissés dans la conclusion de l’ouvrage ne manque pas d’interpeller. Entre 2015 et 2025, les enquêtés ayant de nouveau répondu aux sollicitations des auteurs ont tenu un discours plus nationalitaire que républicain sur le drapeau tricolore. Le fait « que le drapeau se « monosémantise » sous ses aspects cocardiers ne laisse pas d’interroger » ; et d’inquiéter.
