Letizia Goretti publie Le vertige du jeu, un livre revigorant sur l’Internationale situationniste. Elle rappelle avec à propos que ce mouvement artistique et politique des années 1950 et 1960 ne fut pas seulement un mouvement contestataire, mais qu’il ouvrait en même temps à d’autres possibles.
Quand on prononce le nom de l’Internationale situationniste, s’impose bien vite celui de Guy Debord qui en fut l’un des fondateurs, en 1957, et qui, le seul, en fut membre jusqu’à l’auto-dissolution du mouvement en 1972. On pense aussi au livre qu’il publia en 1967, La société du spectacle, dont le titre aujourd’hui est entré dans le vocabulaire courant pour désigner l’emprise des médias dans le monde moderne. Ce qui n’est pourtant pas le sens ou du moins pas le seul ni le principal que lui donnait Debord. Devenu célèbre, réédité en format poche en 1996, La société du spectacle, il est vrai, ne se livre pas facilement : il demande un effort pour comprendre et s’approprier la critique radicale qu’il propose, nourrie de la fréquentation d’auteurs comme Hegel ou Marx. Et c’est cela, au fond, qui reste surtout attaché à l’Internationale situationniste : l’image d’un mouvement qui a développé une critique du monde moderne quelque peu hautaine et rébarbative.
Dans un ouvrage qui paraît aux éditions de l’Atelier, Letizia Goretti propose de voir les choses autrement. Elle choisit en effet de se concentrer sur une notion dont elle montre qu’elle est fondamentale dans la pensée et dans l’action des situationnistes : la notion de jeu. Rappelant, ce faisant, que l’Internationale situationniste ne présente pas qu’une face critique, ou négative, mais possède également une face positive. Et joyeuse.
L’internationale situationniste apparaît dans l’Europe des années 1950 : un moment de croissance économique qui est aussi synonyme d’une amélioration générale des conditions de vie. La société des loisirs contrebalance désormais le travail. À la surproduction des marchandises répond dès lors la société de consommation. C’est la grandeur des situationnistes d’avoir perçu, dès les années 1950, ce qu’il y avait là dedans à la fois d’absurde et de mortifère. Tout juste sortis de l’adolescence, abreuvés de romans et de films d’aventures ainsi que de poésie, ils refusent l’existence qu’on leur destine : où l’on sacrifie les passions au bien-être, quitte à sombrer dans l’ennui et la dépression ; où l’on réduit la jouissance à la possession des choses, dont pas même le renouvellement incessant ne saurait contenter. C’est l’époque où Boris Vian chante La complainte du progrès.

Or, à tout cela, les situationnistes opposent précisément une autre rationalité : celle du jeu. Letizia Goretti montre qu’elle traverse l’ensemble des pratiques situationnistes : la dérive, qui déjoue de manière expérimentale la fonctionnalité et la régularité des déplacements en ville ; l’urbanisme unitaire, fondé sur la psycho-géographie, science des rapports entre lieux et états émotionnels, qui réutilise les arts du passé pour concevoir les villes à venir comme des espaces à jouer ; le détournement, qui rejoue des « éléments culturels préfabriqués », extraits de leur contexte, dans un environnement nouveau ; la construction de situations enfin, à la fois le fondement et le couronnement des pratiques situationnistes, elle donne son nom au mouvement, c’est-à-dire la construction de moments de vie passionnants, arrachés, libérés d’une vie quotidienne que les situationnistes jugent aliénée et réifiée parce que partout marchandisée.
S’appuyant sur les fiches de lecture de Debord conservées à la BnF, Letizia Goretti souligne l’influence qu’a exercée sur eux le livre de Johan Huizinga, Homo ludens, initialement paru en 1938, en néerlandais, puis traduit en français en 1951. Mais elle indique aussi où les situationnistes le dépassent : le jeu, conçu comme une « action libre », dénuée de toute utilité, ne saurait pour eux rester circonscrit à un lieu et un temps donnés. Il doit, tout au contraire, investir l’existence entière. Les situationnistes, en d’autres termes, distinguent une forme « régressive » du jeu – qu’entretient volontiers la société des loisirs – d’une forme révolutionnaire de celui-ci. Objectif à atteindre, le jeu devient alors en même temps le moyen de l’atteindre : il est la force, la dépense qui doit venir à bout du monde économisé. C’est Raoul Vaneigem, un autre membre parmi les plus importants du groupe, qui en donne ici le fin mot : le jeu procède à ses yeux d’une donnée anthropologique. Il est l’expression de l’élan créateur présent dans chaque individu, et c’est cet élan réprimé qu’il s’agit d’émanciper.
Les passages les plus stimulants de l’essai de Letizia Goretti sont peut-être ceux où elle applique ce modèle du jeu à l’Internationale situationniste elle-même, suggérant que le fonctionnement du mouvement, jusque dans la dramatisation de ses rituels d’exclusion, fut celui d’une communauté de joueurs. Ou ceux où elle montre ce que la construction de situation doit au jeu théâtral, celui d’un Brecht notamment ou d’un Pirandello : un jeu que les situationnistes entendent toutefois déployer en dehors des strictes limites du théâtre. Issue d’une thèse de doctorat, et d’une première version italienne publiée en 2021, l’essai de Letizia Goretti saura en ce sens satisfaire les spécialistes par les hypothèses stimulantes qu’elle formule. Il le fera aussi par les informations inédites qu’elle apporte çà et là. Pour ne prendre qu’un exemple, on en apprendra plus, ici, sur Walter Olmo, le seul compositeur à avoir participé à l’Internationale situationniste, fût-ce brièvement, entre juillet 1957 et janvier 1958.
Mais il faut aussi et surtout saluer l’effort de pédagogie qu’a fourni Letizia Goretti, dans l’ambition de « sensibiliser le plus grand nombre » aux idées et pratiques situationnistes ainsi qu’elle l’indique elle-même dans une note liminaire. Avec ce livre, il ne s’agit pas d’une somme qui viserait à l’exhaustivité, comme a pu l’être récemment celui de Vanessa Theodoropoulou, Le monde en situation, d’ailleurs excellent, paru en 2024 aux presses du réel. Il s’agit plutôt d’un petit livre militant. C’est pour cela que Letizia Goretti a décidé d’alterner les chapitres théoriques, où elle avance les idées, et l’analyse d’exemples : Fin de Copenhague d’Asger Jorn et Mémoires de Debord, The Leaning Tower of Venice de Ralph Rumney, compte-rendu de dérive sous forme de roman-photo, la caverne de l’antimatière de Giuseppe Pinot Gallizio, « considérée comme le premier « modèle » de construction d’un environnement », Destruktion af RSG-6, « manifestation collective » de l’Internationale situationniste en réaction à la menace nucléaire, et bandes dessinées détournées sont autant de façons pour Letizia Goretti d’examiner le jeu des situationnistes concrètement mis en œuvre.
Un dernier chapitre, intitulé « La fin du mouvement et son héritage », examine l’influence que les idées et pratiques situationnistes ont pu exercer sur des collectifs comme Stalker, les Yes Men, Voina ou les Pussy Riot. Car c’est bien cela finalement qui compte pour Letizia Goretti : transmettre ce que l’Internationale situationniste présente encore aujourd’hui d’inspirant. On criera peut-être à l’utopie. Mais pourquoi pas ? Comme le constatait déjà Pierre Macherey en 2011, en publiant De l’utopie !, il est temps que la pensée critique s’abreuve à nouveau de pensée utopique. En ces jours qui semblent parfois bien désespérants, où domine l’esprit de sérieux, le rappel de la puissance vertigineuse et révolutionnaire du jeu arrive sans aucun doute fort à propos.
