Les vertus de l’histoire orale

À ce jour, les travaux majeurs d’Alessandro Portelli, dans le sillage de la microstoria, n’ont pas fait l’objet de traduction française. Si le présent ouvrage, Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues, ne pallie pas totalement cette absence, il permet du moins au lecteur français de découvrir ce chercheur par le truchement de vingt et un articles qu’il a publiés entre 1979 et 2005 en italien ou en anglais.

Alessandro Portelli | Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues. Trad. de l’italien par Susanna Spero. Agone, 728 p., 33 €

Alessandro Portelli, professeur de littérature américaine à la Sapienza de Rome, mais également spécialiste des mondes ouvriers, entre autres cordes à son arc, est l’un des fondateurs de l’histoire orale, « territoire relativement inexploré au carrefour de l’histoire, de l’anthropologie, de la linguistique et de la littérature » qu’il définit comme « une manière d’écouter ».

Prendre la parole s’organise en cinq parties. La première, intitulée « Langages », contient plus spécifiquement des articles ayant une dimension théorique ou méthodologique et croisant à plus d’un titre les études de terrain abordées plus longuement dans les parties suivantes. La première d’entre elles réunit des études relatives à des épisodes tragiques de la Seconde Guerre mondiale en Italie, dont on sait la complexité politique, à l’origine de mémoires divisées qui doivent à la fin du consensus antifasciste de l’être devenues davantage. Les deux suivantes concernent deux sites industriels marqués durant plus d’un siècle par des luttes sociales d’ampleur ayant parfois provoqué mort d’hommes avant de disparaître ou presque sous les effets combinés de la mondialisation et de la désindustrialisation. L’un est la ville sidérurgique de Treni, dans l’Ombrie italienne, à laquelle Alessandro Portelli a consacré plus de cent cinquante entretiens, échelonnés sur une période de vingt-cinq ans ; l’autre, le comté de Harlan, dans le bassin houiller des Appalaches, également l’objet de divers entretiens. La dernière partie, intitulée « Fin de siècle », s’attache à des épisodes très contemporains de la vie politique italienne ainsi qu’à des « récits personnels » de vétérans du Vietnam.

Les recueils d’articles, toujours d’une indéniable utilité pour les chercheurs directement concernés par leur objet, doivent à leur fragmentation constitutive d’être parfois d’un accès difficile au profane. Disons d’entrée de jeu que tel n’est pas le cas ici. L’ouvrage, solidement charpenté, présente une profonde unité grâce à la circulation, d’un article à un autre, de questionnements similaires. Elle tient également à la pratique du montage qui entrecroise à chaque échelle les témoignages et la voix d’Alessandro Portelli qui les relie et les interprète. 

Le livre ainsi conçu autorise plusieurs retraversées, non exclusives les unes des autres. La singularité et la finalité des sources orales constituent naturellement son fil majeur. L’ouvrage aborde les questions posées par la transcription écrite et par ce qu’elle altère, s’agissant, par exemple, du droit, analysé via le procès de 70 militants de Autonomia Operaia (7 avril 1979). Il souligne, à partir d’autres études, comment, là où l’écriture favorise l’abstraction et sépare celui qui sait de celui qui ne sait pas, l’oralité maintient le savoir ancré dans l’univers quotidien et l’inscrit dans un contexte de lutte, en déployant une temporalité propre au narrateur.

À l’égal de la littérature moderniste, le récit naturel ne suit pas un ordre strictement chronologique, souligne en effet Alessandro Portelli qui explique comment il a (sans succès) tenté de gagner ses étudiants à la complexité de l’écriture de Absalon, Absalon ! de William Faulkner en leur montrant que la difficulté venait moins de l’écart entre ce roman et leur langage ordinaire que du fait qu’ils se ressemblaient trop, marqués qu’ils étaient par une même confusion des plans temporels. Parce que le maniement de la chronologie est l’opération par laquelle s’exerce la subjectivité du narrateur, sa réflexion sur les événements racontés, les écarts entre les événements tels qu’établis par les archives écrites et leur mémoire ne sauraient être attribués à la détérioration du souvenir ou au temps écoulé… Ils sont les produits d’un fonctionnement actif de la mémoire.

Les bûcherons descendent des « crummies » lorsqu’ils arrivent dans les bois. Long Bell Lumber Company (comté de Cowlitz, Washington, 1941) © CC0/Library of Congress

La fiabilité des sources orales leur est, par conséquent, spécifique. Elles renseignent moins sur les événements que sur leur signification pour ceux qui les ont vécus, les subalternes en premier lieu, donnant à entendre ce que le narrateur a fait mais également ce qu’il voulait faire, croyait faire, croit avoir fait. Dans l’entretien oral, ce qu’on serait tenté de qualifier d’erreur, ou encore le refoulement qui soumet à l’emprise d’une mémoire externe et partielle, révèlent une autre vérité, demeurée autrement inaccessible.

L’étude des pronoms personnels mobilisés par les vétérans du Vietnam lors d’entretiens – je, ils, nous – permet, par exemple, d’analyser  leur relation à l’insoutenable et d’établir la continuité ou l’opposition qu’ils établissent entre responsabilité individuelle et responsabilité collective : « je l’ai fait » ; « C’est là que tu commences à comprendre comment les génocides se produisent ». À Treni, la place que les grèves menées en 1953 contre la première vague de licenciements collectifs occupent dans la périodisation collective ou individuelle montre, quant à elle, comment elles se sont élevées au rang de symbole d’une expérience globale de la lutte des classes dans la première décennie de l’après-guerre. Ce sont ces licenciements qu’une mère de famille mobilise pour dater la naissance de son fils, attestant de la gravité du traumatisme. C’est à leur date et dans ce cadre que près de la moitié des ouvriers situent le meurtre par la police de l’ouvrier Luigi Trastulli, survenu en 1949 lors d’une manifestation contre l’OTAN, en dévoilant des « vérités » d’autre sorte. Les récits mettent ainsi à nu le processus de symbolisation élaboré au sein de la culture ouvrière, la signification qu’elle confère à ces événements et les complexes légendaires en formation.

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L’attention portée aux temporalités est indissociable des questions mémorielles. Dans les Appalaches, la mémoire conservée de la « bataille » d’Evarts, au cœur d’un conflit social, en 1931, ou tout au contraire l’oubli de celle de Crummies, dix ans plus tard, quand l’une et l’autre se soldèrent par quatre morts, interrogent sur ce qui vaut à un événement de faire ou non mémoire. La mémoire, pour sociale qu’elle soit, ne se manifeste qu’à travers des souvenirs et des récits individuels, à l’origine de sédimentation des temporalités, de glissements mémoriels, de construction de bornes temporelles spécifiques à un individu ou à un collectif, d’interaction entre chronologies personnelles, collectives et la grande histoire. Elle ne devient collective, souligne Alessandro Portelli, que quand elle fait abstraction de l’individu et s’en sépare à travers le mythe et le folklore, par procuration ou par l’institution, laissant cours à ses marges à la mémoire différente d’individus ; ainsi, celle des partisans versus celle des « victimes innocentes » dans la ville martyre de Civitella Val di Chiana ou des « survivants » dans les villes frappées par des bombardements alliés.

L’histoire orale, qui « protège des généralisations indues », permet encore de saisir les différences de langage et de culture entre générations ouvrières. La plus âgée demeure marquée par la politisation de classe formée dans les sections du parti et les syndicats. L’identité se manifeste aujourd’hui principalement par le lexique des savoirs professionnels, la fierté des compétences, la connaissance des processus de production, laissant place à de possibles conjonctions inédites. Lors des grèves de Treni en 2004 quand le groupe Thyssen procède à la liquidation des derniers emplois sidérurgistes, la tradition antifasciste et les stratégies du conflit ouvrier s’interpénètrent ainsi avec la langue du foot et la stratégie des supporters lors d’un match Italie-Allemagne. « Rejouer la grève sous cette forme, c’est certes une façon d’invisibiliser la lutte de classe mais ça permet au moins de rester dans la partie ». L’étude consacrée à la manifestation de Gênes aborde également, par d’autres biais, la question des cultures générationnelles dont celle des plus jeunes, en quête « d’un autre imaginaire ».

« Libérez les mineurs de Harlan ». Affiche publiée par la Kentucky Miners’ Defense au nom des personnes arrêtées à la suite de la bataille (1931) © CC0/WikiCommons

L’attention que prête Alessandro Portelli aux cultures populaires et à cette forme d’expression majeure que sont les musiques et chansons populaires l’a incité précocement à réaliser des collectes, parfois à l’origine d’enquêtes de terrain à visée plus large, comme cela s’est produit dans le comté de Harlan. Un des autres fils directeurs de l’ouvrage consiste à montrer comment les histoires individuelles peuvent aider à comprendre ce fait collectif qu’est la culture et à analyser les relations des cultures subalternes avec la culture dominante, au prix de leur possible absorption par la culture de masse.

Les enquêtes menées à Treni et dans le comté de Harlan donnent à voir comment le sport, s’agissant de la première, ou la religion et le patriotisme, dans le second cas, fonctionnent comme un « ciment social, non parce qu’il signifie la même chose pour tout le monde mais parce que derrière un signifiant unique et partagé, il dissimule la diversité des significations. Or lorsque toute possibilité de distinction linguistique est abolie, il est difficile de reconnaitre les significations qui nous appartiennent et d’éviter d’intérioriser celle des autres. Ces signifiants partagés avec des contenus différents offerts et organisés par les détenteurs du pouvoir constituent dès lors la pierre angulaire des cultures de masse ».

Cet ensemble cohérent, antagonique et conscient de lui-même qu’était auparavant la culture populaire ouvrière se mue alors en une sous-culture fragmentaire avec toutes les caractéristiques du « folklore » au sens gramscien. L’étude consacrée aux liens que le sport entretient à Treni avec le travail et la politique montre comment la valeur accordée au corps des travailleurs est source d’interactions. Lors de leur grève de 1931, les mineurs du comté de Harlan, marqué par le fondamentalisme, l’imbrication de la culture rurale traditionnelle et de l’industrialisation et la question raciale, cherchent à légitimer leurs choix en recourant aux mots traditionnels du patriotisme et de la religion, les grandes chansons de grève reprenant des airs de chants religieux, mais ces mots, ces sources culturelles de légitimation, leurs symboles, leur drapeau, leurs cantiques, les mineurs les partageaient avec leurs antagonistes qu’étaient les patrons et l’État. Il en résulte une dramatique lutte de classe culturelle pour le contrôle du sens ayant une influence décisive sur l’issue du conflit et son échec.

La différence entre tradition catholique et fondamentalisme protestant autorise d’intéressantes comparaisons. Parce que la première relègue le sacré dans une dimension à part, les conflits sociaux se déroulent non pas autour de symboles partagés mais entre des systèmes symboliques opposés, disposant de leurs propres signes et de leurs symboles, cette autonomie symbolique ayant permis au mouvement ouvrier italien de conserver longtemps une conscience indépendante et des formes stables et cohérentes. Chez les protestants, le sacré imprègne au contraire le quotidien. Le miracle n’est pas une rupture dans le quotidien mais son essence. Le syndicat NMU, lié au parti communiste d’abord en prise sur le conflit de 1931 dans le comté de Harlan mais soucieux de diffuser ses propres références de classe et son athéisme, doit à cet obstacle culturel d’être bientôt tenu à distance par les grévistes.

Le travail de l’histoire orale consiste essentiellement à tenter de reconnecter le point de vue local, d’en bas, avec le point de vue scientifique et global, écrit Alessandro Portelli qui, bien sûr, documente également ses terrains d’enquête par les voies archivistiques classiques. Les articles réunis dans l’ouvrage permettent dès lors également d’appréhender des épisodes de l’histoire italienne contemporaine vraisemblablement inconnus de bien des lecteurs français et, par là, de la vie politique. Citons les réécritures contemporaines de l’histoire des partisans, qui fut longtemps marquée par un consensus antifasciste et une mémoire pacifiée de la Résistance, les silences du Vatican face à déportation des Juifs romains, internés deux jours durant dans un collège militaire à ses portes, l’ampleur et la nature de la répression face à certaines grèves, le siècle durant, ou encore face aux mobilisations étudiantes contemporaines et, clôturant l’ouvrage, lors de la manifestation altermondialiste de Gênes. La micro-histoire nous plonge ainsi, au fil des pages, dans le présent néolibéral et la crise démocratique de l’Italie. Ce livre, à la mesure d’une grande œuvre, mérite de devenir un classique.