Entreprise de morale aux frontières

Les centres de rétention administrative indiquent la porte aux irréguliers sans titre de séjour. Après une interpellation ou une vérification du droit de séjour, ils sont conduits sur une frontière qui dessine la suivante. Mais que se passe-t-il dans ces lieux punitifs où l’on séjourne en moyenne trente jours, le temps d’éplucher le parcours migratoire ? Louise Tassin mène l’enquête dans Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa.

Louise Tassin | Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa. La Découverte, coll. « L’envers des faits », 288 p., 22 €

« Toute la matinée, Aïcha échange à travers l’hygiaphone avec des retenus, sur un ton familier. On lui réclame qui une brosse à dents, qui du papier toilette, qui une information sur les horaires de permanences, qui un conseil juridique. Elle répond autant qu’elle le peut, tente des blagues, en rassure certains, s’énerve avec d’autres, ponctue ses propos de « chéri » ou de « mon frère », s’exprime à plusieurs reprises en arabe. »

Nous sommes dans la salle centrale du centre de rétention administrative (CRA) de Molnay (nom inventé), un poste essentiel à l’intersection de la zone fermée où les étrangers sont détenus (grande pièce, cour, réfectoire, chambres à quatre lits pour soixante personnes) ; la zone des personnels médico-sociaux et associatifs accessible aux retenus ; la zone administrative de la police.

Répondre au téléphone, discuter avec les migrants retenus, annoncer au microphone un changement d’horaire, distribuer des tickets repas, ouvrir le sas qui donne sur la zone fermée, tenir la main courante sur les sorties du centre, Aicha jongle entre ces trois zones pour arrondir les protestations depuis des années. Au centre des relations très tendues avec les migrants arrêtés, les associations (qui ont encore droit de cité) s’activent pour éclairer les droits au quotidien, contrariant de fougueux stagiaires policiers « apprenant la fermeté ».

Mélange explosif ? On le voit notamment par la présence d’une incroyable activité de sous-traitance, dont Aicha dépend, soit des prestataires privés qui couvrent toutes les tâches quotidiennes du nettoyage, repas, intendance diverse, et la gestion de ce fameux sas d’interactions avec les retenus. C’est une découverte. Alors que la question de l’immigration est érigée en priorité par les gouvernements successifs, avec une mise scène de la « poigne de fer », voilà que la sous-traitance offre une main-d’œuvre constituée en partie d’anciens sans-papiers. « Faut pas perdre espoir, dit l’une d’elles, moi j’étais comme toi avant et là, j’ai mes papiers ». On découvre plus loin que toutes les équipes de prestataires sont exclusivement composées d’immigrés ou de descendants d’immigrés, du Maghreb, du Congo, du Cameroun, du Sri Lanka. La clandestinité ? Ces subalternes à 1 300 euros mensuels connaissent. Les titres de séjour expirés ? Tout autant.

Et notre anthropologue de s’inquiéter. Qu’est-ce que veut dire cette médiation quotidienne réalisée par des anciens « sans-papiers » ! Il fallait y penser ! Manipulation ou tour de passe-passe, la ruse consiste à user de leurs compétences linguistiques bien utiles, un jeu articulant sentiment d’appartenance et proximité culturelle ou religieuse, pour faire passer de sinistres messages.

Camp de Rivesaltes, centre de rétention pour les immigrants clandestins de 1986 à 2007 © CC BY-SA 3.0/Yeza/WikiCommons

L’objectif ? Du miel pour « calmer le jobard », dirait Erving Goffman. Quoi de mieux que d’invoquer des références divines pour réconforter ou calmer des individus furieux d’être enfermés ? Et de créer des complicités, de la confiance, en lançant des formules bien rodées : « Pense à ta mère, qu’est-ce qu’elle te dirait ? Tiens bon mon frère. T’énerve pas, ça va aller, incha’Allah », dit ainsi en arabe Naïma, jeune employée tunisienne qui, arrivée un an et demi plus tôt en France, confie qu’elle pense à ses frères en voyant ce jeune homme angoissé à l’idée de son expulsion.

Calmer le pigeon ? Louise Tassin note parfaitement cette « entreprise de morale » qui conduit à faire accepter sa détention, à se résigner à un départ possible au pays, principalement pour éviter de perturber l’ordre social du lieu. On peut dire avec Goffman que ce processus de consolation est essentiel pour maintenir la stabilité du CRA, éviter les colères et les petites révoltes. Très utiles dans le quotidien, ces mille complicités inquiètent pourtant la direction du centre. Garder ses distances, exiger le vouvoiement. « On ne les a pas mis là pour qu’ils se tapent dans le dos et qu’ils se parlent arabe entre eux ». Le trouble linguistique est permanent. Il se tient dans ce fragile équilibre entre le marché noir de l’arrangement et la complicité coupable. Trouver le juste milieu : « ni balance, ni complice », dit l’un des agents privés affectés à la cantine.

Au fil du texte, Louise Tassin éclaire avec efficacité ces « points de dissuasion » qui deviennent des points de résistance : parler arabe sans traduire les propos échangés, donner plus de nourriture, s’arranger avec les horaires, trouver les paroles apaisantes. Les agents privés composent ainsi avec les règles imposées par la hiérarchie pour répondre à des attentes informelles de pacification. Comme les surveillants de prison, ils savent qu’appliquer les consignes entraîne un « risque de désordres » mais que ne pas les appliquer peut conduire à se faire sanctionner. Ils sont ainsi critiqués par des policiers qui les accusent de « se croire au bled » quand ils parlent arabe et sont régulièrement rappelés à l’ordre par des affichettes notifiant l’interdiction (sauf exception) de s’exprimer dans la « langue des retenus ».

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Autre lieu de hauts malentendus : les documents, les formulaires, les affiches en langue étrangère (ou leur absence), jouent un rôle clé dans l’accès aux droits et dans la relation entre le personnel et les retenus. Point de tension et de résistance, on sait que les langues sont essentielles dans la coexistence d’un milieu.

Sur la corde raide, ces intermédiaires privés créent du lien social et augmentent les rencontres, les échanges. Passeurs de compréhension du droit, ces échanges informels confirment le non-recours à la traduction. On comprend que l’accès à un interprète reste très limité et inégal. Les policiers sans compétence linguistique tournent le dos aux retenus, provoquant des situations d’incompréhension, d’arbitraire et renforçant l’asymétrie de pouvoir. Par exemple, des décisions administratives ou des informations cruciales (droits, procédures) sont parfois communiquées dans une langue que les retenus ne comprennent pas, ce qui les place en position de vulnérabilité extrême.

Et la réciproque est vraie. Les langues étrangères sont souvent perçues comme une menace par l’administration : leur usage peut être restreint, surveillé, ou utilisé pour isoler certains retenus. Par exemple, parler une langue non comprise par les agents peut être interprété comme une tentative de dissimulation ou de complot, justifiant une surveillance accrue. « En l’absence de traduction officielle, ce sont souvent d’autres retenus, multilingues, qui jouent le rôle d’interprètes informels. »

Cette pratique, bien que nécessaire, pose de sérieux problèmes de confidentialité, de partialité, et peut renforcer les hiérarchies entre retenus. Louise Tassin souligne aussi que ces médiations informelles sont parfois tolérées par l’administration, qui externalise ainsi une partie de la gestion linguistique à des détenus, sans garantie de qualité.

Forte de cette expérience, Louise Tassin se lance dans l’exploration de Lampedusa, avec sa mise en scène des arrivées des migrants, escortés jusqu’au centre à pied, depuis les quais, sur environ 1 km à travers la ville. La chaîne des migrants est menée, à répétition, devant les médias, un spectacle donnant à l’île une réputation de lutte exemplaire contre l’immigration illégale. À travers une rhétorique sécuritaire et/ou humanitaire, les discours politiques et médiatiques nourrissent alternativement les figures du migrant comme menace ou comme victime, tour à tour agitées au gré des gouvernements et des enjeux électoraux. Là encore, on voit l’évolution du dispositif, les formes d’hostilité des Lampedusains à l’égard des migrants, le choix des habitants ordinaires qui deviendront des agents de l’institution.

Cet admirable ouvrage nous fait saisir ce qui nous manquait depuis longtemps, une vue de l’intérieur de ces lieux d’enfermement. Il nous fait entendre les ruses administratives, les petites batailles et les gains qui s’engrangent dans l’expérience migratoire. Mais aussi l’usage de ces intermédiaires d’entreprises privées pour faire « avaler la pilule » à ces indésirables.

On n’en finit pas avec les logiques anciennes de contrôle et de ségrégation. On n’en finit pas avec ces zones de tension et d’exclusion. On n’en finit pas avec la fabrique de l’arbitraire, de l’incompréhension massive, avec cette asymétrie permanente qui débouche sur cette « culture du déchet » dont parle Zygmunt Bauman, une manière de désigner les « inutiles au monde ».