Le capital d’une capitale. 200 ans de richesses et d’inégalités, de Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal et Zones. Là où les riches font sécession, par la rédaction de Mediapart, sont tous deux centrés sur la richesse. Ils soulignent la concentration des patrimoines et le rôle de la fiscalité – ou de l’évasion fiscale – et de l’héritage dans la constitution des fortunes aujourd’hui.
Au-delà, rien ne les rapproche. Zones est un recueil de cent pages d’une lecture facile, réunissant huit articles solidement documentés publiés par Mediapart soulignant la « sécession » des riches, tant par l’évasion fiscale que par leur propension à un entre-soi par concentration résidentielle : « la nouvelle géographie du capital ne consiste plus seulement à s’étendre pour créer des marchés et capter des ressources, il s’agit aussi de se concentrer dans des lieux où sa domination est totale », lit-on dans l’introduction. Ces capitalistes rêvent de lieux où l’État est le plus léger possible, voire absent, ne leur impose rien ou le minimum, tant dans le domaine fiscal que dans celui des contributions sociales à visée redistributive.
Les articles dessinent des « Zones » d’échelles différentes (État, ville, zone franche, quartier) permettant d’échapper au fisc, les fameux « paradis » où bien des opérations financières, même les plus opaques, sont possibles et où, malgré les pressions internationales notamment pour lutter contre le recyclage de l’argent sale, de fructueuses transactions s’opèrent : ainsi Le Liechtenstein, les ports francs de Genève, Monaco, ou la Gift City (Gujarat International Finance tec-City) promue par Narendra Modi dans un État de l’ouest de l’Inde qu’il dirigeait avant d’être Premier ministre. Il est aussi d’autres lieux où les très riches aiment à vivre entre eux, telle la villa Montmorency, enclave dans le 16e arrondissement, « repaire de milliardaires apeurés » où l’on rencontre les familles Lagardère ou Dassault, « Vincent Bolloré y règne aujourd’hui en maître, dans une ambiance ultra-sécurisée confinant à la paranoïa ». En réduisant encore l’échelle, l’Automobile Club de France, cent trente ans après sa création, cultive un entre-soi d’hommes riches, club toujours interdit aux femmes !
Beaucoup des lieux cités présentent les deux caractéristiques : c’est très clair pour la City de Londres, « anomalie démocratique et paradis privé ». Aérons-nous par un petit détour à Saint-Tropez où feue Brigitte Bardot ne faisait pas de l’ombre au « seigneur » des lieux, LVMH, qui possède dans la ville dix-huit adresses, dont des hôtels et des restaurants.
Le capital d’une capitale est d’une tout autre facture, qui livre sur 544 pages les résultats d’une recherche universitaire fouillée sur les patrimoines et leur imposition après décès à Paris sur 200 ans, résultats qui s’inscrivent dans la lignée d’autres études comme celles de Thomas Piketty et des chercheurs du World Inequality Lab. Le public visé est certainement d’abord les pairs des auteurs et les étudiants travaillant la question. Mais chacun peut aussi y trouver son compte, ou plutôt les comptes des très riches et l’absence de compte des pauvres qui, pour la plupart, meurent sans laisser de biens à leurs héritiers.

Les auteurs peuvent s’inspirer de leurs travaux antérieurs, par exemple sur les entreprises parisiennes ou sur les liens entre propriété foncière et marché du crédit à Paris. Ils insistent sur les sources dans lesquelles ils puisent – les 57 000 volumes contenant les déclarations de successions dans la capitale depuis le début du XIXe siècle. Pourquoi étudier spécifiquement Paris ? Certes, Paris concentre plus de richesses. Mais étudier les successions de manière approfondie à l’échelle du territoire métropolitain sur une longue période est mission impossible. Et, au bout du compte, les statistiques existantes laissent penser que les inégalité de richesses sont à Paris à peine supérieures à celles que l’on observe sur l’ensemble de la France métropolitaine.
Une première partie chronologique déroule en quelques chapitres l’histoire de la richesse et de l’inégalité à Paris depuis 1807. Jusqu’en 1870, l’inégalité de richesses est fortement marquée par des facteurs politiques. La période qui court jusqu’à la Première Guerre mondiale, qualifiée « d’âge d’or du capitalisme », étudie les liens entre marchés financiers, investissement dans les nouveaux secteurs, fiscalité, richesses et inégalités. La richesse et l’inégalité parisiennes augmentent en raison de l’innovation économique (modèle sectoriel de Kuznets qui veut que les revenus du capital sont plus élevés dans les nouveaux secteurs que dans les anciens) : d’abord compagnies d’assurance et canaux, puis chemins de fer et charbon, obligations dans le rail en Europe et dans le monde, usines à gaz, tramway, électricité, pétrole, plantations coloniales, or, mines de diamants. Le résultat sur le long XIXe siècle est édifiant : à Paris, 1 % des défunts laissent 47 % de la richesse héritée en 1800-1820, 61 % en 1890-1910. Tandis que 70 % de la population meurent sans rien laisser au début du XIXe siècle, 72 % un siècle plus tard. Où est le « ruissellement » ? La raison de son inexistence est simple : fiscalité et redistribution insignifiantes.
Une longue période, qui va de 1914 à 1947, est marquée par « l’effondrement de la richesse » (relatif !) dû aux guerres, à l’inflation et la dévaluation du franc puis à la crise économique, et par le recul des investissements internationaux. La croissance d’après la Seconde Guerre mondiale offre de nombreuses occasions d’enrichissement mais les inégalités sont tempérées par la fiscalité et un État redistributeur. La libéralisation ultérieure, surtout concernant les flux financiers, offre de nouvelles opportunités d’enrichissement.
Une deuxième partie du livre est thématique : rôle de l’héritage, de la croissance économique, de la fiscalité, de la répartition spatiale de la richesse et de la pauvreté, de la présence forte ou non de services publics qui permettent aux plus modestes de se procurer biens et services qu’ils ne peuvent, comme les riches, se procurer aux prix du marché. Un intéressant chapitre portant sur « Les inégalités au-delà de la richesse » considère l’espérance de vie, la santé, l’éducation.
À l’heure où, face aux problèmes budgétaires, le débat sur la fiscalité liée à l’héritage s’impose et où, comme le constate l’ex-ministre de l’Économie Éric Lombard lui-même, bien des riches « ne paient aucun impôt sur le revenu » (interview du 11 janvier 2026 dans Libération) grâce au système de holding patrimonial, cet ouvrage austère d’histoire économique et sociale rejoint Zones pour dénoncer, comme le fait par ailleurs l’indispensable Observatoire des inégalités, ce qui s’apparente bien à une « sécession des riches ».
