Avec Les orphelins, Éric Vuillard poursuit une entreprise littéraire de grande ampleur. En explorant un mythe de l’histoire des États-Unis, il brosse surtout le portrait d’une société violente, prédatrice et colonialiste d’une brutalité inouïe. Ce récit âpre et radical rappelle, plus qu’utilement aujourd’hui, la place de la fiction dans l’histoire et le devoir que nous avons de résister obstinément à ce qui nous écrase.
À lire les récits d’Éric Vuillard, on peut avoir l’étrange impression de lire la même chose, le même texte refait ou continué. Comme si l’œuvre n’était qu’un tissu où le motif se répète. Comme s’il adoptait une sorte de procédure narrative. Comme si toujours le même discours et les mêmes moyens se reconduisaient. Chose bien étrange : cette impression est à la fois juste et fausse. Et c’est bien ici que se loge le paradoxe d’une vraie œuvre. Dans le sentiment d’un même qui se décline, d’une lecture qui ordonne une grande répétition. Dans le discours qui dépasse la ponctualité d’un récit pour en coordonner plusieurs, pour faire masse. Ce serait presque une définition du geste littéraire que de reconformer la même matière encore et encore, de délimiter un discours, de proposer une grammaire narrative.
Bref, revenons à l’impression. Oui, en lisant Les orphelins, on retrouve une patte, une touche Vuillard. On perçoit une méthode d’écriture, un rapport à l’histoire, un exercice narratif commun, répété. Cette reprise n’est nullement due à un essoufflement ou à une mécanique, à une manière d’affronter l’écriture pour elle-même, comme tournant à vide. Non, au contraire, elle relève d’une esthétique, d’une conception globale des récits qui s’entraînent ou se complètent, sorte de palimpseste littéraire et, osons le mot, moral. Comme pour tous ses récits, l’écrivain manie une matière historique et documentaire, l’infuse et la reconfigure dans une forme de narration qui entremêle reconstitution historique et péroraison commentative et contextuelle qui s’imbriquent pour conformer une manière de raconter originale.
Et ce n’est carrément pas rien ! L’écrivain raconte des histoires, donne une version de l’histoire. Avec une grande cohérence, Éric Vuillard raconte le passé occidental avec la lucidité du présent, proposant une écriture anachronique de l’histoire que seul permet le récit littéraire. C’est une entreprise qui semble à chaque livre plus ambitieuse et qui démontre – pour notre plaisir et notre surprise – une pertinence assez magistrale. On raconte des instants de l’histoire en imaginant progressivement et en éprouvant une méthode d’écriture et on les met en relation pour constituer une sorte de fresque morale et politique gigantesque d’une histoire coupable et refoulée. Chaque texte se focalise ainsi sur un événement ou une situation – de la découpe du Congo ou des manœuvres nazies à la fin de la guerre en Indochine en passant par la prise de la Bastille, les révoltes paysannes en Allemagne ou la conquête de l’Ouest… – et en propose une lecture, y ordonne une relation de ce qui y manque, de ce qui s’y joue dans les tréfonds de notre réalité.
Car voici ce qui occupe l’écrivain : les fautes dissimulées, cachées, enfouies, que l’empathie unique de la littérature met au jour. Cet extraordinaire effort de lucidité et d’expression qui s’emploie à altérer l’histoire, à la transformer, à l’humaniser, à en retenir ce qui s’étiole ou s’efface inéluctablement. L’écrivain écrit ainsi, comme on retourne une pierre ou un papier, pour y découvrir le mystère d’une trace ou d’une image ou d’un objet. Il se fait l’inventeur d’une mémoire, d’un langage qui l’ordonne, la rend, enfin pourrait-on dire, possible. L’effet de son travail ne peut se manifester que dans une relation, une augmentation des coordonnées du récit, comme si chaque texte s’apparentait à une étoile dans une constellation. Ce que l’écrivain profère du monde, du réel et du temps n’acquiert son sens que dans la démultiplication des supports ou des événements. Il faut ainsi le lire comme un corpus global et pas seulement comme le témoignage ponctuel d’un fait. Pour Vuillard, raconter c’est faire tenir ensemble le disparate du temps et du contexte, dépasser la ponctualité de la matière du récit pour en imaginer une architecture générale et cohérente.

Un travail au long cours, décidément. Et l’écrivain y trouve le moyen d’un affranchissement, d’une liberté gagnée pour faire récit, pour contrevenir à celui qu’on nous impose, qui constitue une mémoire politique collective. Il raconte le manque, le vide, le minoré. Il loge une contre-histoire, celle d’un avers en quelque sorte. Ainsi, il propose avec Les orphelins – comme en contrepoint de son formidable Tristesse de la terre – de plonger dans la constitution politique et mythique des États-Unis en réévaluant la légende de Billy the Kid, ce hors-la-loi dont le souvenir est conditionné par des récits à sens unique composés pour le réduire ou lui nuire, cet enfançon criminel, ce « petit sauvage » jeté « dans l’Histoire sans recours d’aucune sorte ». Vuillard s’attache toujours à des personnages qui affrontent leur réel, lui résistent et luttent. Il paraît bien peu étonnant qu’il se passionne pour ce vaurien mystérieux que l’on a étréci à l’envi et qui semble porté par une « effronterie gigantesque, vaine et gigantesque, cette hardiesse inutile ». Il ordonne un rapport au monde divergent qui configure la nécessité d’un récit, il induit une part d’inconnu, de vide qu’il faut combler.
Billy fait partie de cette espèce de confrérie d’inconnus absolus qui fascine l’écrivain. Comme il l’écrit : « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. » Il faut donc se débrouiller d’un flou, d’un vide, d’un manque. Il l’assène, comme un impératif : « La scène doit donc être réécrite. » Et la littérature sert à combler cette histoire lacunaire. L’écrivain explore ainsi la matière documentaire, interroge les sources, les contextualise et les remet en question et propose des possibilités narratives, des hypothèses littéraires dirons-nous, qui contreviennent au faux ou à ce que nous ne savons tout simplement pas. Il l’écrit, avec une espèce de candeur : « Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. » Pour Vuillard, écrire cette histoire des revers consiste exactement en cette chance offerte par la fiction et la littérature. L’écrivain ne reconstitue pas le passé mais ordonne une esthétique du doute, célébrant la puissance d’une fabulation. Il affirme une fois encore que « le plus important ce n’est pas l’exactitude, puisqu’elle est ici impossible, c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir », que c’est le possible, l’éventuel, le potentiel qui nourrissent et conforment le texte.
Une spéculation de l’histoire, un saisissement de figures qui permettent une divagation raisonnable, ne fait pas qu’interroger en profondeur ce qui lie ensemble récit et histoire, ne réévalue pas uniquement la place de l’histoire dans notre rapport à la fiction littéraire. Elle fait penser le présent et préside à une lecture profondément éthique et politique de ce qui constitue la matière même d’une mémoire commune. Et c’est en cela que les livres de Vuillard, leur sérialité, l’accentuation des moyens qu’il imagine et emploie, le geste rare qu’il propose de distordre les précis de l’histoire pour en inventer une figuration, une profération, aident à penser une structure morale de ce qui nous précède et conduit à ce que nous sommes.
L’écrivain entreprend ce qui déborde ses personnages, qui décale les figures qui l’occupent. Raconter Billy the Kid, fouiller la matière fragile de son histoire, interpeller le lecteur et le personnage dans une sorte de duel permanent, instaurer une tension entre vrai et vraisemblable, faire du possible le centre de l’investigation du récit, permuter les proportions de la mémoire, ce n’est pas seulement raconter ce jeune homme et sa disparition. La grande affaire du livre consiste à raconter ce que permet l’impossible fixation du personnage et ce qu’il porte en lui de fictions possibles. Vuillard se fait ainsi le compilateur paradoxal des histoires potentielles. Il l’affirme clairement : « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. » Il constitue, tout simplement, un vecteur. Ce qu’il raconte alors, ce n’est pas une vie, pas même une vie possible, mais la puissance de fiction que l’histoire réelle et instable contient de récits possibles, d’orientations fictionnelles pour instituer une histoire reconnue et commune.
C’est le faux devenu vrai qui compte ! Comme dans l’exploration de la dimension spectaculaire de l’identité états-unienne que menait Vuillard dans Tristesse de la terre, il plonge dans l’histoire infâme de Billy pour raconter autre chose, une légende, un récit national ambigu et violent, une réalité politique instaurée à partir de la profération, non pas d’une fiction univoque, mais d’une fabulation consciente de sa fausseté. Lecture à multiples étages qui fait vraiment penser le lecteur et l’oblige à évaluer profondément et lucidement l’impériosité de la fiction dans nos existences collectives. Il nous confronte à la part obscure de notre histoire, à ses mécanismes violents et injustes, à sa performance et son utilité. Raconter l’existence invérifiable et hypothétique de Billy the Kid ne témoigne pas d’un goût pour le western ou l’écriture biographique, concevoir le crépuscule de ces hors-la-loi et les récits qui se sont constitués autour d’eux revient à évaluer et penser une geste politique, un récit qui dépasse sa ponctualité et sa réalité.

Les orphelins raconte la fin d’un monde et l’émergence d’une société consubstantiellement capitaliste. Vuillard le résume avec clarté et audace : « De cette triste époque, il ne reste pour ainsi dire que des ruines. Et ce ne sont pas les ruines de Rome dessinées par Piranèse, témoins mélancoliques de nos grandeurs […] Ce sont les ruines déguenillées d’un colonialisme précipité et brutal ». On retrouve dans ce texte cette sorte de lucidité extrême, une violence et un regard critique aigu porté sur ce que nous sommes, ce que nous valons. Mais aussi une sorte de tendresse pour les figures de réprouvés, comme si devaient se combiner l’exception et le commun, des couches de réel et de fictions qui s’entremêlent. Si l’écrivain porte un jugement sévère et brosse le portrait continu – de livre en livre, de figure en figure – d’un monde mû par une brutalité inouïe, il y perçoit des espaces de résistance ou de réparation possible. Il raconte une nation bâtie sur une fiction qui s’approprie des figures prédatrices et violentes, faisant une sorte d’éloge faussé de la liberté. Rappelant que : « L’Histoire de l’Amérique entière puise désormais sa source dans la vie légendaire de quelques hors-la-loi. L’événement historique est devenu une simple station de leur chemin de croix. »
Le récit exacerbe ce processus, le sublime et s’en moque en même temps. Les orphelins, ce sont ces figures défaites, remodelées, faussées, qui viennent appuyer un récit qui les exclut ou les dénature. Moins ironique que ses derniers textes, plus âpre dans son expression, plus appuyé sur des représentations fictives et des archives mal connues, ce livre redit que non seulement nous sommes dominés par des histoires fausses mais que ces figures ne « sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités ». Car si le livre répète que c’est la littérature qui, en comblant le vide de l’histoire, en la reconfigurant, en assumant le regard qu’on porte sur elle, peut faire entrevoir quelques lueurs dans le chaos des événements, il énonce quelque chose de neuf et d’encore plus radical.
Que nous vivons et ordonnons une domination à travers des récits fictifs que l’on impose, mais que nous nous en affranchissons avec un cynisme effrayant. On perçoit dans ce portrait d’une figure états-unienne archétypique et mystérieuse l’acmé d’un monde où les puissants dominent les pauvres, où les humbles subissent une répudiation symbolique, on perçoit que la nature et la sauvagerie du monde s’abolissent inéluctablement. Les orphelins de Vuillard sont les perdants absolus et braves qui s’effacent inéluctablement devant le discours du plus fort. Ceux dont il nous annonce la colère et la furie futures. Mais surtout, faire un récit – qui assume son statut de fiction – de leur existence nous oblige à un exercice de lucidité et de résistance fragile mais indispensable. Et les proportions de ce récit, les échos qu’il trouve en nous, ce qu’il remue du passé et de nos culpabilités communes, ce qu’il démontre de nos hypocrisies et des histoires que nous ne cessons de nous fabriquer, tout cela paraît se démultiplier alors que l’Amérique semble au bord d’un gouffre et amplifie – encore ! – la prédation du monde et des imaginaires. Il faut entendre alors la force du travail d’un écrivain qui creuse, utilement, avec énergie et obstination, un sillon nécessaire.
