Un sentiment d’urgence

Deuxième roman de Kinga Wyrzykowska, Princesse offre une plongée dans le renouveau religieux en cours, fait rire, mêle les registres et surprend.

Kinga Wyrzykowska | Princesse. Seuil, 368 p., 22 €

Sans doute était-il difficile d’atteindre une seconde fois la belle pureté dramatique de Patte blanche, salué dans ce journal. L’écrivaine démontrait ses facultés de satiriste et captait l’esprit du temps grâce à un ressort dramatique puissant et unifié. Avec une telle histoire, elle pouvait soulever le monde. Au premier abord, Princesse rappelle cette manière et on comprend que le premier roman n’était pas une fusée isolée : ironie sur la France et ses habitants, analyse soigneuse des distinctions sociales, des codes, de toutes les petites cascades de mépris composant, et rendant peu vivable, notre société.

Cela, Kinga Wyrzykowska confirme qu’elle sait le faire, dans une première partie drôle, maîtrisée comme un coup de fouet. Soit le destin de deux femmes, une Polonaise et sa petite fille, Barbara, quittant leur Podlachie soviétique pour la France, prises sous l’aile protectrice et encombrante d’une bourgeoise du VIe arrondissement parisien. Barbara se lie d’amitié avec son alter ego français, devient cadre dans l’agro-alimentaire et se retrouve mêlée à une histoire de fronde ouvrière, puis tombe amoureuse de Pawel, un maçon… polonais, qui l’emmène dans son village natal. Le tout accompagné d’un personnage au sexe indéterminé, le (ou la ?) lapin, nommé.e Princesse. Une fois en Pologne, la jeune femme se convertit contre toute attente au catholicisme le plus rétrograde. Cette deuxième puis cette troisième partie ne se limitent pas à la description grinçante de la province locale, de sa bigoterie et de son familialisme (claustrophobes, s’abstenir). On croit d’abord avoir affaire au pendant polonais de la satire française mais l’intrigue glisse peu à peu dans un fantastique de plus en plus inquiétant, au fur et à mesure que la grossesse de Barbara vire à l’épouvante. Doux et sûr, le basculement effraie d’autant plus. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Inutile d’en dire plus.

« Kokyu », Eda_Yukov (2022) (détail) © CC-BY-SA-4.0/EdaYuk/WikiCommons

Ce roman est moins réussi que le précédent. Trop de fils sont tirés sans en faire toujours quelque chose. Le dénouement, dans son grandiose même, comporte des maladresses. L’autrice dénonce la réaction politique polonaise au point d’en perdre en distance. Comme si le sujet était trop important pour devenir un enjeu narratif. Dans Patte blanche, la France apparaissait comme un objet froid qui rendait la critique d’autant plus percutante, d’une méchanceté réjouissante. Ici, tout se bouscule et se chevauche au prix d’un certain désordre : rapports humains/animaux, fluidité des genres, catholicisme, rapports France/Pologne, questions de classes, villages et métropoles, émigration… Ce deuxième roman a les attachantes caractéristiques d’un premier roman : sentiment d’urgence, nécessité de dire beaucoup, trop, d’un coup.

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Même à moitié réussi, Princesse atteste du statut de romancière de Kinga Wyrzykowska. Elle y creuse un ensemble de préoccupations et d’enjeux. Par exemple, les nombreux espaces clos sur eux-mêmes recèlent une forme de danger, qu’il s’agisse de la famille, du village, du couple, de la nation, du sac à main, ou du ventre féminin. Ces divers micro et macrocosmes se font ici écho, certains jouant le rôle de métaphores pour d’autres, dans une série d’imbrications passionnantes. Quand on sait ses facultés de satire sociale, Kinga Wyrzykowska aurait très bien pu refaire un texte semblable au précédent mais, et c’est là qu’elle intéresse le plus, son choix s’est porté sur l’exploration d’autres genres littéraires, d’autres types de narration.

Alors que le fait divers servait de matrice au premier, ce deuxième livre repose sur la forme du conte, permettant un passage vers le fantastique. L’autrice expérimente, par moments tous azimuts, jusqu’à insérer un étonnant podcast dans le livre. À cet égard, d’un roman à l’autre, il y a moins changement de pays (de la France à la Pologne) que voyage vers d’autres contrées narratives. La traversée se révèle incertaine, et il y a de l’aventure à passer du parquet bien ciré de la satire sociale aux denses forêts du fantastique religieux. Elle le sait, mais s’y engage quand même et cela signale l’écrivaine : une mise en jeu de questions formelles et une volonté de renouvellement. On préfèrera cette tentative, même imparfaite, aux ressassements confortables et aux mécanismes bien huilés. Il faut donc lire Princesse, en attendant le roman suivant, dont nous savons qu’il aura de l’intérêt.