Iuvan est une figure majeure des littératures de l’imaginaire. Elle se prête au jeu de notre Questionnaire de Bolaño. A l’image de son œuvre, ses réponses possèdent une pétillante et un humour remarquables et témoignent de la puissance de nos imaginaires.
Quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit ?
Mónica.
Parce que ce questionnaire pourrait s’appeler le questionnaire de Maristain. Curieuse de ne pas connaître l’origine de ce prénom, j’apprends qu’on en a perdu le sens d’origine. Monnica (deux n) était la berbère mère de saint Augustin. Un nom d’origine punique ou phénicienne. Que signifiait-il ? Peu importait aux Romains, qui lui trouvaient une ressemblance avec le monos grec. Monica la solitaire, mère de saint Augustin, que cette histoire est jolie. Pourtant, Monnica signifiait peut-être « celle qui rassemble les foules » ou « amitié ».
Quelle est la différence entre ce mot et le mot « écrivain » ?
Il n’y en a aucune. Ce sont deux mots qui peuvent tout signifier, sur lesquels on peut tout projeter.
Qu’est-ce que la littérature française ?
Un ensemble de textes que s’approprient les Français·es ? Écrits en langue française ou non. Je suppose qu’il y en a autant que de personnes se définissant comme françaises, et qu’elle change à chaque seconde. Méfiez-vous des gens qui prétendent l’inverse. Je les soupçonne de ne pas être très bien intentionnés.
Marcel Proust, Claude Simon ou Annie Ernaux ?
Annie Ernaux, mais c’est faux. Ou bien injuste. Car c’est la seule que j’ai lue et je n’ai lu d’elle qu’un ouvrage, une entreprise immense qui m’a transformée : Les années. Un ami du lycée écoutait Claude Simon. Il a bien écrit des chansons ? Il m’a prêté une cassette, je crois. Tiens, cet ami s’appelait Simon, justement. Je n’ai aucun souvenir de cette cassette. L’ai-je égarée ? Ah non, je vois ici que c’était Yves. Yves Simon, pas Claude. Bon, pas lu. Marcel Proust m’a chassée hors de sa sphère. Je ne sais pas bien pourquoi. Les groupes, les classes, m’angoissent. Pourtant, Austen, qui a fait un travail similaire de peinture d’un milieu insulaire – la gentry – me touche éperdument. Elle devrait me perdre. On sent chez elle, comme chez Proust, un déni constant d’intimité. Mais Proust a cette manière de nous projeter constamment dans un regard, nous empêche d’être soi. Cette aliénation – peut-être due au fait que Proust, contrairement à Austen, ne faisait pas partie du milieu qu’il raconte – me glace le sang. Le fait est que je suis mal dans Proust. J’ai l’impression de débarquer, pas tout à fait bienvenue, dans une cousinade. De la même manière, l’humour d’Austen me fait rire aux larmes alors que celui de Proust m’attriste. Ces deux humours reposent pourtant sur les situations, les dialogues taillés sur mesure pour leurs personnages. Peut-être Proust est-il moqueur et Austen juste perspicace et pointue ? Existe-t-il des personnes qui aiment autant Proust qu’Austen ou bien formons-nous deux clans opposés qui ne s’attirent pas ? (C’est une vraie question. Si vous avez la réponse, je la veux bien en commentaire.) Pour reboucler sur l’entreprise autobiographique, j’ajouterai que j’ai lu avec une grande fascination le Proust, roman familial, de Laure Murat.
Que pensez-vous de la « littérature mondiale » ?
Ça me fait penser aux passereaux indiens, qui proposent aux autres de nouvelles modulations des mêmes notes, et composent ensemble, à chaque instant, des mélodies uniques. Ça me fait penser aux baleines, dont les chants emplissent l’océan sur des miles et des miles, et nous échappent. L’infrason des éléphants furieux, qu’on n’entend jamais à temps. Les spectrographes et sismographes dont on se sert pour traduire le monde.
Emily Dickinson, Kafka ou Kae Tempest ?
Kae Dickinson. Mais j’hésite. Car Emily Tempest, quelle fureur ermite ! Je n’ai pas lu Kafka.
Bruce Springsteen, Rihanna ou Godspeed You! Black Emperor ?
Godspeed You! Rihanna.
J’en rêve. Deux puissances telluriques réunies. Imaginez un Allelujah! Don’t Bend! Diamond! Ce serait un sortilège bien trop puissant. Je comprends que le cosmos nous l’interdise. Après, quoi ? La paix dans le monde ?
Un jour, Lustmord, grand ancien de la Dark Ambient, s’est associé à la chanteuse suédoise Karin Park. Eh bien, l’album issu de leur coopération, Alter, est monumental ! On peut arguer que le violon de Sophie Trudeau joue le rôle de la voix. C’est peut-être vrai en termes d’harmoniques. J’ai lu que les canidés sont plus émus par le violon que par la voix humaine. Mais pour moi (et je sais ne pas être seule) les chanteuses sont des sorcières.
Et puis politiquement, ce serait intéressant. J’aime autant la discrétion leave no trace de GY!BE que l’extravagance publique de Rihanna. GY!BE a commencé comme une bande de dudes (Trudeau n’est arrivée qu’en 1997). C’est un autre point de départ : on tend le micro aux dudes nord-américains. Je respecte leur parti pris d’humilité, leur approche documentaire. Rihanna est une femme descendante d’esclaves. Son courage, son combat, c’est de Shine Bright Like A Diamond. Survivre à un compagnon violent et abusif. C’est d’être héroïne nationale de la Barbade. J’ai besoin, à égalité, de ces deux récits.
Pour l’anecdote, j’ai rencontré Mike Moya à Bruxelles. Une personne adorable.
Quel est le meilleur roman de Victor Hugo ?
La Légende des siècles ?
OK, pas un roman. Une légende familiale veut que mon grand-père et mon père aient lu (chacun son tour, pas en cumulé) TOUT Victor Hugo avant la fin du lycée. Donc on m’a offert TOUT Victor Hugo quand j’étais en seconde (en Bouquins Omnibus). Mais je continue à croire que c’était surtout pour contrer ma passion dévorante pour Colette, Marguerite Yourcenar et Annemarie Schwarzenbach.
J’apprécie sa poésie. Je n’ai lu aucun de ses romans en entier. J’ai adapté des bouts de Notre-Dame de Paris en pièce de théâtre-absurde pour des étudiant·es scandinaves (on a beaucoup bossé sur la scène sit-com dans laquelle Frollo drague lourdement Esmeralda). J’ai interprété le narrateur des Misérables pour une dramatique radio d’école (j’étais TELLEMENT soulagée de ne camper aucun personnage). Et j’ai promis à mes amies américaines de les accompagner voir la comédie musicale, dont elles sont fans et qu’elles appellent affectueusement « Le Miz ». (Cf. littérature mondiale.)

Si vous l’aviez connue, qu’auriez-vous dit à Marguerite Duras ?
Je barre.
Et au général de Gaulle ?
Je barre.
Avez-vous déjà versé des larmes à cause de critiques adverses ?
Je barre.
Avez-vous déjà ressenti la faim féroce ? le froid jusque dans la moelle des os ? la chaleur qui coupe le souffle ?
Je barre.
Avez-vous déjà volé un livre qui, à la lecture, ne vous a pas plu ? Qu’en avez-vous fait ?
Je barre.
Avez-vous déjà marché dans le désert ? Si oui, pourquoi ?
Oui. Le chant des chameliers. Les étoiles. J’y suis encore.
Avez-vous déjà vu des poissons multicolores dans l’eau ?
Oui. Je les vois toujours, en surimpression, où que j’aille. Le récif m’accompagne.
Avez-vous déjà gravé quelque nom ou message sur un tronc d’arbre ou un mur ?
J’ai écrit au feutre, à sa demande, le nom d’un poète belge sur le pilier d’une arcade d’Athènes. Mais je n’aime pas laisser de trace. C’est mon côté GY!BE ! En revanche, à l’invitation du U8-Kollektiv, j’ai écrit à la craie, sur le magnifique sol en dalles sang de la station Karl-Bonhoeffer-Nervenklinik de Berlin, le poème suivant :

De quoi vous souvenez-vous de votre enfance ?
Je me souviens comme de trésors de mes rares moments parfaitement seule.
Mais sinon : amour, voyage, nourriture, attentions, disputes, vulnérabilité, un grand cirque bien intentionné mais fragile, brimbalant. Avec beaucoup de pleurs et d’enthousiasme. Un sentiment constant d’injustice. Des rêves de calme, une sensation diffuse de responsabilité. Un encouragement à créer. L’aventure, beaucoup d’adultes, des lots de VHS. Une bienveillance mêlée d’inquiétude. L’accent étrange des grands-parents, les sourires, mes enseignant·es, la magie de la foi, la détresse des grands, dont on hérite sans pouvoir la circonvenir. Les malentendus, l’école, les amitiés fusionnelles, le rêve éveillé permanent, cette capacité à être ici et ailleurs.
Collectionnez-vous les boules à neige ?
Tiens, je n’y ai jamais pensé ! J’aime bien l’idée, c’est tellement vain !
Mais non. Pas pour moi. Je chéris les saisons, le fait qu’elles passent, l’éphémère. J’aime les mets saisonniers, les rites. Je m’estime heureuse d’avoir connu la neige. Parfois, je suis triste que d’autres ne la connaîtront pas. Il leur faudra lire nos histoires !
Quelle est votre équipe de football favorite ? (Si vous n’en avez pas, vous pouvez répondre à la question de votre choix.)
Le BSI-Damefotball de Bergen. C’était mon équipe. J’étais nulle (je ne savais pas encore que j’étais autiste, sinon je n’aurais jamais choisi cette activité) mais tout le monde était très gentil. C’était assez dingue de se sentir acceptée sans condition dans un groupe. Je n’allais pourtant jamais aux fêtes, et sur le terrain j’étais plutôt un boulet. Mais j’étais LEUR boulet, et elles ne manquaient jamais une occasion de le rappeler. À y repenser, j’aurais dû demander à gigoter dans la mascotte au bord du terrain (une chouette, de mémoire). Par ailleurs, je subis le foot professionnel (je vis à équidistance entre deux stades ennemis dont les supporters se font une compétition de tags, de pipi debout, de bouteilles vides, de vomis, d’autocollants et de camionnettes de flics) mais je ne le regarde pas.
À quels personnages de l’histoire universelle auriez-vous aimé ressembler ?
Une prêtresse de village, quelqu’un qu’on viendrait voir pour des conseils, qui aiderait la communauté à s’organiser, qui rythmerait l’année, donnerait espoir. Mais qui vivrait quand même à l’écart, qui entretiendrait un sanctuaire peut-être. Un endroit sûr, beau et compliqué.
Avez-vous beaucoup souffert par amour ? par haine ?
Par haine, non. Enfin, brièvement, mais j’essaie de dégommer le sentiment au plus vite car cette souffrance-là me prend trop d’énergie à entretenir. Comme de digérer une raclette. Par amour, oui, beaucoup, toujours. Quand on aime, on souffre avec. Cette souffrance-là, il faut apprendre à la doser, en prendre un peu, en rendre, mais je n’y arrive toujours pas. Je n’ai pas encore découvert le bouclier défensif magique de Star Trek. En l’état, j’évite certaines personnes qui me sont chères mais dont la présence me fait souffrir. Parce qu’elles vont mal. Ou que j’ai peur pour elles. Je n’ai pas trouvé d’autre modalité que l’évitement et c’est mal.
Les listes de ventes de vos livres sont-elles pour vous un objet de préoccupation ? (Si oui, pourquoi ?)
Je ne les suis pas en détail. Outre les relevés annuels, je demande une fois par an à mes éditeurs s’ils sont contents des ventes. Ce qui compte vraiment pour moi, c’est qu’ils continuent de me faire travailler. Et si je ne vends pas, évidemment… Je pense souvent à ce qui se passerait si plus personne ne défendait mon travail. Je n’ai pas l’âme d’une entrepreneuse. Dans ces spéculations théoriques angoissées (cf. Faim et froid / Pleurs), je n’ai jusqu’ici trouvé aucune solution satisfaisante. Vendre du pain et imprimer des samizdats ? Je ne sais pas. Donc, oui, dans un sens, c’est un objet de préoccupation, parce que les ventes sont un facteur important de mon modèle économique. Mais il ne faut pas se leurrer, 10 % ce n’est pas suffisant à faire vivre son autrice de niche. J’écris pour la scène, le jeu vidéo, la recherche, la radio… Je traduis, collabore avec des musicien·nes, des plasticien·nes, chorégraphes… Je donne des formations.
Vous arrive-t-il de penser à vos lecteurs ? En quels termes, par exemple ?
Oui, tout le temps. En quels termes ? Doudous, choupettes, camarades, adelphes, amours.
De tout ce que vos lecteurs vous ont dit, qu’est-ce qui vous a le plus touchée ? Qu’est-ce qui vous a le plus énervée ?
Je rencontre peu mes lecteur·ices et jusqu’ici je n’ai été que touchée. Je ne pourrais pas choisir un partage plus touchant qu’un autre. Certains sont très intimes, en rapport avec une expérience personnelle forte, un deuil… Rien ne m’a jusqu’ici énervée. Les interprétations divergentes (à propos de mes intentions) sont toujours intéressantes. Elles prolongent ce qu’on écrit, comme ces miroirs dans le miroir qui donnent une impression d’image infinie (quel est le nom de cette forme ? Si vous la connaissez, je la veux bien en commentaire).
Qu’est-ce qui provoque l’ennui chez vous ?
Cette question. Pardon, ce n’est pas une pique méchante, mais j’ai sauté cette question (d’après vos règles, je ne peux plus la barrer) et je ne cesse d’y revenir, mais rien ne vient. Comme si la formule était effective. Ou alors, juste une piste, l’ennui est une émotion que je ne connais pas bien.
Écrivez-vous à la main ou seulement sur ordinateur ?
Les deux. Ça dépend du projet, du stade du projet. J’alterne vraiment. Pas de routine ni de règle. Je change souvent et de logiciel et de carnet et de stylo. Mais je n’ai encore jamais fait appel à quelqu’un pour transcrire un manuscrit.
En compagnie de qui aimeriez-vous vous retrouver dans l’au-delà ?
Je sais que c’est une question théorique, mais je n’arrive pas à me projeter dans l’au-delà. Je n’y crois vraiment pas.
Avez-vous cru, à un moment ou à un autre, verser dans la folie ?
Oui. C’est un danger qui m’accompagne. Un risque que j’estime réel, et que je m’efforce consciemment de réduire.
Qu’est-ce qui vous fait encore pleurer ?
Je pleure facilement. De joie, de colère, de tristesse, d’émerveillement, de soulagement, de tendresse. La dernière fois ? Je crois que c’est en imaginant une personne chère mourir. Ça devait être hier ou avant-hier.
N’enlèveriez-vous pas quelques pages à La recherche du temps perdu ?
Non. C’est un manoir dans lequel je détesterais habiter mais les gens qui vivent là semblent contents de ses dimensions. Ou sinon c’est à eux, et pas à moi, de revoir les plans.
Que dites-vous de ceux qui pensent que Houellebecq est le grand auteur de notre temps ?
C’est bien d’avoir des convictions.
De qui suivez-vous le plus les conseils quand il s’agit d’écrire ?
De Léo Henry. Probablement parce que la plupart du temps il me dit que « c’est super super bien ».
Quel écrivain francophone admirez-vous le plus profondément ? Et non francophone ?
Je fais partie de ces gens qui ne peuvent pas choisir. Un jour, de retour du festival de science-fiction de Mérignac, dans le mini-van loué par mon éditeur Mathias Echenay, quelqu’un·e a lancé la question : « quel morceau de musique à ton enterrement ? ». J’étais stupéfaite ! Tout le monde – sauf moi – en avait une ! MAIS COMMENT ?
Peut-on sauver le monde ? (Si oui, pourquoi ?)
J’ai la sensation que le monde se sauve et se détruit à chaque instant. La question du pourquoi est un peu philosophique, non ? Le monde est le monde.
Avez-vous confiance ? en quoi, en qui ?
Ouh, la, la, c’est compliqué. La confiance comme foi (pistis grecque) ou piété (fides latine), espoir. La Zuversicht allemande. Une attitude intrinsèque, quelque chose d’inébranlable qui nous donne à envisager l’avenir avec sérénité. Je pense en être dotée, oui. Je crois qu’il y aura toujours, qu’il y a partout, la beauté, la tendresse, l’effort récompensé, l’émerveillement, la stupeur, l’amitié, la découverte, la surprise, la transformation…
La confiance en soi, en ses propres capacité (la fiducia latine), pas trop, non. Quand je me projette dans un scénario post-apocalyptique, je ne peux pas imaginer survivre seule. Je me dis toujours que je serais la première à mourir, ou que j’irais volontairement m’infecter ou me placer sur Ground Zero. Pourtant, je sais que j’ai des ressources. Il m’est arrivé de sauver des vies et d’éviter des accidents.
La Vertrauen des Allemand·es, qui désigne une attitude à l’égard d’une situation donnée, une intuition, une émotion, qui va déterminer un comportement de vulnérabilité volontaire. Du type : j’ai confiance dans la robustesse des marchés financiers, donc je donne de l’argent à un robot qui clone les comportements d’autres personnes confiantes et m’achète des ETF. Ou plus prosaïquement : Non, vas-y, personne-que-je-ne-connais-ni-d’Ève-ni-d’Adam, prends le volant, pilote cet avion ! Je vais juste attendre de mourir tranquillement là derrière ! Cette confiance-là, je ne crois pas en faire souvent preuve. J’admire les personnes pour lesquelles ça semble simple. Je ne me mets pas volontiers à la merci des autres. Ça peut sembler contradictoire avec les deux points précédents, mais ça ne l’est pas.
Qu’évoque pour vous le mot « posthume » [posthumus] ?
Post-punk. L’obligation presque magique – au sens pas très cool de pensée magique – qui semble incarcérer les commentateur·ices de la geste humaine, les forcer à appréhender ce qui vient par ce qui passe déjà. J’ai lu que Siouxie and the Banshees étaient supposément proto-post-punk ! Allez, on avance ! Bien sûr que nous sommes de notre temps, que nous ne créons pas seul·e, ex nihilo. Mais le fait de naître après la mort de son père devrait nous en libérer (du père) et non l’inverse.
Qu’est-ce que vous auriez aimé être au lieu d’écrivain ?
Chercheuse en milieu extrême. Une activité qui me forcerait à imiter les loups dans les Alpes, poser des sonars en eaux profondes, camper sur un trampoline de canopée, plonger sous deux mètres de glace. Et habiter une cabane, évidemment.
