Il y a quatre ans, les éditions de L’Arbre vengeur publiaient Maîtres du vertige, anthologie composée par Serge Lehman et présentant six récits de science-fiction écrits entre les deux guerres. Ces textes, traversés par le sentiment d’une humanité devenue étrangère à elle-même et à la Terre, ravivaient un pan méconnu de la littérature française. Lehman continue de rendre à la science-fiction hexagonale ses lettres de noblesse, elle qui fut trop souvent reléguée au rang d’« amusement puéril », alors qu’elle était célébrée aux États-Unis ou en Grande-Bretagne.
Entre 1918 et 1935, la France connaît une période faste pour le roman d’aventures et le récit scientifique : plus de 2 500 ouvrages paraissent, nourris par la fascination autant que par la crainte suscitées par les progrès techniques. Machines libératrices ou destructrices, elles symbolisent la double face du progrès, hantée par le souvenir de la Grande Guerre. J.-H. Rosny Aîné, auteur de La guerre du feu et des Navigateurs de l’infini (repris dans Maîtres du vertige), incarne cette veine du roman scientifique français, même si sa renommée ne rivalise pas avec celle de H. G. Wells ou d’Aldous Huxley.
Dans Scribes des miracles, Serge Lehman réunit Maurice Renard, José Moselli, Tancrède Vallerey, Jean Ray, Régis Messac et Théo Varlet : une constellation d’auteurs qui conjuguent poésie, science et vertige onirique. L’ouvrage, riche et flamboyant, nous entraîne dans des explorations aériennes et maritimes, des expériences astrales et des voyages intersidéraux. Ces récits traduisent un même attrait pour la pluralité des mondes et les mystères de la matière, ces hypermondes qui portent « d’inépuisables richesses à la méditation du savant ou à l’imagination de l’artiste ».
Dans sa préface, intitulée « Un monde clandestin », Lehman retrace les sources multiples de la science-fiction, entre dadaïsme, pataphysique, surréalisme, oulipisme et « Science des Solutions Imaginaires ». Il rappelle combien la recherche scientifique irrigue les avant-gardes et façonne cette contre-culture du XXᵉ siècle, où les pluies de météorites, les premiers vols interstellaires forment un imaginaire visionnaire et enchanteur qui panse les plaies d’un monde blessé par la course au progrès.
L’anthologie s’ouvre sur La rumeur de la montagne de Maurice Renard, texte d’une beauté hypnotique où une onde sonore devient la porte d’un vertige métaphysique. Florent Max, survivant de la Grande Guerre, entend une rumeur l’emportant loin de sa femme Marie vers des dimensions parallèles : langage sans mots, musique céleste et incantatoire. Renard, père du « merveilleux scientifique », y sculpte une prose vibratoire, extraite d’une cavité rocheuse entre amour, ravines et chutes vertigineuses.

Vient ensuite José Moselli, qui situe son récit Le messager de la planète en Alaska : trois explorateurs découvrent un mystérieux polyèdre d’émeraude capable d’émettre un champ magnétique et de communiquer avec d’autres formes de vie. Ce voyage polaire, traversé de sifflements de rafales, d’éclats de lumière et de reflets cristallins, oscille entre rêve et cauchemar, jusqu’à la dissolution des certitudes humaines dans l’infini minéral.
Avec Celui qui viendra de Tancrède Vallerey, le ton se fait plus spirituel. La quête scientifique rejoint la quête artistique : « Comme les vrais artistes, comme les vrais poètes, nous travaillons pour notre idéal, sans nous occuper de savoir si les résultats de nos efforts seront utiles ou nuisibles. » C’est une profession de foi pour une science poétique, affranchie du seul critère d’efficacité.
Jean Ray, dans Le psautier de Mayence, plonge le lecteur dans une atmosphère brumeuse de taverne et de mer déchaînée. Un écrivain solitaire, hanté par le mystère cosmique et un livre rarissime datant des premiers temps de l’imprimerie, traverse une nuit sans aube, dans un univers où les constellations familières ont disparu au profit d’astres inconnus. L’océan devient le miroir d’un abîme intérieur, et l’écriture, une conjuration du vide à bord d’une petite embarcation de secours. « D’une voix déchirée, je récitai les prières des morts, entremêlant aux saintes paroles des malédictions à l’adresse de l’océan et du mystère. »
Musique arachnéenne, de Régis Messac, narre l’histoire d’un manuscrit en vélin, rédigé en espagnol, rescapé des flammes de l’Inquisition grâce à un coffret cylindrique. La recherche de « l’os à âme » siège de l’esprit, jonction entre le souffle et la matière, tient lieu d’intrigue au récit. Entre sorcellerie, pratique magique, antisémitisme et divines harmonies, Messac invente un journal de création hors du commun montrant l’absurdité des dogmes meurtriers et peut-être la vanité de vouloir ordonner l’invisible, régenter la matière inorganisée.
Enfin, dans La grande panne de Théo Varlet, une déferlante de matière étrangère provoque une panne électrique mondiale. Paris s’enfonce dans l’obscurité, et l’humanité redécouvre, dans l’absence de lumière artificielle, une sorte d’harmonie cosmique perdue. La catastrophe technique devient ainsi révélation spirituelle, satire antimilitariste : mieux vaut le silence des machines que le bruit de la guerre.
À travers cette pléiade de récits, Serge Lehman nous offre bien plus qu’une anthologie : une archéologie du rêve scientifique français. Scribes des miracles. Six nouveaux récits de l’âge d’or rappelle que les découvertes, si merveilleuses qu’elles soient, portent leur part d’ombre. « Mais vous me direz que vous avez rapporté en compensation l’or lunaire. » La science-fiction des Années folles apparaît comme une méditation sur la modernité, l’hubris humaine. Un livre où la catastrophe se mêle à la fantaisie, et où la poésie se fait instrument de survie.
