Cours de dictature

En 1938, Ignazio Silone (1900-1978), antifasciste italien exilé en Suisse, auteur de Fontamara, écrivit L’école des dictateurs, un essai sério-comique sous forme dialoguée dans lequel il fait une analyse des dictatures européennes de son époque et prophétise, par certains aspects, des situations contemporaines.

Ignazio Silone | L’école des dictateurs. Trad. de l’italien par Jean-Paul Samson. La Lenteur, 248 p., 20 €

En effet, L’école des dictateurs choisit de faire avec lucidité et ironie un cours sur l’art difficile de se saisir du pouvoir et de gouverner totalitairement. Le cadre est simple : deux « élèves », l’aspirant dictateur américain Mr. Double Vé et son « conseiller idéologique », le professeur Pickup, inventeur de la Pantautologie, arrivés à Zurich après un tour d’Europe où ils ont tenté d’apprendre les rudiments de la dictature, souhaitent à présent bénéficier des leçons de Thomas le Cynique, réfugié politique, double de Silone, car « c’est auprès des opposants […] que la vérité cachée des systèmes politiques s’apprend le mieux » : pour exposer le fonctionnement de la mécanique d’un pouvoir, rien ne vaut un homme qui a tenté de l’enrayer et s’est fait broyer par elle.

Les deux Américains lui présentent d’entrée de jeu les raisons de leur voyage : « Chez nous aussi commence à se faire sentir le besoin d’une réorganisation autoritaire de la vie publique. La démocratie a fait son temps. Ne parlons plus de ces âneries que sont la liberté de la presse et la liberté de conscience… Malheureusement l’évolution du mouvement libérateur qui devra aboutir à une marche sur Washington et à l’expulsion de la Maison Blanche de la cinquième colonne soviético-judéo-nègre s’est quelque peu ralentie ces derniers temps… Allons voir de nos propres yeux, nous sommes-nous dit, comment se sont constituées sur le vieux continent ces fameuses dictatures dont on parle tant ».

Et Thomas de les obliger en exposant, au fil de quatorze rencontres dans l’hôtel où les visiteurs sont descendus, les différents processus techniques, politiques et sociaux propres aux phénomènes dictatoriaux, et de répondre également à leurs questions. De manière très pédagogique, il aborde à chaque session une question, laquelle donne au chapitre son titre : « Sur l’art politique et ses déficiences à l’époque de la civilisation de masse », « Sur certaines conditions qui favorisent à notre époque les tendances totalitaires », « Schéma d’un coup d’État consécutif  à une révolution manquée », etc.

« Hitler et Mussolini fabriquant un pantin » (1945) © CC0/Library of Congress

Il évoque les conditions propices à la naissance des régimes autoritaires, les contenus et la diffusion de leurs idées, leurs méthodes d’exercice du pouvoir… convoquant toute l’histoire humaine, avec une préférence pour la contemporaine, et nourrit en même temps son propos de références à de multiples penseurs politiques et d’exemples de dictatures. Les régimes de Mussolini et de Hitler sont le plus volontiers utilisés, mais les tyrannies antiques sont aussi mentionnées, tandis que de grands classiques de la réflexion politique, anciens ou contemporains (Machiavel, Montesquieu, Blanqui, Spengler, Sorel, Trotski), viennent étayer ses démonstrations. Thomas manie les idées et déchiffre les dynamiques de son temps comme personne.

Pour un Mr. Double Vé peu porté à l’activité spéculative, il sait à l’occasion résumer. En bref, pour que s’installe une dictature, il faut trois conditions : d’abord « la paralysie du système démocratique », ensuite « que l’effondrement de l’État bénéficie à un parti d’opposition et que les masses se tournent vers lui, le voyant comme seul capable de créer un ordre nouveau », et finalement « que celui-ci se révèle incapable d’effectuer cette tâche et contribue à augmenter le désordre existant, trahissant les espoirs placés en lui ». Alors seulement, après pas mal de propagande et de désignation de boucs émissaires, « le parti totalitaire peut arriver sur scène » et si son leader « n’est pas un imbécile parfait, il a toutes les chances de pouvoir prendre le pouvoir ». 

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Pas un imbécile parfait ? lui demande le professeur Pickup, assez épris de psychologie, ah bon ? Mais quelles qualités faut-il donc au futur dictateur? Et Thomas d’assurer que ce dernier n’a en effet besoin ni d’intelligence ni « d’une science supérieure des prétendues lois de l’histoire et de la politique », mais « d’instinct » et d’une faculté naturelle d’intrigue qui lui permette le moment voulu de brusquer, diviser, frapper. Il est, somme toute, plus un produit des circonstances, des faiblesses des protagonistes, que de ses propres qualités. Les deux vaniteux apprentis despotes américains ne semblent pas s’en vexer et être même rassérénés par les considérations générales ensuite offertes par Thomas, qui les assure que, en tout état de cause, les espoirs de succès leur sont vraiment permis car « on peut toujours faire confiance au possible retour de l’humanité à la barbarie ».

Ce mélange de réflexion sérieuse à l’intérieur d’un cadre drolatique fait l’intérêt de ce curieux livre qui, publié en allemand en 1938, et dans de nombreuses autres langues, ne parut en italien (d’abord en revue) et dans une version remaniée qu’en 1962. Tout aussi curieuse est la vie d’Ignazio Silone, né Secondo Tranquilli dans les Abruzzes. Remplie de tragédies, d’engagements politiques (dirigeant communiste puis rallié au trotskisme), couronnée d’une reconnaissance mondiale en 1933 pour le roman Fontamara, elle a tout de l’exemplarité. Elle doit pourtant être regardée un peu différemment, depuis la découverte il y a une vingtaine d’années par deux historiens, Dario Bocca et Mauro Canali (dont le sérieux de la recherche ne semble pas devoir être mis en doute), de l’activité d’informateur de Silone de 1919 à 1929 (soit avant et après l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922) auprès d’un inspecteur de l’Office spécial pour la lutte contre le communisme. Mais cela, pour troublant que ce soit, est une autre affaire. L’école des dictateurs est un modèle de rectitude et d’application à penser juste, car, Thomas le Cynique nous l’affirme, « l’homme honnête ne doit pas nécessairement se soumettre à l’histoire ».

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