Faites la grève, pas la guerre

Les occupations de dépôts par les cheminots durant les grèves de l’hiver 1995 ou celles des ronds-points par les Gilets jaunes ont permis à des cinéastes comme à des sociologues d’appréhender ces mouvements « au ras du sol », in situ comme en temps réel. Les recherches ex post sont naturellement privées d’ordinaire de telles opportunités. C’est pourtant une « histoire en train de se faire » des grèves advenues durant la Deuxième Guerre mondiale dans les cités minières britanniques saisies « from below » que propose le remarquable ouvrage d’Ariane Mak.

Ariane Mak | En guerre et en grève. Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945). EHESS, coll. « En temps et lieux », 374 p., 26 €

Cette approche exceptionnelle s’agissant d’événements survenus il y a quelque trois quarts de siècle est redevable à l’existence de tout un « monde d’enquêtes » : commission d’enquête sur l’état des mines britanniques, enquêtes menées par différents ministères, enquêtes d’arbitrage et policières mais, avant tout, matériaux d’enquêtes du Mass-Observation qu’Ariane Mak « revisite en historienne », permettant d’entrecroiser des approches macro-politiques et anthropologiques.

Le Mass-Observation est un collectif d’enquêtes fondé en 1937. Face au puissant rayonnement de l’anthropologie sociale britannique et à la faiblesse de la sociologie académique à cette même époque, des individus et des organisations amateurs, hybrides en marge des mondes universitaires, partagent alors ce désir d’expérimentation en transposant l’approche ethnographique exotique sur des terrains britanniques. Le Mass-Observation, qui s’inscrit dans la tradition de l’école de Chicago et des communities surveys, entend se consacrer à une « anthropologie à domicile » et explorer les consciences collectives pour « faire progresser la connaissance scientifique des classes populaires britanniques afin de penser des politiques qui partiraient des savoirs et des besoins des enquêtes ». Ces enquêtes, saisies comme objet d’étude par Ariane Mak, le sont également comme source majeure puis comme terrain dans la réalisation d’entretiens.

L’ouvrage pose la question, cruciale dans tout conflit armé, de la grève en temps de guerre et de son rapport au patriotisme. Dans la Grande-Bretagne en guerre, le décret 1305, adopté le 18 juillet 1940, interdit la grève et le lock-out, devenus délits pénaux, et institue le principe de l’arbitrage obligatoire. Ce « sacrifice de la liberté de grève sur l’autel de la défense nationale » témoigne du soutien officiel et inconditionnel des syndicats britanniques à l’effort national, au prix d’une dégradation des rapports d’autorité au sein des syndicats miniers qui s’amplifie tout au long de la guerre. Le 17 avril 1944, le new defense regulation s’attaque aux « agitateurs extérieurs à l’industrie » qui encourageraient la grève. Ces dispositifs n’empêchent pas le déploiement de grèves, dès lors illégales.

« Bevin Boys » (Kent, Angleterre, 1944) © CC0/WikiCommons

Contrairement à l’image solidement ancrée de la suspension des conflits au nom de l’unité nationale, dans une nation tout entière unie dans la people’s war, le Royaume-Uni en guerre connait plus de 7 000 grèves entre 1939 et 1945. Près de la moitié concernent l’industrie charbonnière, stratégique s’il en est pour l’économie de guerre avec, en mai-juin 1942 et mai-juin 1944, deux vagues de grèves, de plus vaste ampleur qu’en 1926 s’agissant de la seconde.

Le revers de Monte Cassino, l’intensification des raids sur Londres, les menaces que les grèves font courir sur les préparatifs secrets du débarquement, n’excluent pas qu’elles soient en perpétuelle croissance en contribuant, sans en être en rien la seule cause, à la chute de la production charbonnière. À l’opposé de la figure du mineur gréviste, héros de la Résistance, dans une France occupée, les mineurs britanniques en grève dans un pays qui mène seul, un temps, la bataille contre l’adversaire nazi sont d’emblée rangés du côté de l’antipatriotisme, indignes des pilotes de la Royal Air Force, entend-on dans les communes voisines des cités minières.

Après l’invasion de l’URSS, la presse et les leaders communistes du syndicalisme charbonnier brandissent fréquemment à leur encontre l’exemple soviétique et l’image héroïque de Stakhanov, déplorant que les mineurs grévistes donnent une bien « piètre image de notre effort de guerre » à une délégation soviétique invitée à réaliser un tour des mines et des entreprises britanniques de décembre 1941 à février 1942. Et, en 1944, Ernest Bevin compare leurs grèves aux frappes nazies à l’heure où le gouvernement et les syndicats déploient une intense propagande pour se lancer dans la bataille du charbon.

L’importance stratégique du charbon vaut à ces grèves de se solder par des victoires cruciales, dont, en 1942, l’établissement du salaire national puis le greene award qui « n’est rien d’autre que le prix que le gouvernement est prêt à payer dans des circonstances anormales pour achever le retour au calme, désamorcer le mécontentement dans les bassins charbonniers et s’assurer le charbon nécessaire à l’effort de guerre ». Au sortir de la guerre, la position relative des mineurs par rapport aux autres travailleurs s’en trouve nettement améliorée.

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Les enquêtes menées à l’initiative du Mass-Observation par Veronica Tester lors de la grève de Betteshanger, en janvier 1942, et par  Mollie Tarrant dans deux bourgades minières galloises en 1942 et 1943 et les entretiens réalisés par Ariane Mak auprès des Bevin Boys, ces conscrits affectés par tirage au sort au travail dans les mines pour pallier le manque de main-d’œuvre, autorisent un décentrement propre à explorer la place du politique dans la vie quotidienne des communautés minières aux prises avec les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale. Ils montrent comment « l’économie morale » formulée par E.P. Thompson vaut aux mineurs de renverser les accusations d’antipatriotisme. En janvier 1942, à Betteshanger, les mineurs et leurs représentants locaux récusent l’instrumentalisation de la rhétorique de l’unité nationale par la direction de la compagnie minière pour revenir sur les acquis sociaux et le bon droit des mineurs et la soupçonnent de s’enrichir sur le dos de la nation.

Les transgressions à la pression niveleuse apparaissent d’autant plus scandaleuses qu’elles battent en brèche les exhortations nationales à l’épargne et exposent la vacuité des discours sur l’égalité des sacrifices. À l’illégalité de la grève répond ainsi la légitimité des mobilisations, portées par le sentiment de ne pas avoir obtenu un fair deal. Ces motivations puissantes en termes d’économie morale expliquent qu’en janvier 1942 les mineurs défient la loi et réagissent aux poursuites judiciaires en refusant de se soumettre aux condamnations inhérentes au décret 1305. Cette résistance à la loi, devenue une question de dignité ouvrière, vaut aux condamnations en application directe du décret 1305 de tomber en désuétude.

Ariane Mak, En guerre et en grève. Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945)
Mécanisation des mines – L’école britannique de formation utilise du matériel minier américain (Royaume-Uni, 1944) © CC0/WikiCommons

Enquêtes et entretiens permettent de suivre « au ras du sol » la manière dont les mineurs dessinent le « juste salaire » en faisant surgir de nouveaux questionnements autour de la consommation et du prestige social, dans le droit fil des travaux d’Ernst Lüdtke. Les salaires comparativement plus élevés versés dans les usines d’armement qui emploient de nombreuses femmes, les augmentations obtenues par les Bevin Boys qui, déplacés, arguent du coût de leur loyer et de leurs transports, déconnecté des valorisations élaborées par le travail physique des mineurs, leurs compétences techniques et leur expérience, ébranlent les hiérarchies salariales, aplanissent la hiérarchie des classifications. Par là même, ils mettent à mal la hiérarchie des statuts et le prestige de cette communauté de métier où « le travail que fait un mineur et la rémunération qu’il touche expriment très concrètement son statut en tant qu’homme et membre de la profession », au risque d’une nouvelle échelle de masculinité professionnelle.

Ces sources de l’entre-soi que sont les échanges informels dans les espaces domestiques et les lieux de sociabilisation d’une cité minière en grève – pubs, fish and chip ou street corner – permettent d’analyser les ressorts de ces comparaisons en action, articulées à la vie quotidienne, et leur impact sur les sociabilités. Combien de pintes l’ouvrier des usines d’armement peut-il s’autoriser quand le mineur en grève doit faire durer la sienne puis s’abstenir de paraître faute de pouvoir payer sa tournée ? L’exhibition d’une robe nouvelle par les ouvrières de ces mêmes usines n’est-elle pas l’expression d’une consommation immorale au regard des voisins aux aguets, prompts à penser qu’il n’est qu’un pas du luxe à la luxure ? Les évacuées, porteuses d’une culture urbaine et capables de passer la porte du pub, ne sont-elles pas de puissants agents de bouleversement des normes ? Et quid de l’achat ostentatoire d’une dinde ?

Les enquêtrices et Anne Mak, dans leur sillage, prêtent également le plus grand intérêt à l’humour et à la dérision à l’encontre des cadres des compagnies minières, des politiques ou des dirigeants syndicaux, « le rire agissant autant comme consolidation et réaffirmation du collectif gréviste que comme révélateur des fissures en son sein ». Ces formes ordinaires de résistance et de politisation n’osant pas dire leur nom constituent, comme l’a écrit James C. Scott, « des formes d’infra-politique, partenaires silencieux d’une forme de résistance publique ». Cela vaut pareillement pour les ragots, rumeurs  et commérages qui « au-delà du stéréotype villageois, participent d’une arène où sont négociées et réaffirmées des normes morales et politiques, montrant que la question salariale est inséparable des appréhensions à l’égard des bouleversements sociaux et de genre et des craintes face à l’émancipation féminine ».

Contrairement à une thèse qui corrèle la forte propension gréviste des mineurs à leur isolement, les enquêtes et la lecture qu’en fait Ariane Mak montrent que la guerre est partout dans les cités minières, ces années durant. En modifiant tous les rapports sociaux, elle affecte le sens des pratiques les plus quotidiennes. Par-delà son brillant apport à l’histoire sociale du Royaume-Uni en guerre, l’ouvrage est un modèle historiographique dont on ne saurait trop conseiller la lecture.