Dans son dernier ouvrage, Par effraction. Rendre visible la question animale, la politiste Réjane Sénac s’ancre dans le « moment paradoxal » qui est le nôtre : la très grande majorité des Français·es se prononcent contre l’élevage intensif tout en continuant aussi massivement à en consommer les animaux. Plutôt que de mettre au jour les origines de ce paradoxe, elle s’attache à naviguer à travers les « effractions » qui menacent ou du moins ont pour dessein de fragiliser la structure maintenant ce paradoxe.
Selon le baromètre IFOP de 2024 pour la fondation 30 Millions d’Amis, 84 % des Français·es se prononcent en faveur de l’interdiction de l’élevage intensif tandis que les animaux « autres qu’humains » (pour reprendre les termes de Myriam Bahaffou) ont acquis le statut d’« êtres vivants doués de sensibilité » en 2015 (Code civil, art 515-14). Pourtant, la consommation animale n’est, dans la pratique, que très peu remise en question. Pour sortir de ce paradoxe, qui se nourrit d’un déni qui se fait dissonance, des activistes de la cause animale s’organisent pour faire effraction : c’est là l’objet de la politiste, qui nourrit son ouvrage d’une immersion dans ces mobilisations et d’enquêtes menées auprès d’une cinquantaine de responsables d’associations et d’activistes animalistes.
Pour décrire le travail opéré par ces activistes, l’autrice a donc recours au concept polysémique d’« effraction ». Celui-ci désigne tout aussi bien l’effraction matérielle, dans les lieux de la domination animale, que l’effraction – non sans lien – symbolique, dans les esprits où gouverne le « paradoxe de la viande », d’un questionnement sur le traitement réservé aux animaux autres qu’humains ainsi que sur la place qu’ils occupent dans la société. Moins connoté négativement que le mot « intrusion », « effraction » suggère également, de par son étymologie latine, l’idée d’une rupture, de telle sorte qu’il pourrait faire signe vers une brisure potentielle de la dissonance cognitive évoquée.
Dans le même temps, l’effraction correspond à une brèche, à un moment initiatif et premier de la remise en question. Dès lors, l’effraction est aussi bien ce qui peut s’ouvrir davantage que ce qui peut se refermer sur soi, sans changement politique et social. L’importance de ce paradoxe explique que, pour combattre les violences exercées à l’encontre des animaux, les activistes soient amené·es à lutter contre le déni qui contribue à la perpétuation de ces violences de masse, et, partant, qu’ils et elles soient porté·es à faire effraction.
Néanmoins, si l’effraction est au centre des activismes animalistes, elle prend des formes diverses, dont l’autrice rend compte de manière exhaustive tout au long de son ouvrage en nous faisant entendre la voix de celles et ceux qui les incarnent. L’effraction peut se produire de manière relativement passive, par le simple fait d’être végétarien·nes ou vegan, ce qui est déjà perçu comme une forme de désobéissance sociale et politique, de telle sorte que, selon l’activiste Willène Pilate, la désobéissance se situe « à la base de l’engagement antispéciste ». L’emploi de simples mots qui disent la violence exercée à l’encontre des animaux peut suffire à faire effraction, en ce qu’il « brise le contrat social » (Typhaine D).

Naturellement, les images et vidéos produites dans des élevages et abattoirs mêlent l’effraction matérielle dans ces lieux à celle, symbolique, des esprits. Mais l’effraction peut aussi se faire par l’usage de l’humour. Ainsi, l’autrice évoque la prétendue dégustation de foie gras de chat organisée par l’association FUTUR dans le but de déclencher des émotions à même de faire « effraction dans les esprits ».
L’effraction peut également se faire de manière contournée, par exemple en adoptant une stratégie visant à utiliser des arguments écologistes ou sanitaires (considérés comme « plus audibles ») pour apporter un changement alimentaire plus important, et insuffler plus en douceur de potentielles réflexions concernant les animaux. D’une manière plus générale, la création de récits différents peut jouer un rôle important dans cette effraction. Ainsi en va-t-il de la mise en pratique de l’utopie antispéciste par la création de sanctuaires, à l’instar du refuge GroinGroin. Créée en 2016 dans la Sarthe, cette association refuge sauve et accueille des animaux d’élevage exploités pour leur chair, en particulier des cochons. En proposant une alternative incarnée au régime d’exploitation et d’oppression des animaux, ces espaces permettent d’affaiblir les structures qui maintiennent le paradoxe de la viande.
D’une certaine manière, et c’est là un apport essentiel de l’ouvrage, en mettant en avant le travail et la parole de celles et ceux qui tentent de créer cette brèche – tout aussi bien en dénonçant le déni des violences structurelles commises contre les animaux qu’en annonçant la possibilité d’un monde plus juste –, l’autrice elle-même contribue à créer une brèche dans la « banalité du mal spéciste ».
L’usage que Réjane Sénac fait de la parole des activistes interrogées ne permet pas seulement de mettre au jour la réalité de ces violences et la possibilité d’un autre monde. Il permet également de contrebalancer les discours ambiants qui contiennent en eux la possibilité de refermer la brèche à peine ouverte. Aussi nous fait-elle entendre la voix de l’activiste brésilienne Sandra Guimarães qui considère que la perception du « mode de vie vegan comme une forme de néocolonialisme de privilégiés donneurs de leçons » n’est rien d’autre qu’une ruse pour ne pas se remettre en cause. Au contraire, « dans le monde colonisateur, le spécisme est la dernière oppression acceptable, on s’y accroche ».
Plus encore, elle considère que l’association du discours antispéciste à un discours de Blanc, de colonisateur, est un mépris violent niant « la capacité des corps racisés à penser ». Ainsi, les mots des activistes permettent de démonter les discours offrant de la résistance à ce que l’effraction peut et pourrait produire. Ce procédé permet également de critiquer des discours qui peuvent concurrencer les discours animalistes, telle la notion de « vivant », à propos de laquelle l’autrice nous fait entendre la critique de Brigitte Gothière, cofondatrice et directrice de L214.
Cependant, l’autrice produit également un discours critique en son propre nom. Ainsi, rejoignant la critique formulée par Brigitte Gothière, elle reproche au philosophe Baptiste Morizot, qui appelle à réinventer une « cosmopolitesse » envers le vivant, d’occulter la spécificité des animaux et des types de relations impliquées par le terme « vivant », tout en préférant le registre de la politesse à celui – bien plus essentiel selon l’autrice – de la politique.
De fait, cet entremêlement des voix de militant·es avec celles de théoricien·nes (spécialistes ou non des questions animalistes et antispécistes) conduit progressivement à un questionnement sur notre communauté politique et notre humanité. Réjane Sénac suggère d’appliquer les concepts de « nécropolitique » (Achille Mbembe) et de « pouvoir pastoral » (Michel Foucault, puis Dinesh Wadiwal) à nos relations avec les animaux autres qu’humains, ce qui permet de penser une continuité entre les oppressions intrahumaines (dans le cadre desquelles ces concepts avaient été forgés) et l’oppression spéciste.
Dès lors, il est possible de penser la synergie des luttes autour du concept d’« animalisation ». Il ne s’agit plus de désanimaliser seulement les groupes humains minorisés pour les intégrer à la communauté politique et juridique, mais il s’agit de remettre en cause l’animalisation même des animaux autres qu’humains et leur subséquente dévalorisation oppressive.
De même qu’au XXe siècle la communauté politique et juridique s’est agrandie grâce à l’intégration de catégories jusqu’alors minorisées et qui en étaient exclues, de même elle pourrait encore s’agrandir pour intégrer les intérêts des animaux autres qu’humains, en tout cas si notre dessein est d’évoluer vers une humanité meilleure, ou du moins, pour reprendre les termes de l’autrice, vers une humanité plus « humble ». En effet, si par essence l’effraction ne détermine pas ce qui la suit, c’est aussi de notre humanité qu’il est et qu’il sera question.
