Le deux corps du moi

Il n’y a pas d’articulation ni de synthèse possible entre les phénomènes biologiques et le fonctionnement psychique, énonce d’emblée Christophe Dejours qui, avec trois autres spécialistes du corps en psychanalyse, dirige ce fort et savant volume. Ce qu’il s’agit de mettre au centre de la théorie, ce n’est pas le corps biologique, c’est le corps habité, le corps vécu, le corps érogène, c’est-à-dire un deuxième corps. Ce corps n’est pas donné à la naissance ; le nouveau-né vient au monde avec un corps biologique immature qui, d’étape en étape, avec des risques d’accident à chaque fois, aboutira à la formation de ce deuxième corps. Pour développer cette affirmation, une dizaine de contributeurs ont participé à l’écriture de Penser le corps. Théories psychanalytiques.

Christophe Dejours, Frédérique Debout-Cosme, Isabelle Gernet et Karl-Leo Schwering (dir.) | Penser le corps. Théories psychanalytiques. L’Atelier, 340 p., 24,50 €

Une première partie du livre est consacrée à la lecture d’œuvres pionnières, celles de psychanalystes qui se sont penchés sur les théories du corps et les ont utilisées dans leur pratique. Un choix a été fait : Georg Groddeck et Paul Schilder, pour les plus anciens, Pierre Fédida et Françoise Dolto, pour les contemporains, n’y figurent pas. Leurs héritiers ne jouent pas de rôle significatif et ceux de Françoise Dolto sont essentiellement intéressés par la psychanalyse avec les enfants, explique Christophe Dejours. Nous commençons donc par une présentation du travail majeur de Gisela Pankow (1914-1998). Au moyen de deux articles, Frédérique Debout et Philippe Valon nous introduisent à son œuvre. Le corps dont elle parle est le corps habité. Aux patients psychotiques qu’elle reçoit, elle demande d’utiliser de la pâte à modeler, ainsi travaille-t-elle l’incarnation et l’habitation du corps par le malade.

Karl-Leo Schwering, quant à lui, part aux sources du moi-peau, un concept proposé par Didier Anzieu pour évoquer l’enveloppe psychique. Anzieu s’appuie sur la définition freudienne du moi : le moi est avant tout un moi corporel, pas uniquement un être de surface, mais la projection d’une surface ; le moi conscient est un moi-corps. Pierre Marty et Michel Fain sont deux psychanalystes réputés pour leurs travaux sur la psychosomatique ; Isabelle Gernet et Diana Tabacof examinent leur étude du rôle de la motricité dans la relation d’objet pour en dégager les traits saillants. En partant de la deuxième topique freudienne, Pierre Marty et Michel Fain soulignent que le moi est une partie modifiée du ça sous l’influence du monde extérieur. Entre le pulsionnel et l’action motrice, le moi a intercalé un délai ; il retient l’action au bénéfice de la pensée. Un bref exemple clinique donne une image de cette élaboration : allongée sur le divan, « Marthe croise les bras et fléchit à demi les deux jambes sur le côté ». À la demande de l’analyste, elle interprète cette position comme une opposition à un viol possible. L’analyste est ici objet extérieur, mais un objet intérieur existe. L’attitude corporelle de refus de Marthe n’est pas contre le viol possible par l’analyste, mais surtout contre son désir forcément intérieur de ce viol, commentent-ils.

« Aftermath », Phil Bard (1938) © CC0/The Met

Les analystes qui pensent le corps sont le plus fréquemment ceux qui traitent de la psychose. C’est le cas de Gisela Pankow, c’est aussi celui de Gaetano Benedetti que présente Emanuele Ferrigno. « Benedetti identifie dans la déneutralisation des forces pulsionnelles l’une des causes qui précipitent, au début de l’épisode schizophrénique, la désintégration du moi », le moi se désintègre et le dit à travers le corps, indique l’auteur. Il souligne, dans la psychose, l’incapacité à percevoir les limites entre le corps et les objets, et l’incapacité à se différencier de ceux-ci. Plus surprenante est l’inclusion parmi ces pionniers du sulfureux Wilhelm Reich dont Gaia Patti questionne la théorie du corps, citant Reich qui écrit dans La fonction de l’orgasme que « toute rigidité musculaire contient l’histoire et la signification de son origine ».

Une seconde partie de Penser le corps réunit quelques pratiques contemporaines. Il s’agit « d’explorer dans quelle mesure les théories classiques du corps en psychanalyse peuvent se trouver réouvertes », indique Christophe Dejours. La première de ces pratiques est présentée par Frédérique Debout-Cosme dans son article « Reconstruction d’un corps habitable et autogreffe de zones érotiques. Discussion des propositions de Gisela Pankow à partir de la clinique du travail en accueil familial thérapeutique ». Les soins apportés aux personnes psychotiques sont réalisés au foyer d’accueillants familiaux en coordination avec une équipe hospitalière. C’est en général la mère de famille qui les prodigue. « On est payé pour être attentive, pas pour remonter leur braguette », précise l’une d’elles. Il s’agit d’inventer. Par exemple, en ce qui concerne la toilette, rester derrière la porte fermée de la salle de bains en détaillant tout ce que le patient doit faire pour prendre sa douche : se déshabiller, se mouiller, se savonner, se rincer, etc., ce qui est parfois nécessaire. « Il s’agit, dans le travail quotidien, d’amener le patient à prendre soin de lui-même, de son corps, de son espace et de ses affaires pour lui-même et par lui-même. »

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L’étude d’Élise Ricadat porte sur « Le cancer à l’adolescence, entre déterminisme biologique et émancipation ». Tous les jeunes atteints de cancer font l’expérience de « la mort en soi », assure-t-elle. Les relations amoureuses en constituent un antidote. Sébastien Leikert, dans « Engrammes corporels encapsulés et narration somatique dans la technique psychanalytique », se réfère à une pratique classique. Il est nécessaire de comprendre comment le patient en analyse communique avec son corps. Il prend pour exemple le cas de M. G., plongé dans le désespoir malgré les thérapies précédentes, et dont il découvre que, bébé prématuré, il avait passé trois mois dans une couveuse. « La connexion entre cet élément de sa biographie et ses soudaines décompensations dépressives se présenta rapidement dans nos séances. »

Dans un deuxième article, « Musique, corps et narration somatique : propositions pratiques et techniques », Sébastien Leikert part du constat que « la musique est un système qui vise le sujet dans sa corporalité, qui vise le sujet corporel » pour envisager qu’on puisse « aborder le corps dans la technique psychanalytique pas simplement en passant par le détour, par les phantasmes ou les métaphores symboliques ». Ainsi, Penser le corps. Théories psychanalytiques, dont le contenu est parfois technique, permet de saisir combien le rapport du sujet à son corps nécessite, pour être compris et traité, qu’on aille au-delà des conceptions freudiennes habituelles.