Corps émouvants et corps fragiles

Gala, le spectacle de Jérôme Bel, met en scène des danseurs et des danseuses qui ne correspondent pas aux canons physiques et techniques habituels. En montrant ces corps « à côté », il partage un regard et forme une communauté de corps qui ravissent et questionnent notre perception de la beauté tout en proposant de nouvelles formes de représentation.


Gala. Mise en scène de Jérôme Bel. En tournée à partir du 21 novembre


« J’écris donc d’ici, de chez les invendues, les tordues, celles qui ont le crâne rasé, celles qui ne savent pas s’habiller, celles qui ont les chicos pourris, celles qui ne savent pas s’y prendre, celles à qui les hommes ne font pas de cadeau […] ; aussi bien et dans la foulée que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne savent pas se battre, ceux qui chialent volontiers, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs. » En moins polémique sur le plan politique, mais tout autant sur le plan des représentations, voilà ce que pourraient crier les danseur-se-s de Gala de Jérôme Bel, à l’image de Virginie Despentes dans King Kong Théorie. Après un défilé des lieux théâtraux sur un écran – les beaux, les laids, les vieillis, les splendides, les pauvres, les tristes, les antiques, les modestes, les bourgeois, les municipaux, les guindés –, Jérôme Bel fait défiler ses danseur-se-s à l’avant-scène : ils-elles doivent réaliser une pirouette. Là commence la découverte amusée, émue, admirative ou hilare de ces corps de gloire, corps d’enfants, corps un peu trop comme ci, un peu trop comme ça, corps âgés, corps handicapés, corps gras, corps maigres, corps malhabiles et maladroits, corps ridés, corps qui s’affirment et s’affichent, s’affaissent, trichent et ont honte, corps émouvants et corps fragiles.

C’est là la découverte émerveillée que procure ce spectacle qui brise les canons de la beauté classique et montre tous les corps « à côté », tous ceux que la publicité ne montre jamais : l’humaine et fragile beauté de ces corps qui ne sont pas comme les autres ou pas « comme il faut ». Mais attention, pas d’armée d’éclopé-e-s ici, juste des femmes, des hommes, des enfants qui peuplent notre quotidien et revendiquent de n’être « que » des amateur-trice-s, parfois d’excellent-e-s danseur-se-s, mais qui parfois s’excusent et auxquel-le-s nous voudrions dire : existez simplement ! Vous nous ravissez avec vos pas de danse ratés, vous nous attendrissez, vous nous touchez, nous vous trouvons admirables de porter sur scène ces corps qu’on chasse des représentations. Jérôme Bel et ses danseur-se-s s’attaquent bien ici à ce qui structure notre imaginaire : des corps rayonnants, ambitieux, athlétiques, sveltes, performants, décidés. Ici, tout est au contraire délicat, déformé, tendre, imparfait, naïf, timide, spontané, libéré du regard de la norme ou affecté par ce qu’elle fait encore peser sur leurs gestes.

Gala, mise en scène de Jérôme Bel

De la jeune femme en combinaison peau de léopard à cette admiratrice de Dalida en passant par cette danseuse trisomique en costume de flamenca, c’est la liberté de danser (et de chanter) depuis l’affirmation du dépassement des normes sociales qui prime. À l’inverse, l’homme efféminé, la quadragénaire noire aux cheveux fleuris ou encore la danseuse de Bollywood semblent s’excuser de leur présence. C’est une rage : notre regard tendre les suit et les soutient, nous voudrions les aider à s’émanciper de la pression sociale qui les écrase, les exclut, veut leur faire croire qu’ils-elles sont moins désirables ou moins admirables que les jeunes, les sportif-ve-s, les doué-e-s de leur mouvement. La diagonale de jetée finit d’inscrire dans nos mémoires l’association entre un-e danseur-se et son costume. Ce dernier est souvent élimé, ringard, éclectique, flashy, décalé, bref parfois il ne reste que le souvenir d’un costume idéal, d’un autre temps.

Le spectacle joue avec nos souvenirs puisque, tout à coup, les danseur-se-s reviennent avec le costume d’un-e autre : aucun élément nouveau, ils-elles ont tout simplement tout échangé. Nous redécouvrons alors les corps des uns et des autres : le petit garçon passant de sa combinaison Pikachu au tutu splendide tombant en corolle sur sa petite taille, la jeune femme trisomique arborant désormais la combinaison léopard… Les solos peuvent alors commencer et toute la troupe imite, chacun selon ses moyens et ses capacités, le-la danseur-se s’exprimant sur la musique qu’il-elle a choisie. Du métal à « New York, New York » en passant par la musique enfantine de la petite danseuse, chaque solo reflète la personnalité et, surtout, le profond désir de danser librement, selon un choix personnel et souvent éloigné des canons de la haute culture. Les corps qui s’agitent derrière le-la danseur-se dans la lumière expriment l’aspect collectif du spectacle tout en mettant en exergue la profonde singularité de chacun-e. Le-la soliste est son propre chorégraphe et tous les autres s’efforcent de le-la suivre dans son expression.

Dans Gala, tout est modeste et distancié, à l’image de cet ancien calendrier qui, une fois retourné, devient un panneau brechtien sur lequel on fait figurer les différentes étapes du « gala ». La leçon du spectacle est d’abord faite de rires bienveillants, « éthiques » aurait pu dire Spinoza, car nous rions devant l’audace, la liberté, le décalage, la puissance des danseur-se-s, devant cette splendide valse ratée, ce moon walk qui n’en est plus un… Mais les larmes des spectateur-trice-s le ponctuent également, car il suscite la conscience intime que la diversité des corps et des attitudes constitue notre grandeur, notre beauté, cette indéfectible et fragile beauté qui adoucit l’âme et nous rend solidaires, selon les préceptes du théâtre des Lumières, de ces êtres humains imparfaits que nous voyons sur scène.


Représentations à venir
21 et 22 novembre 2017 : la Comédie de Béthune (62)
25 novembre 2017 : Théâtre du Beauvaisis – Beauvais (60)
2 et 3 décembre 2017 : Théâtre du Fil de l’eau – Pantin (93)
9 décembre 2017 : Espace 1789 – Saint-Ouen (93)
15-17 décembre 2017 : Kaaitheater – Bruxelles (Belgique)
22 et 23 décembre 2017 : MC 93 – Bobigny (93)
5 et 6 janvier 2018 : Trafö – Budapest (Hongrie)
20 et 21 janvier 2018 : Saitama Ats Theater – Saitama (Japon)

Doriane Spruyt

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