Les marchands chinois de Dakar

L’Afrique avec un autre regard. L’Afrique des petits commerces chinois. Partir d’un autre point de vue. En suivant l’installation de nouveaux migrants chinois sur nombre de marchés de rue sénégalais, on découvre avec Cina Guèye une mondialisation « par le bas » inattendue, bousculant les colporteurs locaux.


Cina Guèye, Migration chinoise et compétitions urbaines à Dakar. ENS, coll. « De l’Orient à l’Occident », 274 p., 28 €


Migration chinoise et compétitions urbaines à Dakar, de Cina Guèye

Vendeurs de rue à Dakar © Cina Guèye

Vu de loin, on le savait, il n’y a pas une capitale africaine qui échappe dès la descente d’avion au panneau d’affichage géant, avec la liste des financements chinois, qui pour une autoroute, qui pour un stade de foot, qui pour des appartements flambant neuf ouverts sur la route de l’aéroport. La Chine est bien arrivée au Sénégal depuis vingt ans, et même si les migrants ne sont pas bien nombreux – 3 000 à 4 000, guère plus –, ils font du bruit, frappent au cœur des économies et attrapent le client avec l’hameçon du sport. Nous avions compris qu’en rénovant à grand bruit les stades de Dakar, Diourbel, Kaolack et Ziguinchor, les grands entrepreneurs chinois avaient trouvé une magnifique porte d’entrée très populaire – pas un coin de rue dans ces villes sans des matchs de foot jour et nuit ! – d’où  découlera peu à peu un second marché – celui « des fourmis », sac au dos, des migrants pauvres cette fois qui se lancent dans la vente des vêtements de sport et de la chaussure, autant dire des vendeurs de rue chinois pauvres, mais très actifs.

C’est l’objet du livre de Cina Guèye, qui aurait pu s’appeler « Touche pas à ma table » ou « Ôte-toi de là que je m’y mette ! », avec des portraits de migrants qui, à peine arrivés, et sans avoir été entrepreneurs en Chine, montent leur propre affaire dans la vente en gros ou au détail de produits fabriqués « chez eux ». À défaut de s’intégrer au marché local du travail salarié, barrière de la langue oblige, ils se glissent sur les trottoirs marchands au cœur des luttes des commerçants de rue, les bana-bana (« pour moi, pour moi », en wolof) dont l’ancrage social est si puissant que nulle autorité ne parvient à y régler quoi que ce soit. C’est de ce croisement qu’il s’agit dans ce livre. Le lecteur qui s’intéresse aux métropoles africaines, à l’économie en sous-sol, aux turpitudes des marchands de rue qui façonnent la ville, trouvera dans ces pages une grande richesse de scènes et de situations expressives (néanmoins, il devra sauter l’obstacle de nombreuses répétitions et lourdeurs lié à l’exercice de la thèse, un emballage qui aurait mérité une plus grande attention de cette nouvelle collection de l’ENS).

Marcher sur les territoires marchands avec Cina Guèye est alors une vraie découverte, de querelles de places à chaque coin de rue, de disputes d’argent, de prêts emmêlés, de batailles antérieures et de comptes en cours qui n’en finissent pas. Ce n’est pas le migrant qui provoque ces remous. Mais sa venue donne à voir toute une organisation souterraine, des associations d’ambulants qui jouent un rôle d’assurance sociale, de protection des adhérents, de banque si nécessaire. En cas de vol par exemple, une brève réunion règlera le problème en organisant sans délai une quête pour renflouer le perdant afin qu’il redémarre le lendemain son activité. Cette solidarité première est l’amortisseur de bien des mauvais coups.

Migration chinoise et compétitions urbaines à Dakar, de Cina Guèye

Vendeurs de rue à Dakar © Cina Guèye

Sur cette toile de fond, le migrant chinois tente sa chance. Il pousse une table. Il se fait maudire. Il ira plus loin. Les colporteurs locaux le surveillent, les « tabliers » – pour désigner les femmes qui tiennent leur marchandise sur une table – se déplaceront légèrement. Discrètement, il pourra revenir demain. Les acheteurs des produits made in China, que ce soient des produits de beauté, des perruques, des jouets ou des chaussures, lui assurent une place, un poste, une fonction. Ce sont les consommateurs qui agissent sur la situation territoriale. Les vendeurs locaux bougonnent, concurrence déloyale, « ils produisent par container alors que nous cousons à la main ! ».

C’est ainsi que l’auteur nous emmène sur le chemin des marchés des ambulants sénégalais de Sandaga, le Centenaire, le quartier dit « HLM », le haut lieu du transport, Pertersen, qui, sur deux kilomètres carrés, à cheval sur plusieurs carrefours, entrave toute circulation routière. Les tables s’installent entre les bus et les véhicules, entre rue et station d’attente, puis s’envolent cent mètres plus loin à l’arrivée d’un autocar dont les passagers n’ont pas bu une goutte d’eau depuis dix heures. Les ambulants et tabliers font bouchon permanent. L’accusation est lourde, constante, répétée, violente parfois, avec des arrestations, des condamnations à des peines de prison. « Ils doivent quitter la rue, ils encombrent ici, ils gâtent la ville ! », peut-on lire très régulièrement dans la presse. Les commerçants de rue portent bien leur nom, « ils empêchent le pavage routier, ils accentuent l’insalubrité des lieux publics, ils bloquent toute la ville ».

La gare routière est au croisement des nœuds de communication entre plusieurs banlieues, bouillonnante de 50 000 passages par jour, des milliers de familles qui attendent des heures une camionnette improbable pour démarrer avant la nuit. Dans ce vacarme incroyable, les marchands chinois se cognent à tire-larigot, tambourinent contre le colporteur ambulant local, découvrent une marmite de conflits avec les municipalités, les classes supérieures qui ne parviennent pas à circuler en voiture, « les intellectuels qui dénoncent notre manière d’occuper la rue, la route et les carrefours ». C’est à cet instant que l’on découvre le sens du titre « Migration chinoise et compétitions urbaines à Dakar ». La marmite est déjà pleine ! De sorte que les migrants sont regardés de travers, renforçant la sale réputation de ceux « qu’il faut absolument chasser des centres névralgiques et relocaliser en périphérie ».

Migration chinoise et compétitions urbaines à Dakar, de Cina Guèye

Vendeurs de rue à Dakar © Cina Guèye

Sur n’importe quel point de la ville, il est toujours étonnant d’observer des étrangers s’installer dans un pays. Il est toujours étrange de découvrir que ces hommes et ces femmes n’étaient pas particulièrement commerçants dans leurs provinces d’origine, des régions côtières comme le Guangdong, le Zhejiang et le Fujian, avec leurs quartiers pauvres qui forment le creuset des « Chinois d’outre-mer » : partir pour faire fortune. Grossistes, détaillants en produits chinois, restaurateurs ou gérants de cliniques spécialisées dans la médecine traditionnelle chinoise, il n’est pas une petite ville sans une enseigne affichant cette entrée en scène africaine. Tout est affaire de contraste, d’habitude, de façon de faire, de se nourrir, de s’amuser. Je pense soudain à cette rue du Plateau à Dakar où, sur deux cents mètres, des bars privés aux enseignes chinoises laissent voir – par jeu de vitrage sophistiqué – des karaokés dédiés aux jeunes adolescents chinois que les passants regardent de travers. L’agent de sécurité sénégalais n’en croit pas ses yeux. Il se retourne sans cesse, ébahi par la nudité des épaules, cette petite richesse adolescente qui, chaque semaine, défile dans ces lieux de jeu. Que viennent-ils faire « chez nous » ?

Mais, cette fois, la colère monte sur le marché local des cordonniers, la dynamique ancienne du traitement du cuir, du sac à main et de la chaussure prend un coup dans l’aile. Voilà le travail artisanal doublé par la chaussure étrangère, un segment de la cordonnerie sénégalaise mis à terre, la colère contre la contrefaçon, les commerçants maliens, burkinabés et congolais qui ne viennent plus se ravitailler. « Ce que les chinois apportent en un jour, c’est ce que nous produisons en un mois », s’exclame Lamine, cordonnier à la Médina, et d’ajouter : « nos machines à coudre sont obsolètes. Nos finitions imparfaites ! ». Les efforts d’adaptations tombent à l’eau, la division du travail engendrée par cette migration durcit les relations entre les ambulants et les tabliers, les grossistes et les demi-grossistes.

En bas de l’échelle commerciale, les ambulants sont des dizaines de milliers à parcourir la ville et ses « lieux à forte concentration » et à pratiquer le savoir-faire du « porte à porte ». Les « tabliers » paient une taxe journalière de 4,52 euros. C’est une ressource pour les communes d’arrondissement qui favorisent l’installation de tables sur les chaussées et sur les routes pour assurer les prestations. Tout est en faveur des ambulants qui assurent mille services, dépannages, alimentations, boissons, et chaussures du pays. Or, voilà l’architecture qui s’effondre par morceaux, la production marchande locale cassée par la stratégie du « bas coût », le réseau transnational de la chaussure étrangère prenant place sans la moindre régulation.

L’affaire des cordonniers n’est qu’un exemple de ce que veut dire la « mondialisation par le bas », selon l’expression d’Alain Tarrius. Les cordonniers expérimentés, les jeunes en formation dans le métier de la chaussure, les savoir-faire avec le cuir, les retransmissions de commerces, la fonction familiale des réseaux, un ensemble de structures productives s’effondre au profit des usines-mondes de la Chine. Alors les jeunes apprentis s’interrogent : « on nous dit, ne partez pas en Europe, restez ici pour produire localement, et pendant ce temps, on nous rafle la mise ! » Et d’ajouter : « Les Maliens qui venaient acheter 5 000 paires de chaussures par semaine, ils ne viennent plus à cause de quelques conteneurs ! C’est la fin pour nous ». La détresse est palpable. Cette « mondialisation par le bas » rappelle la force de déstabilisation des mises en concurrence qui oblitère les capacités locales à produire. Elle interroge à nouveau les politiques publiques chargées de surveiller ces espaces souterrains transnationaux. Le caractère économique de cette domination s’ajoute à bien d’autres disqualifications qui conduisent des milliers de jeunes à regarder les embarcations de bois prendre la mer vers l’Europe.