« Un silence saumâtre »

Soulevez l’étiquette « premier roman » qui ne manquera pas d’accompagner Allô la Place, vous y trouverez un récit morcelé, une déambulation, un essai de prose poétique, un jeu de cubes – tiens, la voilà, l’image qui pourrait convenir à ce texte. Ce jeu-là a été confectionné par Nassera Tamer, une jeune écrivaine qui a une double formation : de droit, sans doute celle qui lui permet de vivre, et de littérature, sûrement celle qui lui permet d’écrire et d’entendre – les gens, les mots, les silences, les grésillements, les filigranes dont sont faites les langues. La trame du livre, elle, est simple, facile à suivre, même si elle est rompue presque à chaque tourne de page.

Nassera Tamer | Allô la Place. Verdier, 192 p., 18,50 €

Nassera Tamer a choisi deux fils directeurs. Le premier est son désir de ré-apprendre et de parfaire la langue de ses parents et de son enfance : le darija, le dialecte marocain. Elle est en effet née au Havre de parents venus du Maroc, elle a grandi dans un HLM, mais, des fenêtres de son lycée, elle regardait « le ciel où s’endormaient les cheminées de l’usine pétrochimique » et elle n’a eu de cesse de quitter cet environnement hostile pour aller à Paris. Allô la Place a une évidente, quoique détournée, dimension autobiographique.

Le second fil est un objet trivial : ces magasins de ville devant lesquels vous passez sans y faire attention, les taxiphones. Ce sont des échoppes nées avec le numérique, qui vendent toutes sortes d’accessoires de téléphonie et permettent d’appeler à moindre coût les proches restés « au pays ». Nassera Tamer y est beaucoup allée pour appeler ses parents, sa mère surtout. Elle a écouté et observé ces lieux. S’y retrouve une population venue des quatre coins du monde, peu fortunée, débrouillarde, plutôt masculine, née des migrations, d’une globalisation de fait et de l’internétisation de la planète. La dimension autobiographie cède alors la place à une réflexion fragmentée et intériorisée sur cet univers à la fois clos et ouvert, à la limite de la légalité, sur le monde tel qu’il y est filtré, relié et miniaturisé, accessible partout et de partout.

Deux fils directeurs, donc. Une histoire ? Peut-être. Plutôt une succession de séquences séparées par des blancs, des cubes de prose alternant le récit de l’apprentissage du darija sur Zoom et celui de ses arrêts dans tel ou tel taxiphone de Paris, dont le bien nommé « Allô la Place ». Le treizième arrondissement où a vécu l’autrice domine, mais on y trouve aussi le quartier de la Chapelle.

     Nassera Tamer, Allô la Place
Taxiphone © CC-BY-2.0/Rusty Clark/Flickr

Si nous parlons de cubes, c’est parce que chaque bloc de prose semble former un tout écrit au présent, un temps qui paraît neutre, presque froid, mais aussi, un peu, au passé, quand la mélancolie l’exige, quand la séparation d’avec les parents est trop douloureuse. C’est aussi à cause de l’absence de conjonctions de coordination. Les phrases sont courtes, juxtaposées, le rythme est très régulier, presque métronomique, mais peu à peu il emporte le lecteur, et peu à peu la simplicité de la langue, son extrême contemporanéité, souvent proche de l’oralité, se voit assortie de légères torsions, de mots perlés, d’images très personnelles, de drôles d’adjectifs, de phrases nominales lancées comme des serpentins au déroulement incomplet.

Nassera Tamer évoque avec une oreille d’une extrême acuité ce qu’est une langue, d’où elle sourd et où elle se niche, ce qu’elle fait, ce qu’elle dénote aussitôt et à retardement, ce qu’elle produit affectivement et physiquement : elle parle de glotte, de gorge, de thorax… Ré-apprenant l’arabe marocain, la voilà qui se réjouit du jour où, enfin, elle sent que celui-ci lui redevient naturel, spontanément musculaire : « Mon arabe se délasse, ma bouche se lâche, comme dit Mer. Le souffle, les cordes vocales, la langue, les lèvres retrouvent comment s’y prendre ».

Mer : c’est le nom de la jeune femme qui lui sert de professeur sur Zoom, rencontrée sur une appli. L’autrice se demande si ce prénom est l’abréviation de Mériem ou de Méditerranée. Le lecteur, lui (ou elle), se demande si c’est elle qui a imaginé ce prénom qui rime avec son nom de famille, Tamer, avec la mer qui sépare les deux femmes, avec l’amer de l’arabe (« Longtemps l’arabe s’allie pour moi à l’amer », écrit-elle), avec la mère, dont elle aime « la nacre inchangée de [la] voix », et la « langue-chimère », celle de ses parents et la sienne, celle qui vit en elle. La douceur trompeuse du son revient comme une rime intérieure et contribue à la musicalité du texte.

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Y contribuent aussi la présence de la voix, dont celle des chanteuses marocaines appelées cheikhat, et l’omniprésence du silence, décliné en autant de modes qu’il y a de peur, de gêne et de nostalgie. Il y a aussi les mots inventés par les locuteurs venus d’ailleurs, comme une pincée de sel au goût sucré : la mère qui parle de sa fille « disparente » pendant les sept ans où elle ne lui a plus téléphoné ; l’exilé ouïgour qui qualifie son pays natal d’« inretournable ». Ces néologismes (le terme convient-il vraiment ?) enrichissent-ils la langue française ? Oui, mais pour quelque temps seulement. Dans Allô la Place, ils sous-entendent surtout la perte, un malaise diffus, un déchirement. Ce sont des mots éphémères, en transit eux aussi.

Allô la Place fait valoir une autre catégorie de mots en transit, mais une catégorie moins souriante, purement pragmatique, laide, comique si elle est lue sous un certain angle : le vocabulaire de la téléphonie. Le livre comprend plusieurs reproductions de placards publicitaires de taxiphones dont la disposition et la typographie chaotiques ont été reprises. kw world com. com en vente ici. @ Ria. MoneyGram, One night of queen, le meilleur de queen depuis queen… Le tissu du monde y est concentré en quelques agrégats de lettres et de sigles, quelques poignées de termes mort-nés pourtant fort utiles quand ils vous évitent de mourir d’arrachement. Qui sait dans combien d’années ces termes auront disparu, l’hyper-connexion est si rapide, les câbles sous-marins se multiplient tant, la terre continue à être forée…

Toutes ces questions sont présentes dans le livre, posées de façon discrète, néanmoins là, comme une hantise, preuve de la lucidité de Nassera Tamer et de cette rage blanche que nous sommes nombreux à éprouver : constat, impuissance, inévitabilité. Nous en sommes, de ce monde qui relie autant qu’il exile, tout en voulant ne pas en être, alors que faire ? Nassera Tamer ne répond pas. Elle s’interroge, perplexe, distillant ces interrogations au fil de son livre qui dégage un profond sentiment de solitude (elle parle de « solitude sotte »), de tristesse, de fragilité. Le livre lui-même, Allô la Place, semble fragile, telle une succession de cubes produisant un son ténu et assourdi.