Demain les bêtes ?

Deuxième roman de Phœbe Hadjimarkos Clarke, Aliène passe nos incertitudes contemporaines à la réjouissante moulinette d’un récit oscillant sans cesse entre comique et drame. Dans un avenir très proche, la vie de Fauvel, « une trentenaire borgne qui vit d’allocations », n’avancera plus. Elle essaie de lui donner un nouveau départ, ou au moins de trouver un peu d’apaisement, en allant à la campagne garder quelques jours Hannah, une énorme chienne clonée. Mais la geste de Fauvel et d’Hannah va surtout devenir une histoire syncopée des violences actuelles et des peurs qu’elles engendrent, éclairée par une lucidité paradoxale puisque ses protagonistes errent le plus souvent dans le brouillard, l’esprit distordu par de nombreux joints. Le roman a obtenu le prix du livre Inter 2024.

Phœbe Hadjimarkos Clarke | Aliène. Éditions du sous-sol, 288 p., 19,50 €

Fauvel a perdu son œil suite à un tir de LBD en fin de manifestation. Grâce à cette blessure emblématique d’un certain rapport de la police française à ses concitoyens, « l’injustice a pu s’incarner dans un corps – le sien – en prenant la forme de la souffrance », et la vie de Fauvel a basculé dans la crainte permanente. Cependant, sa panique venait de plus loin : d’un beau-père verbalement violent et rabaissant. Aussi, Fauvel commence par avoir peur d’Hannah, elle s’attend à ce que la chienne lui soit hostile, d’autant plus qu’elle est réputée agressive, mais finalement l’animal semble bien l’aimer et ce « miracle » fait renaître une certaine confiance chez l’héroïne.

Phœbe Hadjimarkos Clarke, Aliène.
Phoebe Hadjimarkos Clarke © Bénédicte Roscot

L’écriture de Phœbe Hadjimarkos Clarke déjoue toutefois les pistes qu’elle ébauche, passant constamment de l’humour à l’angoisse, de l’exploration de l’intime à l’esquisse d’une anticipation climatique, de la fable campagnarde hantée de chasseurs tourmentés par des extraterrestres à la fiction sociale ; le tout mâtiné d’horreur fantastique. Ce coq-à-l’âne permanent correspond aux questionnements de l’héroïne, comme à un monde opaque, impossible à comprendre. Les gens qu’on connaît, vus dans une émission de téléréalité, ne se ressemblent plus et, à partir de la moitié du roman, la brume baigne toute la campagne.

La seule constante, le seul point sûr semble être la violence, multiforme, mais dont l’unité ressort explicitement : « Quand Julien chasse et tue, quand il piste les aliens, Fauvel perçoit l’ossature, elle perçoit la même logique qui l’a écrasée, qui écrase tous les faibles quels qu’ils soient ». Les oppressions s’exerçant à l’encontre des animaux, des femmes, des homosexuels, des manifestants, des ouvriers grévistes, sont toutes de la même essence. Une essence ancienne, puisque les interventions des extraterrestres sont rapprochées des légendaires chasses sauvages. Pour autant, l’intrigue déjoue tout simplisme : les violences s’imbriquent, Julien et ses amis chasseurs « à gros poings » sont par ailleurs exploités par l’usine d’eau minérale. La sauvagerie, étrangeté et violence, devient alors un moyen d’échapper à une existence bloquée, trop angoissante ou trop terne : les chasseurs qui disent avoir été enlevés, ravis aux deux sens du terme, n’ont d’autre désir que de retourner dans les vaisseaux extraterrestres pour revivre la lumineuse et heureuse dépossession, quasi sexuelle, qu’ils y ont connue.

Phœbe Hadjimarkos Clarke, Aliène.
La bête © Jean-Luc Bertini

Les restes d’animaux démembrés dans les bois ne sont-ils pas un rituel, une tentative de rappeler les extraterrestres ? Ou juste les restes des chasses habituelles ? Ou l’œuvre de la chienne Hannah ? Ou les chasseurs se moquent-ils de Mich-Mich, le thésard qui recueille leurs récits ? L’enquête hésitante de Fauvel n’apportera pas de réponse sûre, car la forêt qu’elle parcourt reste illisible. Seule Hannah pourra être en partie innocentée puisqu’« elle serait incapable de découper un vagin de poney ». Dans ce cadre obscur, où « la surveillance ne s’arrête jamais », même au fond des bois, mais où elle n’apporte aucune certitude, le lecteur rit et les personnages fument et boivent tant il n’y a rien d’autre à faire.

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Le retour à l’animalité peut soulager : Fauvel, qui s’est donné à elle-même un nom de bête, dans ses rêves se confond de plus en plus avec Hannah, la chienne au nom de femme. Y apparaît aussi une ourse, qui finit par passer dans une réalité ni plus ni moins vraie. Ours dont il faudrait étudier le retour dans la littérature contemporaine, qu’elle soit française, d’Embrasse l’ours de Marc Graciano à Croire aux fauves de Nastassja Martin et à La peau de l’ours de Joy Sorman (Gallimard, 2014), ou non, de Gorge d’or d’Anni Kytömaki à La femme ourse de Karolina Ramqvist (traduit du Suédois par Marina Heide, Buchet Chastel, 2021) et Dans la gueule de l’ours de James A. McLaughlin (traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Rue de l’Echiquier, 2020). Toujours pour affirmer notre proximité avec la bête et, par ricochet, notre étrangeté animale. L’« aliène », c’est autant Hannah, la chienne créée en laboratoire, que Fauvel, la femme qui zigzague dans les bois.

Phœbe Hadjimarkos Clarke réussit un étonnant roman faussement rural : les piétinements et les erreurs de quelques personnages dans une campagne humide et sombre y révèlent la brutalité d’une société qui préfère se voiler dans l’absurdité plutôt que de sacrifier sa capacité d’oppression et l’absurdité. Ne reste alors que l’humanité de personnages qui nous ressemblent trop pour qu’elle ne nous touche pas.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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