Le prix de l’intelligence du social

Durkheim utilisait indistinctement déjà en son temps le terme de sociologie et celui de « science sociale » (cours de science sociale de 1888) ; Edmond Demolins, disciple de Frédéric Le Play, fonda en 1886 la revue La Science sociale, périodique d’« observation méthodiques des faits sociaux ». Plus tard, Pierre Bourdieu parlera lui aussi souvent de « la science sociale », de même que le groupe du MAUSS réuni autour d’Alain Caillé, qui publiera en 2018 un livre intitulé Des sciences sociales à la science sociale (Le Bord de l’eau). On voit bien qu’au-delà de la désignation d’une science, il y a un mouvement de fond traversant le XXe siècle, siècle de l’essor et de l’institutionnalisation des sciences humaines et sociales, vers leur unification. L’enjeu n’est pas de dénommer plus ou moins correctement une science particulière, en l’occurrence la sociologie, mais bel et bien d’unifier les sciences sociales.


Dulac, Pour une science du social. CNRS Éditions, 352 p., 26 €


C’est à cette tâche que se consacre le collectif de chercheurs appelé « Dulac » (on aimerait connaître la signification de ce nom), composé essentiellement de trois géographes, trois historien.ne.s médiévistes et un historien moderniste. Fondée en 2011, cette communauté de recherche a certainement atteint dans ses travaux un seuil de maturité lui permettant de publier aujourd’hui une sorte de « manuel-manifeste » qui vise à « en finir avec les sciences sociales ». Il n’est pas insignifiant de remarquer la part que prennent les géographes, même en infériorité numérique, dans cette aventure. Longtemps discipline dominée, la géographie a depuis quelque temps redressé la tête, en montrant qu’elle n’était pas seulement bonne à projeter sur divers supports, fussent-ils interactifs, des données pour l’essentiel produites ailleurs, mais que son objet, l’espace, était, au même titre que le temps, à la racine des processus sociaux de l’hominisation/humanisation entendus au sens large.

Pour une science du social, du collectif Dulac

On l’a dit, le débat autour de la pluridiversité des sciences humaines et sociales, de l’économie au droit en passant par la linguistique, la sociologie et l’histoire, sans oublier la psychologie et la politique, n’est pas nouveau, et il est dommage que les auteurs du « manuel-manifeste » n’aient pas, en commençant, livré leur analyse de cette histoire. Il faudrait plutôt parler de combat, tant ce champ d’études a été traversé par de multiples tentatives de prise de contrôle d’une discipline sur les autres. Combat, mais aussi sécession : l’économie, par exemple, désireuse de s’émanciper d’un certain flou épistémique prêté aux sciences humaines et sociales, regarde de plus en plus vers les mathématiques ; évoquons également l’archéologie, ancienne « discipline auxiliaire », selon l’appellation vieux style, se tournant vers les sciences de l’environnement et de la terre pour acquérir enfin un statut « sérieux ».

Mais cette histoire tourmentée a connu également d’extraordinaires moments de lucidité : pour n’en citer qu’un, le moment Bourdieu, déclarant dans son Esquisse pour une auto-analyse avoir « travaillé à réunifier une science sociale fictivement morcelée » et s’être trouvé de proche en proche « présent à la totalité du champ des sciences sociales ». De ce point de vue, il faut relire les pages des cours au Collège de France concernant les rapports entre sociologie et histoire (De l’État, 2012 : « l’historien qui dit : « je fais l’histoire du Conseil d’État », ferait mieux de dire :  » je fais l’histoire du champ bureaucratique » »), ou celles du premier tome de la Sociologie générale (Seuil, 2015) sur la hiérarchisation des disciplines entre elles. Le projet d’« anthropologie totale » de Pierre Bourdieu, principe d’unification des sciences humaines et sociales, n’aura pas connu de traduction institutionnelle, mais sa leçon mérite d’être méditée.

Pour une science du social, du collectif Dulac

À Paris (2005) © Jean-Luc Bertini

La demande actuelle de réunification des sciences de l’homme ne laisse pas d’être paradoxale. Plus les dimensions de l’existence humaine s’autonomisaient, et c’est la marque de l’époque moderne de distinguer toujours davantage l’économique, le politique, le religieux, l’art et le social (la « science sociale », la sociologie, suit l’invention du « social » au XIXe siècle), plus les disciplines chargées d’en rendre compte s’éloignaient, à force de spécialisations toujours plus prononcées, du centre de leur préoccupation commune, l’homme, au risque de le rendre incompréhensible et de perdre également le « monde social ». D’où les querelles sorbonicoles de frontières, les mises sous tutelles, les « auxiliarisations », les prétentions à fournir le paradigme fondamental. Au point que les sciences, les vraies, les « dures », ont cru qu’elles devaient intervenir pour régler définitivement la question et faire vraiment disparaître l’objet du litige, l’homme. Et l’on a vu certains soutenir qu’avec la jonction entre neurosciences, linguistique et informatique, la question du langage (et en même temps celle de la mémoire, de l’histoire) était résolue ; qu’avec la jonction entre biologie et sociologie, la question de la société (et avec elle la politique) s’évanouissait ; la fausse diversité des disciplines des sciences de l’homme était démasquée et réduite à un défaut d’épistémologie.

Dans cette lutte pour définir le savoir légitime, les praticiens des sciences humaines et sociales ont riposté par l’interdisciplinarité ou la transdisciplinarité. Pour éviter « conscience malheureuse » et déclaration incantatoire, le regretté Bernard Lepetit tentait, en 1990 dans la Revue de synthèse, de la définir « comme un processus maitrisé d’emprunts réciproques, entre les différentes sciences de l’homme, de concepts, de problématiques et de méthodes pour des lectures renouvelées de la réalité sociale ». Le groupe Dulac veut aller au-delà (même si, à la fin de l’ouvrage, il évoque la nécessité de favoriser les « transgressions disciplinaires »).

Pour une science du social, du collectif Dulac

En Californie (2009) © Jean-Luc Bertini

D’abord, il faut assurer que le « social » existe et qu’il ne se réduit pas au biologique, à l’évolution d’un certain mammifère, et qu’il est « pensable ». Cela suppose de renoncer à « l’objet » propre de chaque discipline et de privilégier les « dimensions » ‒ « toute problématique susceptible de prendre en compte l’ensemble du social, mais selon un angle d’attaque particulier » ‒ comme autant de « coupes transversales » qui offrent « une série de connexions entre des objets qui resteraient, sinon, séparés les uns des autres ». Et pour rendre compte des dimensions, essentiellement l’espace et le temps, il est nécessaire de déployer une analyse dite « bilantielle », inspirée des techniques financières du bilan, suivant deux axes : la « socialité » (le sens de ce terme, dans l’ouvrage, ne paraît pas très fixé, tantôt il désigne des « objets » isolables de leurs contextes, tantôt il indique des acteurs et des actions) et la « sociétalité » (la cohérence systémique d’une société) ‒ on pourrait synthétiser cette distinction en parlant d’action (socialité) et de cadre (sociétalité). Cette opération, selon les auteurs, permet de mobiliser les concepts des différentes disciplines, en les classant et en explicitant les relations qu’ils entretiennent, en vue, concluent-ils un peu naïvement, de la « formalisation d’une sorte de champ » (on aura reconnu dans ce dernier mot le concept central de la sociologie de Bourdieu, lequel posait la question « difficile », parce que perturbant les préconceptions du monde social comme une maison bien ordonnée et finie, du « champ des champs »). Cette approche (dimensionnelle) et cette méthode (bilantielle) sont censées favoriser un rapport plus riche au social.

Mais les auteurs peinent à convaincre, tant les propositions qu’ils avancent semblent déjà intégrées à la recherche disciplinaire et notamment celle des historiens et des géographes. Des tournants ont eu lieu, tournant linguistique, tournant spatial et celui des temporalités, tournant de la théorie de l’acteur-réseau (promue par Bruno Latour, récemment disparu), qui, s’ils obtiennent des résultats passionnants localement, ne parviennent pas à briser les logiques disciplinaires institutionnelles. Il faudrait multiplier les expériences autour de la construction d’objets, à la manière, qu’il nommait « histoire comparée », mais ô combien signifiante, de Marc Bloch dans Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), autour desquels il réunit technique, droit, anthropologie, géographie et, bien sûr, histoire.

Le groupe Dulac nous donne malgré tout une piste prometteuse : substituer aux actuels cours d’histoire, de géographie et d’économie une « discipline d’initiation à l’étude du social ». Ce qui aurait certainement pour effet de bousculer les bastions disciplinaires à l’université. Quoi qu’il en soit, du temps sera encore nécessaire pour que l’invention de procédures heuristiques, de protocoles d’expérience, entraîne la convergence des regards.

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