Bourdieu, vingt ans après

Vingt ans après la mort de Pierre Bourdieu, survenue le 23 janvier 2002, une nouvelle moisson de titres porte au jour les actes de la sociologie « se faisant ». L’intérêt au désintéressement clôture la série des cours donnés au Collège de France. À côté de ce laboratoire conceptuel qui nous fait pénétrer dans les coulisses d’une révolution symbolique, Microcosmes lance une nouvelle collection des éditions Raisons d’agir, fondées par le sociologue. Sous un titre éponyme, elle est destinée à développer le programme de recherche qu’il avait tracé dans ce volume. Un petit recueil de textes en partie inédits donne à voir sa conception de la réflexivité, de la vigilance épistémologique à l’objectivation du sujet de l’objectivation, et, tandis que le dépôt du fonds des archives Pierre Bourdieu au Grand Équipement documentaire du Campus Condorcet sera inauguré le 3 février à Aubervilliers, un collectif de chercheurs reconstitue les stratégies scientifiques et pratiques d’enquête du sociologue et de son équipe à partir des archives du Centre de sociologie européenne.


Pierre Bourdieu, L’intérêt au désintéressement. Cours au Collège de France (1987-1989). Édition de Julien Duval. Seuil/Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 400 p., 26 €

Pierre Bourdieu, Microcosmes. Théories des champs. Édition de Franck Poupeau. Raisons d’agir, coll. « Microcosmes », 700 p., 29 €

Pierre Bourdieu, Retour sur la réflexivité. Édition établie et présentée par Jérôme Bourdieu et Johan Heilbron. EHESS, coll. « Audiographie », 136 p., 8 €

Julien Duval, Johan Heilbron et Pernelle Issenhuth, Pierre Bourdieu et l’art de l’invention scientifique. Enquêter au Centre de sociologie européenne (1959-1969). Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque des sciences sociales », 460 p., 48 €

Marc Joly, La sociologie réflexive de Pierre Bourdieu. CNRS Éditions, coll. « Biblis », 416 p., 10 €

Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Pierre Bourdieu, une bibliographie. Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 376 p., 15 €


La théorie sociologique de Pierre Bourdieu

Si l’on reclasse dans l’ordre chronologique les cours du Collège de France, coédités par les éditions du Seuil et Raisons d’agir depuis 2010, L’intérêt au désintéressement se situe entre, d’un côté, les deux imposants volumes de Sociologie générale (vol. 1 : 1981-1983 ; vol. 2 : 1983-1986), où Bourdieu élabore les fondements de sa théorie sociologique et affûte ses concepts de champ, d’habitus, de capital et de violence symbolique ; et, de l’autre, Sur l’État (1989-1992), qui sera suivi des « Fondements sociaux de l’action économique », parus sous le titre Anthropologie économique (1992-1993), puis de Manet. Une révolution symbolique (1998-2000). Bourdieu avait publié de son vivant, en 2001, une synthèse du dernier cours (tenu en 2000-2001), Science de la science et réflexivité, dans la collection « Cours et travaux » de la maison d’édition qu’il avait fondée, Raisons d’agir.

L'intérêt au désintéressement, Microcosmes… Bourdieu, vingt ans après

Pierre Bourdieu © CC/Doris Poklekowski

Ces cours n’avaient pas vocation à être édités en l’état. Ils font écho à des articles parus au même moment, dans sa revue Actes de la recherche en sciences sociales ou ailleurs, et à des conférences que Bourdieu donne en France ou à l’étranger. Le 10 mars 1988, le sociologue dit qu’il ne souhaite pas être enregistré parce qu’« une vertu de la communication orale est qu’elle permet de dire des choses un peu simplistes, en les corrigeant ou en disant qu’elles sont simplistes ». Il y revient le 14 avril, alors qu’il imagine Durkheim refaisant « du Hegel sans y penser » : « Je dis là l’une de ces choses très naïves qu’on n’écrit pas, mais un cours n’est pas un écrit : on peut y communiquer des choses qu’on n’écrira pour rien au monde mais qui sont, finalement, je crois, plus importantes ». L’échec des tentatives des éditeurs du cours sur Manet de l’incorporer au livre inachevé coécrit avec Marie-Claire Bourdieu, et le choix heureux de les publier à la suite en un volume unique, mettent en lumière l’écart entre transmission orale et écriture, entre la pensée en train de s’élaborer, avec une intention pédagogique d’explicitation des étapes du raisonnement et de la méthodologie, et la publication des résultats de recherches empiriques ou d’une réflexion théorique aboutie.

C’est pourquoi il faut applaudir la décision de contrevenir à la volonté du maître en publiant ces enseignements qui, garnis d’un solide appareil critique, d’index nominaux et notionnels, et d’éclairantes mises en perspective de la situation du cours dans l’œuvre, constituent un véritable laboratoire de sa théorie et de ses fondements épistémologiques. Faisant suite à sa leçon inaugurale, analyse réflexive – et quelque peu sacrilège – de ce rite d’institution (parue en 1982 sous le titre Leçon sur la leçon), le cours de l’année 1981-1982 s’ouvrait ainsi sur l’opération fondamentale des sciences sociales qui consiste à nommer et à classer, interrogeant le rapport des classements savants aux catégories du monde social pour les situer entre les classements pratiques, dont l’insulte est un exemple extrême, et la nomination officielle, acte d’institution (ou de destitution) qui est néanmoins le fruit de luttes de classements que la sociologie se doit de reconstituer sous peine de naturaliser la représentation dominante du monde. Cette réflexion d’inspiration néo-kantienne met l’accent sur leur caractère performatif. Il en découle un questionnement sur le pouvoir symbolique de constitution et d’institution, et sur l’opération magique de délégation à un porte-parole dépositaire de l’autorité de parler au nom du groupe. C’est cette opération qui confère à l’État son pouvoir de trancher les luttes symboliques et de monopoliser la violence symbolique légitime.

Récusant l’alternative entre l’individu et le groupe, le cours de l’année suivante (1982-1983) appréhendait l’objet de la science sociale comme la relation entre les deux manifestations du social, dans les corps (habitus) et dans les choses (champs), en dégageant les invariants et les variations, en vue élaborer une théorie de la pratique qui englobe le mode de connaissance pratique – mais aussi le mode de connaissance savant produit dans le champ intellectuel. La théorie des champs, conçus comme des possibles qui sont à la fois des champs de forces et des champs de luttes, est illustrée par l’analyse du champ littéraire et artistique en France à la fin du XIXe siècle. Le cours de 1983-1984 sera l’occasion de développer l’analyse des champs comme espaces d’investissements spécifiques, qui requièrent l’accumulation d’un capital spécifique, dont la distribution inégale conditionne les stratégies des agents. Différenciant les sociétés capitalistes des sociétés précapitalistes par leur degré plus élevé d’objectivation des capitaux, Bourdieu y précise sa théorie des espèces de capital (économique, politique et culturel), et de ses trois états : habitus incorporé, objectivé et institutionnalisé. La relation dynamique entre habitus et champs, qui sous-tend les perceptions divergentes que les agents ont du champ, et donc les luttes qu’ils engagent pour la définition de son nomos, occupe le cours de 1984-1985.

Ces luttes symboliques, qui transforment le champ de forces en champ de luttes, sont développées l’année suivante en articulant les trois concepts d’habitus, de champ et de capital. Bourdieu y pose aussi la question de l’unité du moi à travers les espaces, en s’appuyant notamment sur les théories philosophiques et linguistiques de la nomination (Frege, Russell, Kripke, Ziff), qui renvoient aux questions initiales de la première année sur les rites d’institution et sur le rôle du langage dans la construction sociale de la réalité perçue, mais prises cette fois au niveau de l’identité individuelle (nom propre, curriculum vitae, cursus honorum, casier judiciaire, etc.). À l’opposé du présupposé subjectiviste de la phénoménologie sociale, cette construction n’en est pas moins collective et elle est le produit de luttes cognitives. S’interrogeant sur la position des sciences sociales dans ces luttes, et sur la tension entre relativisme et rationalité (à laquelle il consacrera son tout dernier cours, en 1999-2000), il revient, pour l’illustrer, à la problématique des classes sociales qui avait ouvert la série.

Comment se produit l’intérêt au désintéressement ?

L’intérêt au désintéressement, initialement intitulé « À propos de  l’État», ouvre, après une interruption de deux ans, une nouvelle série, les réflexions développées dans le cours de 1988-1989 se prolongeant dans celui sur l’État. Comme les précédents, ce cours fait revivre le pédagogue et le lecteur qu’était Bourdieu, soucieux de commenter chaque référence à l’appui de sa réflexion, de la situer dans l’espace épistémique, d’en montrer les apports et les lacunes, mettant en garde contre les fausses coupures épistémologiques avec le sens commun dont la philosophie de Heidegger offre des exemples (qu’il développe alors dans L’ontologie politique de Martin Heidegger, publié en 1988), invitant son auditoire à lui poser des questions par écrit, auxquelles il répond – parfois longuement – au début de chaque cours, riant de piques contre ses adversaires ou de formules d’autodérision, ouvrant des parenthèses parfois interminables qui « expriment par une sorte de métadiscours des intentions profondes de [s]on travail ».

L'intérêt au désintéressement, Microcosmes… Bourdieu, vingt ans après

Car ces cours donnent à voir le grand lecteur qu’était Bourdieu, un lecteur réflexif qui préconisait – bien avant l’introduction en France de l’historicisme radical de Quentin Skinner et de l’école de Cambridge (à laquelle il allait contribuer en publiant, en 2000, dans la collection « Liber » des éditions du Seuil, une traduction de La liberté avant le libéralisme) – ce qu’il appelle la « double historicisation », à savoir celle du texte qu’on lit et celle du chercheur qui le lit. D’entrée de jeu, le sociologue appelle à dépasser l’alternative entre une lecture interne décontextualisée et une lecture externe réduisant le texte à n’être que le reflet de rapports sociaux extérieurs. Contre les anachronismes qu’il reproche aux historiens comme aux philosophes, l’interprétation doit s’éclairer des conditions spécifiques de production du texte en question, des propriétés de son auteur et de son inscription dans un espace de problématiques qui lui confère sa pleine signification.

La méthode est illustrée en acte, dans son cours de 1987, par la lecture qu’il fait d’un texte du chancelier d’Aguesseau, découvert un peu par hasard, au fil de ses recherches. Ce texte qui, en établissant la transcendance de la justice, affirme l’indépendance des juges, des magistrats, du Parlement, par rapport à Dieu, au roi, à la noblesse et au commerce, est pour lui fondateur du champ juridique en ce qu’il exprime de façon paradigmatique « l’esprit juridique » – au sens où Weber voyait dans le texte de Benjamin Franklin un idéal-type de « l’esprit du capitalisme ». Bourdieu se propose de le lire dans une généalogie rapprochant des auteurs que la division disciplinaire sépare – tels Montaigne, Charon, Bodin et Rousseau – en vue de retracer l’apparition d’une théorie du bien public.

Son cours entend, en effet, cette année-là, élucider le double processus par lequel se constituent « d’une part, un jeu dans lequel on a intérêt à l’intérêt général parce que l’amour de l’intérêt général y est récompensé positivement, par la gloire, et d’autre part, un amour du jeu ». Selon le sociologue, « l’intérêt au désintéressement vécu comme passion de désintéressement est la rencontre entre ces deux processus qui produisent », dans le cas particulier du droit, une « libido juridique et un univers dans lequel cette libido juridica […] est récompensée ». Un tel amour du jeu, loin d’exclure le conflit, le sous-tend en lui conférant un sens particulier et en le soumettant à des règles, qui n’ont pas besoin d’être explicites pour orienter les conduites : le champ juridique français ne se dotera de telles règles formelles qu’en 1830, moment de l’organisation de la profession d’avocat.

L’intérêt au désintéressement sous-jacent à la vocation à l’universel caractérise aussi les fonctionnaires. Dans son cours de 1990-1992 sur la genèse de l’État moderne, le sociologue montrera que celui-ci est étroitement lié à l’émergence d’un champ juridique relativement autonome qui, en affirmant l’indépendance des juges, contribue à dissocier l’intérêt général de celui de la Maison du roi. Cette réflexion sur l’État s’amorce dès le cours d’avril 1988. Bourdieu y présente deux positions canoniques sur l’État, celle, idéaliste, de Hegel, et celle, matérialiste, de Marx, positions qui, bien que contradictoires, ne s’excluent pas et expriment, à ses yeux, dans leur contradiction même, l’ambiguïté foncière de cette entité. Pour Hegel, la volonté universelle n’est pas le produit des bureaucrates comme individus mais de la bureaucratie caractérisée par sa hiérarchie et sa spécialisation. Si Marx détruit à juste titre cette vision harmonieuse et enchantée de la bureaucratie, notamment en pointant les luttes qui l’habitent, sa vision fonctionnaliste ne permet pas de rendre compte de l’efficacité symbolique de ce système. Bourdieu montre pourtant qu’une lecture attentive de Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, ainsi que du chapitre X du livre 1 du Capital, où il est question des lois industrielles et des inspecteurs de santé, révèle une conception plus complexe de l’État que le simple reflet des intérêts des classes dominantes : Marx ne conteste pas, selon lui, l’autonomie de la bureaucratie, mais il la décrit comme opérant une appropriation privée du public. « Je pense qu’au sommet de sa forme Marx aurait fait mieux », commente Bourdieu : il aurait pu questionner l’efficacité politique de cette appropriation de l’universel, qui fonde ce que le sociologue définit comme la « violence symbolique ». Car ce n’est qu’en le dissimulant que l’État sert efficacement les intérêts des dominants. C’est pourquoi les deux visions, hégélienne et marxienne, doivent être conciliées pour penser l’État.

La réflexion sur le désintéressement sera reprise dans le cours de 1992-1993 sur les « fondements sociaux de l’action économique », où Bourdieu revient longuement sur l’analyse qu’il a proposée du don et du contre-don dans Le sens pratique. L’analyse du don par Derrida dans Donner le temps (Galilée, 1991) lui permet de confronter les modes de connaissance objectiviste et subjectiviste : « La vérité objective du don, c’est l’échange ; la vérité subjective, c’est le désintéressement ». Lisant Mauss à travers le prisme de l’anthropologie structurale, Lévi-Strauss a inscrit le don dans la relation objective d’échange : faire un don, c’est attendre un contre-don ; le don oblige celui que le reçoit. Pourtant, sur le plan des relations subjectives, le don est vécu comme un moment enchanté, celui qui donne n’attendant rien en retour. C’est ce caractère désintéressé qui le rend impossible selon Derrida, car, dès lors qu’il est reconnu comme un don, dès lors qu’il génère de la gratitude, et donc une dette, il est aboli en tant que don. Jugeant « très belle et importante » cette analyse qu’il érige en paradigme de l’approche phénoménologique, Bourdieu la trouve néanmoins « fausse ». La raison en est qu’elle ne tient pas compte de la « dénégation » de la réalité de l’échange, dénégation qui procède d’un travail collectif de « dissimulation ».

Comme dans d’autres domaines, Bourdieu propose en effet de dépasser cette opposition entre objectivisme et subjectivisme en intégrant le vécu à la réalité objective du monde social. À l’explicitation du « donnant-donnant » qui régit les échanges économiques reconnus comme tels, et souvent formalisés par un contrat, Bourdieu oppose le « tabou de l’explicitation » qui caractérise l’économie symbolique du don, et qu’illustre la dissimulation du prix du cadeau. Cette différenciation entre « l’obligation morale » et « le contrat », entre « des rites, des droits et des intérêts » est le résultat d’un processus historique décrit par Mauss dans son célèbre essai. Alors que ses premiers travaux n’analysaient ce travail de dissimulation qu’à l’échelle individuelle (mauvaise foi), Bourdieu l’appréhende désormais au niveau collectif. Si, par la discontinuité qu’il introduit, l’intervalle temporel masque la relation d’échange, sa méconnaissance, condition du vécu enchanté du don, est le produit de la croyance collective dans la valeur du don. La dimension collective de la self-deception permet de sortir de la problématique sartrienne de la mauvaise foi. Le don est un exemple paradigmatique de la « transsubstantiation » de l’économique en symbolique qu’opère la magie du social. Cette inextricabilité du symbolique et de l’économique a conduit Bourdieu à récuser l’économisme qui réduit ceux-ci aux intérêts matériels, faisant disparaître l’économie symbolique qui continue à exister dans nombre de secteurs de la société, où les « dispositions généreuses » sont « fortement encouragées », notamment les champs religieux, scientifique, artistique et littéraire.

Théorie des champs

Bourdieu projetait de consacrer un ouvrage à sa théorie des champs. Il en avait élaboré en 1995 le plan, sur lequel s’ouvre le volume qui rassemble, sous le titre Microcosmes, des articles non repris en livre sur les différents champs.

L'intérêt au désintéressement, Microcosmes… Bourdieu, vingt ans après

Le concept de champ est, comme le rappelle l’introduction inédite, avant tout une méthode de construction d’objet. Son élaboration sociologique vient répondre à un double problème. Premièrement, le processus historique de différenciation des activités sociales qui accompagne la division du travail : l’autonomisation d’un domaine d’activité résulte généralement de la lutte menée par un groupe de spécialistes (par exemple, les juristes) pour obtenir la reconnaissance sociale de leur autorité et de leur compétence dans le domaine en question, instaurant une coupure entre professionnels et profanes (par exemple, entre clercs et laïcs dans le champ religieux). Cependant, et c’est le second problème, cette autonomie demeure toujours relative : les contraintes sociales, économiques et politiques ne cessent de peser sur ces univers relativement autonomisés, mais leur effet est – plus ou moins – « réfracté » par la logique spécifique du champ, c’est-à-dire retraduit selon des enjeux spécifiques.

L’analyse comparative des différents champs révèle les homologies structurales mais aussi les variations et spécificités propres à chaque activité. Contrairement aux présupposés de l’homo œconomicus, c’est, pour le sociologue, le champ religieux, sur lequel s’ouvre le volume, et non le champ économique, qui est historiquement matriciel. Le champ de la haute couture vient ensuite illustrer le principe du fétichisme, que l’on retrouve notamment dans le champ politique. Les champs littéraire et scientifique soulèvent quant à eux la problématique de l’autonomie. Les champs juridique et bureaucratique donnent à voir le travail d’universalisation. Les luttes qui traversent le champ économique sont portées au jour à travers le cas du marché de la maison individuelle, dont l’étude remet en question le paradigme de l’homo œconomicus. L’enquête de 1999 sur la « révolution conservatrice dans l’édition » révèle l’exacerbation des tensions entre l’art et l’argent, entre la logique des champs de production culturelle et celle du champ économique, dont l’emprise s’est accrue avec les concentrations autour de conglomérats. Les relations entre champs sont appréhendées dans le cadre d’une théorie de l’espace social qui refuse de réduire celui-ci au champ économique, à l’instar de la théorie marxiste, sans pour autant renoncer au concept de classe, ni à une réflexion sur l’État comme métachamp.

Les notes sur lesquelles se clôt le volume témoignent de l’inachèvement de la théorie des champs mais aussi de ses avancées grâce aux enquête empiriques menées depuis les années 1960. Car c’est une théorie construite non pas a priori mais en étroite relation avec le travail empirique, sans pour autant relever de l’inductivisme naïf, puisqu’elle procède à partir d’hypothèses à la fois théoriquement cohérentes et empiriquement mises à l’épreuve sur des cas socio-historiques construits qui lui posent de nouvelles questions, le comparatisme dans le temps et dans l’espace servant d’outil réflexif. C’est pourquoi ce livre constitue un programme de recherche sur les champs appelé à s’enrichir de travaux contemporains, à paraître dans la collection « Microcosmes », après ceux publiés dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales et dans les collections « Le sens commun » aux éditions de Minuit et « Liber » au Seuil (ainsi que ceux que j’ai publiés dans la collection « Culture & Société », CNRS Éditions).

Un chercheur réflexif

Le recueil sur La réflexivité réunit quatre textes. Inédit, le premier est une communication présentée dans un débat organisé par le Centre national des jeunes scientifiques et sa revue Prisme sur le thème « Les sciences humaines, pour quoi ? (Formalisation et modèles) ». Intitulée « Épistémologie et sociologie de la sociologie », cette conférence avance que l’analyse des conditions sociales de la production sociologique est un instrument de vigilance épistémologique et donc une condition du progrès de la connaissance dans ce domaine. Elle se clôt sur le double danger, pour la discipline, du formalisme (dont l’usage de la notion de modèle est un exemple) et de l’empirisme aveugle.

L'intérêt au désintéressement, Microcosmes… Bourdieu, vingt ans après

Datant des années 1990, les textes suivants montrent la préoccupation croissante de Bourdieu pour cette problématique qui, on l’a vu, traverse tous les cours. « Réflexivité narcissique et réflexivité scientifique » n’a paru qu’en allemand en 1993. Bourdieu y oppose deux conceptions de la réflexivité, celle subjectiviste qui s’en tient à l’expérience vécue, et l’objectivation de la position de chercheur, qui seule peut rompre avec le biais intellectualiste (ou scolastique), sous-jacent à l’épistémo-centrisme. Loin de la réflexivité narcissique du chercheur se regardant tenir son stylo, Bourdieu voit dans l’historicisation des catégories et des instruments savants l’outil de réflexivité sur l’inconscient académique, et plus particulièrement celui des sciences sociales.

Car pour lui, le véritable sujet de la science n’est pas l’individu mais le champ pris dans son ensemble. Intitulée « Projet d’histoire sociale des sciences sociales », l’introduction de son séminaire de 1997 à l’École des hautes études en sciences sociales présente une telle histoire comme « l’art pour l’art de la profession ». Cette séance introductive est l’occasion de livrer ses réflexions sur la forme du séminaire : « la France ne sait pas bien ce qu’est un séminaire. Nous sommes dans la tradition catholique du sermon, du cours magistral et, pour des raisons en grande partie historiques, la tradition française n’est pas très accueillante au véritable séminaire, qui est quelque chose de très difficile et de très exigeant. Ce qu’on appelle séminaire en France, c’est souvent un cours relâché. On a tous les inconvénients du cours et tous les inconvénients du “laisser-faire” ». Comment transmettre le métier de chercheur, c’est-à-dire un art, au sens d’une pratique ? Bourdieu se voit plus en entraîneur de rugby ou en maître zen qu’en professeur en chaire.

Le dernier texte, « La cause de la science. Comment l’histoire sociale des sciences sociales peut servir le progrès de ces sciences » (1995), est une introduction à deux numéros d’Actes de la recherche en sciences sociales (n° 106 et 107) sur l’« Histoire sociale des sciences sociales », où Bourdieu distingue les véritables conflits scientifiques des luttes politiques qui tentent de réguler les rapports de force au sein du champ scientifique par des moyens hétéronomes. Il met toutefois en garde contre le « working consensus” d’une orthodoxie académique », et contre « l’indifférentisme éthique et politique d’un conservatisme de bonne compagnie, qui peut se vivre comme détachement “objectif” de “l’observateur impartial” ou comme “neutralité axiologique” ». Un conservatisme dont on voit ces temps-ci qu’il est capable de se muer en machine de guerre contre les hérésies.

Alors que Marc Joly revient, dans un ouvrage intitulé La sociologie réflexive de Pierre Bourdieu, sur les fondements épistémologiques d’une théorie qui a ravivé la tradition sociologique européenne face à la nouvelle hégémonie états-unienne de l’après-guerre, et sur les résistances et malentendus qu’elle continue de soulever, c’est dans cette perspective d’histoire sociale des sciences sociales qu’un collectif de chercheur.e.s s’est penché sur les pratiques de recherche de Bourdieu et de son équipe. Sous le titre Pierre Bourdieu et l’art de l’invention scientifique, cet ouvrage codirigé par Julien Duval, Johan Heilbron et Pernelle Issenhuth nous fait pénétrer dans l’atelier du maître avant qu’il n’accède à une reconnaissance nationale et internationale plus large à la fin des années 1970, à une époque où la faible codification des méthodes sociologiques et des outils statistiques nécessitait un travail constant d’invention. L’inventivité caractérise aussi le travail de théorisation dont cet ouvrage rappelle qu’il était fermement ancré dans la pratique empirique. La reconstitution des enquêtes menées en Algérie, au Béarn, puis au Centre de sociologie européenne et, après la scission de 1969 avec le laboratoire de Raymond Aron, au Centre de sociologie de l’éducation et de la culture, sur la photographie, le crédit (enquête jamais publiée), l’éducation, les musées et les éditeurs, s’appuie sur les archives du Centre, lesquelles regorgent de matériaux – questionnaires, tableaux, retranscriptions d’entretiens, notes, projets de recherche parfois inaboutis – et sont complétées par les fonds Raymond Aron, Marcel Maget et Kodak, les archives de l’EHESS et celles des fondations Ford et Rockefeller, ainsi que par des entretiens.

Ayant transité par les Archives nationales après leur désamiantage, les archives du Centre de sociologie européenne seront enfin réunies avec le fonds personnel du sociologue, déposé au Grand Équipement documentaire du Campus Condorcet, fonds qui recèle bien d’autres trésors à découvrir sur Bourdieu lecteur, chercheur et pédagogue. S’y ajouteront, espérons-le, les archives personnelles d’autres chercheures ayant collaboré avec lui, dont s’étaient nourries certaines notices du Dictionnaire international Pierre Bourdieu, paru l’an dernier (CNRS Éditions). Saluons aussi la parution d’une version augmentée et complétée de la bibliographie du sociologue établie par Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, outil critique indispensable pour naviguer dans cette œuvre immense. Autant de nouveaux documents qui ne manqueront pas d’alimenter cette histoire sociale des sciences sociales que le sociologue appelait de ses vœux, en espérant qu’elle sera aussi source de réflexivité pour comprendre les guerres qui les animent aujourd’hui.

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