Ponts et passages

Soixante ans de journalisme littéraire de Maurice NadeauDans la pièce qui accueillait les comités de rédaction de La Quinzaine littéraire, un pan de mur était consacré à une série de photos ou dessins d’écrivains, dont le sens s’éclaire à la lecture du troisième volume de Soixante ans de journalisme littéraire.

Je m’attendais à un écart entre la réception au présent du « Journal en public » de Maurice Nadeau et ce qui était ma sensibilité d’alors. Or il n’en est rien. Ce retour vers des textes lus (ou non lus) se déroule telle une conversation ininterrompue sur le ton neutre de la chronique continue, qui rend au présent le présent de ces histoires dans un enchâssement de logiques qui tiennent aux hommes, aux lettres, aux réseaux et à la pensée. La rubrique fonctionne au fil d’actualités appelées par des disparitions, des visites, des parutions, mêlées de souvenirs des années d’apprentissage de Nadeau. C’est le don du temps, dit Tiphaine Samoyault, oui, mais avec une fluidité qui crée l’humanisation des lettres, de ce monstre – pour qui n’en est pas et n’en est même pas fasciné – intemporel et impénétrable.

Soixante ans de journalisme littéraire : Nadeau, ponts et passages

Maurice Nadeau © Maud Roditi

Ainsi ai-je compris a posteriori la logique du pan de mur couvert de photos et de photocopies de photos d’auteurs, tous épinglés, accrochés tels des fantômes humanoïdes restés pour moi sans lien avec des personnes connues et bien réelles, qui plus est évaluées dans leur potentiel créatif par qui fut un éditeur de choix. A contrario, la plongée – par le test Nadeau – de ce qui n’est pas seulement un processus de familiarisation avec des talents réveille une nouvelle forme de credo dans la littérature (la Littérature), non pas grâce à des anecdotes qu’il est bon de savoir par cuistrerie, mais précisément parce qu’elle est filtrée selon les linéaments d’une articulation personnelle. Nadeau rend l’auteur, par-delà ses lecteurs, à une communauté humaine qui va son train, il apprivoise les gens à leur monde, ce qui n’est pas la même chose que de les rendre « comestibles » par recette de cuisine, quatrième de couverture et jaquette de livre. Cet accrochage, l’éditeur Nadeau en faisait bien autre chose qu’un mur d’élus ou un trophée de têtes qu’affichaient simultanément les Cahiers de Colette, la librairie voisine et amie où se déroulent sans cesse rencontres et signatures.

Loin de l’œuvre, l’image de l’auteur ne dit quelque chose qu’au témoin – encore faut-il que ce soit aux antipodes de ce qui se confesse désormais dans la presse et sur les ondes par obligation de communication. Pour n’être pas d’un inintérêt majeur, l’affaire doit être une philosophie plus encore qu’une sociologie du champ littéraire, même si Nadeau pratiqua naturellement la pensée-Bourdieu qu’il accueillit non moins naturellement, par-delà leur goût commun pour Flaubert (et ne parlons pas des innombrables digressions sur Flaubert qui émaillent les chroniques, une signature, une marotte, une indéfectible fidélité à cet auteur pour concours littéraires).

Quand resurgit l’intrication de pensées, de positionnements et d’approches du Serviteur des lettres, Nadeau est d’abord fraternel, confraternel, c’est à nous tous, à tout vent, tels les pistils des fleurs de pissenlit que répandait la dame des Larousse du XIXe siècle, qu’il répand la mémoire de ce qui se publia et s’inventa dans les lettres d’hier et sur un quasi-siècle, fortuitement ou pas. Et de cela, rien ne se périme ni ne se date. Les ponts et passages sont là, possibles, utiles et actuels. Ce qui se lisait se relit, de plain-pied. Ce n’est pas de la pédagogie, c’est du partage au long cours.

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