Le passé au présent

Conter l’histoire de sa famille est devenu un trait d’époque. C’est une manière personnelle d’approcher le passé, ses aventures, ses héros, ses conflits, ses déceptions. De mettre en forme un patrimoine. « C’est ce que j’ai voulu éviter », nous confie Mikołaj Łoziński lors d’une conversation à Paris. Figure remarquée de la nouvelle génération d’écrivains polonais, il évoque dans son troisième livre (le premier traduit en français) une famille dans son présent, une famille qui pourrait être la sienne. Mais il ne la raconte pas. Il l’observe. Elle vit à Tarnów, au sud-est de la Pologne, une ville à forte minorité juive entre les deux guerres.


Mikołaj Łoziński, Stramer. Trad. du polonais par Laurence Dyèvre. Noir sur Blanc, 362 p., 23 €


Né en 1980, Mikołaj Łoziński a grandi entouré d’artistes. Son père est un des maîtres du cinéma documentaire polonais, son frère aîné est également cinéaste. Il s’est d’abord orienté vers la photographie et une formation de sociologue. Après quelques expositions et une année d’études aux Beaux-Arts de Paris, il a collaboré avec une psychothérapeute aveugle, ancienne élève de Jacques Lacan. Son art de regarder est alors passé par l’écriture. Les mots se sont imposés, quoique difficilement, comme son meilleur moyen d’expression. Ils sont venus « par hasard », assure-t-il, et son premier roman, paru en 2006, l’a conduit dans un voyage étrange. Son personnage découvre le passé inattendu de sa mère qui vient de décéder. Il cherche à le comprendre, il interroge de vagues témoins, et le voilà pris par une Reisefieber, titre du roman qui signifie une « fièvre de voyage » ou plus précisément la peur du voyage. D’emblée, un rapport méfiant au passé.

Stramer, de Mikołaj Łoziński : le passé au présent

Mikolaj Lozinski © Weronika Lawniczak

Avec Stramer, le passé est enfin apprivoisé, non pour inventer un récit familial mais pour en partager l’existence. « Je voulais, précise Łoziński, que le lecteur entre dans la vie des personnages, se lie d’amitié avec eux, sans savoir (ou en oubliant) ce qui les attend pendant la guerre. » Il y a Nathan, le père revenu d’Amérique par amour pour Rywka, une amie d’enfance, qu’il a épousée aussitôt. Ils se sont installés rue Goldhammer à Tarnów, et sept enfants sont nés. Le premier n’a pas survécu. Les autres, quatre garçons et deux filles, dont on suit les vies ordinaires, font d’abord rêver leurs parents. Ainsi voulaient-ils faire du cadet un grand musicien ! « Sans être jamais allé dans une salle de concert ou à l’opéra, avec les yeux de l’imagination, Nathan voyait déjà son fils de sept ans se produire sur les scènes de Cracovie, et même de Vienne. Rywka n’avait aucun mal, elle non plus, à se le représenter sur scène vêtu d’un petit smoking, avec un nœud papillon et sa crinière bouclée. »

Chaque matin, Rywka se tient dans l’embrasure de la porte pour dire au revoir à ses enfants qui partent à l’école. Elle se hausse « d’abord sur la pointe des pieds devant l’aîné », puis « se baisse progressivement en pliant les genoux » devant les autres, « jusqu’à s’accroupir pour embrasser » les petits derniers. « Tu descends comme un ascenseur new-yorkais », lui fait remarquer Nathan. Ainsi, chapitre après chapitre, la vie quotidienne de ces personnages, rêvée ou réelle, est jaugée à l’aune du rêve américain. « Là-bas, ajoute Nathan, même le ciel est plus haut. » Lorsqu’il dit cela, ses yeux brillent d’une énergie particulière, « rapportée d’Amérique » (ainsi qu’une ceinture de cuir à boucle en laiton) ; surtout, Nathan se lance dans de multiples entreprises commerciales ou autres pour faire fructifier les dollars de là-bas, et le plus souvent cela échoue. Des dollars que lui envoyait son frère Ben, marchand à New York. Ce qui l’autorise aussi à demeurer des journées entières sous sa couette, à la grande surprise des enfants.

Stramer, de Mikołaj Łoziński : le passé au présent

Tarnow (carte postale de 1931)

En fait, il est souvent arnaqué, ou plus simplement trompé par ses illusions. Une fois, il achète mille bougies qui s’avèrent… sans mèche ! Une autre fois, il se lance dans l’ouverture d’un café, ébloui qu’il est par ces foules qui s’entassent autour de certains comptoirs. Il invente des astuces pour réduire les coûts, par exemple ne mettre que des fleurs ou des journaux de la veille, jetés par ses potentiels concurrents. Le « boss » revenu d’Amérique place toute sa fortune dans la location d’une salle : Rywka à la cuisine, lui au bar, et quelques tables pour accueillir les clients. Les premiers jours, personne. Il avait jugé inutile d’organiser une opération de promotion. Et lorsque certains s’attablent enfin derrière une modeste boisson, ils ne commandent pas le fameux plat de tripes concocté par Rywka. Nathan découvre qu’ils restent des heures, voire la journée, à lire ou à bavarder en consommant si peu. Alors il invente un moyen pour écourter leurs séjours, l’effet est irrémédiable : plus personne ne vient, il doit fermer boutique.

Ces déboires rapportés avec humour se transforment en autant d’histoires juives traduites avec subtilité par Laurence Dyèvre, au point que l’on ne sait plus très bien ce qui est récit et ce qui est légende. Le lecteur est pris dans l’atmosphère familiale, sa chaleur et ses ridicules, l’ambiance d’une époque si éloignée du sort tragique qu’ils connaîtront quelques années plus tard. Chaque personnage se donne à ses projets et à ses désirs. La fille aînée tombe amoureuse d’un homme marié, un frère milite au syndicat de la bougie, tandis que deux autres s’orientent vers le communisme. D’ailleurs, l’attrait pour cette idéologie nouvelle est vécu moins comme une adhésion fanatique que comme une alternative à la violence, aux injustices et à la misère qui les entourent. Un sentiment de liberté. Une façon aussi de s’assimiler à la société polonaise en tournant le dos au religieux. Ils ne croient pas, dit l’un d’eux, « que les Juifs ont traversé la mer Rouge à pied sec ».

Stramer, de Mikołaj Łoziński : le passé au présent

Les Juifs dont nous parle Mikołaj Łoziński sont bien différents de ceux que l’on a l’habitude de voir sur les vieilles photos sépia en noir et blanc. Ils sont vivants et en couleur. Avant d’écrire Stramer et de s’être plongé dans des archives, il avait, dit-il, « une vision très stéréotypée de la communauté juive, alors qu’elle était hétérogène, vivante, croyante, orthodoxe, sioniste ou communiste ». À l’inverse, « il ne s’agissait pas de regarder mes personnages à travers le prisme de la Shoah. Je voulais les voir tels qu’eux-mêmes se voyaient à l’époque, avec leurs amours, leurs désirs, leurs plans d’avenir, etc. Je me suis rendu compte que nous ne nous intéressions qu’à ce qui leur est arrivé plus tard ». L’antisémitisme, par exemple, n’est pas oublié, mais il est raconté par l’intermédiaire des attaques « de monstres paysans » rapportées dans les récits familiaux.

Et quand la guerre arrive, chacun réagit selon ses habitudes. Nathan et Rywka ne veulent pas quitter Tarnów. « Si seulement on pouvait s’enfermer dans son petit chez-soi », pense-t-elle devant son fourneau, et Nathan attend avec conviction l’invitation de son frère à New York. Elle ne viendra pas, tandis que ses enfants communistes sont plus confiants : l’un « comme à son habitude, était sûr que les choses allaient s’arranger d’une manière ou d’une autre. […] Demain, on trouvera une combine pour se procurer une charrette et on partira plus loin. Quant à la machine d’Hitler, elle va finir par capoter… ». Certains se demandent s’il faut ou non se réfugier à Lwów, dans la zone occupée par les Soviétiques. Hésitations tragiques.

La réponse est dans l’image de la fin, une plage, que Łoziński nous dit être un souvenir familial qui lui a permis de démarrer ce roman, un lieu qui réunit les douceurs de la vie et la cruauté de l’avenir.

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