Les lèvres de l’œil

Jean-Baptiste Chassignet (vers 1570-1635) fait le lien entre la poésie du XVIe siècle et l’âge baroque du XVIIe. Il annonce, entre autres, un Claude Hopil (vers 1585-après 1633), pour ne citer qu’un poète à redécouvrir avec lui. La poésie de Chassignet illustre le mot de Péguy dont elle pourrait former le commentaire : « les dieux manquent de ce couronnement qu’est enfin la mort ».


Jean-Baptiste Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort. Obsidiane, 126 p., 14 €


Les éditions Obsidiane n’offrent ici qu’un choix, modeste mais utile. L’œuvre complète comporte 434 sonnets, plus des odes, des discours, des supplications, tout cela écrit vers l’âge de vingt-quatre ans. Chassignet s’est ensuite tu, exerçant diverses charges en tant que fonctionnaire juridique à Besançon, sa ville natale. Il s’intéressait aussi à l’histoire de la Franche-Comté et de la Bourgogne. Il n’a qu’une seule fois parlé de « ceste naturelle inclination qui me porte si violemment dans le sacraire de la poésie ».

Jean-Baptiste Chassignet : les lèvres de l'œil

Cette violence est un peu parente de celle de Rimbaud, paradoxalement un Rimbaud qui serait sédentaire, sans « semelles de vent », mais la comparaison vaut tout de même par cette puissance des mots que laisse l’œuvre unique d’un jeune auteur. L’homme déjà y contrôle l’écrivain. Peut-on aussi parler de poésie mystique, mais ici comme à l’état non sauvage, qu’aurait pu saluer malgré tout Claudel ? Prudence, là aussi. Le mépris de la vie a quelque chose de brut, de premier et à la fois d’une force assurée. L’auteur ne lui donnera d’autre suite qu’une vie sage de fonctionnaire érudit franc-comtois. Après tout, ça n’est pas trop loin du commerçant d’Aden.

Chassignet, Rimbaud, Claudel : laissons chacun à soi-même, d’autant qu’on aurait pu aussi évoquer des aspects de Péguy. Et bien d’autres, issus de l’horizon biblique. Un poète est homme de mots et d’hoirie.

Poésie et mystique n’en sont pas moins deux cheminements qu’il faut se garder de confondre, « car le cheminement spirituel du poète est, par sa nature même, étranger aux voies du mysticisme proprement dit » (Saint-John Perse).

L’œuvre de Chassignet n’a rien d’une poésie didactique, d’une froide leçon en vers, comme La Religion ou bien La Grâce par Louis Racine (1692-1763), deux longs poèmes à l’écriture claire et précise excluant toute autre intervention, sinon toute flamme trop violente de vie humaine. Encore qu’un examen approfondi révèle toujours de l’inattendu.

Chassignet, lui, outre une profonde connaissance des poètes de son temps (pas seulement Ronsard et la Pléiade mais aussi bien d’autres, dont les poètes protestants), porte d’emblée une expérience ; son œuvre est celle d’un jeune homme qui a su interroger et définir très tôt sa vie intérieure. Il s’appuie également sur les Anciens (Grecs et Latins) et beaucoup sur Montaigne et Philippe de Mornay.

C’est à croire que le désir de culture, dans les temps de troubles et de guerres (ici les guerres de religion), trouve toujours autant de marches, de routes et de sillons qu’il se présente d’obstacles. Loin d’ignorer son temps, Chassignet, retiré sans être à l’écart, cherche et recueille ce que son époque porte de meilleur, quelle qu’en soit l’identité politique ou religieuse. Un exemple dont notre époque a grand besoin.

Un unique recueil, puis il se tait : parce qu’il a su quoi dire et qu’il n’aura rien à ajouter, sinon vivre. Ses mots mêmes le font vivre jusqu’à nous aujourd’hui. Ils ne constituent pas une spéculation, ni le développement d’un thème, mais ils sont la relation suivie, palpable et précise, d’un état moral, plutôt de l’état complet de l’homme qui parle, avec la carte de sa géographie intime et de ses réseaux d’interrogations.

Jean-Baptiste Chassignet : les lèvres de l'œil

« Le mépris des vanités du monde aujourd’huy », estampe du début du XVIIIe siècle © Gallica/BnF

D’une telle poésie, c’est la racine charnelle qui est avant tout palpable. Et la poésie dite mystique est bien celle d’un corps qui commande et parle en premier, avant Dieu si l’on peut dire. Le sentiment et la spéculation (s’il s’y trouve spéculation) sont partie intégrante de ce corps. Dans la mystique, le mot est acquis, donné directement par l’expérience. En poésie, il est conquis par une volonté d’écriture. En mystique, l’homme ne paraît conduire rien. En poésie, il conduit tout. Et, avant toute chose, soumet le mot. Le mystique recherche l’unité. Le poète conduit de concert unité et pluralité, dans un monde « où sans ombre on ne peut la clarté recevoir » (sonnet CDXI). Pareille poésie se révèle toujours poésie du corps où « par la corruption l’homme se régénère » (sonnet LXXX). Et, au cœur du temps, le lieu même du corps, la mort est déjà là, elle sculpte l’heure qui passe :

Chacque heure, chacque point de ceste foible vie,

Ostant l’homme à soy mesme au tombeau le convie,

Ce pendant sur la terre, asseurant ses discours

Bien que par le menu à tout coup il trespasse,

Redoute incessament qu’une fois ne se face

Ce qu’il soufre à toute heure et se fait tous les jours.

Dommage que les éditions Obsidiane n’aient pas retenu ce sonnet III, significatif de la position que tient Chassignet au seuil de son œuvre. Pour lui, le temps qui passe est l’œuvre sans fin de la mort, et le rappel de la mort même à chaque instant devant nos yeux. Jean-Baptiste Chassignet, pour autant qu’il se voit créature soumise à Dieu (dont le temps serait le bon vouloir), est créateur d’une langue qui n’appartient qu’à l’homme.

Son œuvre est un récit et une expérience singulière de récit. On ne quitte ni l’auteur ni l’homme. Ce dernier et sa relation ne font qu’un : l’aventure des mots est une histoire charnelle vécue. L’œuvre s’ordonne en vie. Un même sang circule dans un même corps : le poète est homme et œuvre réunis.

Chassignet n’est nullement docte, la doctrine pouvant vite devenir l’écueil d’une telle poésie, mais d’un pas sûr il procède dans sa chair : il évite l’abstraction et la spéculation. La parole exsude par tout son jeune corps, et Chassignet présente cette leçon que pour en venir à l’âme il faut passer par un corps entier, le traverser et le connaître en chaque recoin. Relever la marque ajourée et nocturne du temps. Ainsi, la poésie sera d’abord charnelle ou bien ne sera pas. Et ceci est d’autant plus valable pour la poésie dite mystique où le sens occulte doit livrer passage au sang du poète, si impur et mêlé soit-il.

Chassignet donne en partage sa « nourriture de vie ». Le poète respire avec la vie, non avec l’idée. Qu’on n’aille pas voir ici quelque opposition à Maurice Scève : Délie est l’œuvre la plus pétrie de vie qui soit. Le sommet sensible n’est réponse qu’à un abîme lui-même sensible. Avec Le mespris de la vie (1) (telle est l’orthographe d’alors, il fallait la garder pour cette édition), œuvre d’apparence édifiante mais, après lecture, œuvre vive et brûlante, Jean-Baptiste Chassignet se montre poète sans déroger, sans oublier le sens clair et précis. Il tient son discours autant de son expérience que de sa culture et de sa raison. C’est la parole seule, ne présentant pas de faille, d’un jeune homme qui aborde la vie et avance une priorité : se préparer au but ultime. Il construit son ascension à travers les cercles d’une chair où il garde racine. Il échappe toujours à l’abstraction et développe un art du mot en rapport avec sa nature :

Quant à moi, je n’ai point tant de présomption

Que pour m’autoriser, enflé d’ambition,

Je veuille aucunement altérer ma nature.

Citons enfin l’affirmation de son ultime sonnet (non retenu par les éditions Obsidiane) ; elle clôt ensemble, en un véritable commandement, l’homme et l’œuvre :

Que ma vie en effet ressemble à ma parole

Ainsi, Chassignet pourra-t-il laisser « l’esprit au ciel et le cors en la terre ». Un tel jeu de l’homme devant soi-même et qui ne se joue qu’une fois ne saurait user de tempéraments.

Jean-Baptiste Chassignet : les lèvres de l'œil

Vue de Besançon (XVIIe siècle) © Gallica/BnF

Cette voix bien en face, alors unique, annonce tout un courant de la poésie dite baroque qui se manifestera dans la première moitié du XVIIe siècle. Elle va se prolonger jusqu’à aujourd’hui, en de nombreuses métamorphoses. Chassignet inaugure ainsi une langue en lien privilégié avec l’inquiétude métaphysique. « Soumis au langage d’amour », pour reprendre Dante, son œuvre unique s’ordonne tout entier autour de ce langage. « La passion y commande, l’amour y prophétise. Et qu’est-ce que tout cela qui n’est point passion et qui n’a goût d’éternité ? » (Saint-John Perse, Discours de Florence, 1965).

En dépit d’apparences par ailleurs vite dissipées, dissoutes dans le flux de la langue, ce n’est pas une poésie doctrinale, didactique, quoique le sens soit toujours clair et la leçon comme présente, mais une leçon d’expérience où vibrent les questions : c’est alors une poésie de l’être. Et cet être, parce qu’il se sent menacé de mort, n’est nullement abstrait, pas plus que n’est abstrait le « corps terrien » dont parle d’emblée le premier sonnet.

Chassignet veut et traque la vie et il la juge. On sent à sa lecture un homme de passion plus que de raisonnement, bien qu’il ne paraisse que s’avancer (et tente de convaincre son lecteur) au moyen du raisonnement. Si tant est qu’un poète puisse ainsi chercher à convaincre : ce n’est pas le but de la poésie. Le discours de Chassignet est trop pétri de vie pour ne s’attarder qu’aux spéculations et à leur sable d’ennui. En cette fin du XVIe siècle où les religions en appellent au sang (quel siècle, on se demande, y échappe ?), Chassignet, lui, en appelle à l’âme et à sa raison propre, montrant par là qu’il y a une raison de l’âme et du sentiment, et que cette raison précisément désarçonne et fait vider tous les étriers.

Fascinante poésie, où le lecteur en arrive à demander raison à sa lecture. Ainsi, dans toute poésie reconnue, il y a toujours quelque chose qui s’accroît au-delà des mots. Les yeux et le cœur même du lecteur redeviennent à l’infini la page lue. La poésie de Jean-Baptiste Chassignet s’étend et monte jusqu’à nous. Pourquoi ? « C’est le destin des grandes forces créatrices d’exercer leur pouvoir à travers toutes les conventions d’époque » (Saint-John Perse, Discours de Florence, 1965). Conventions que Chassignet renverse avec les emplois de « mespris » (en parlant de la vie) et « contre » (quand il s’agit de la mort). Il y a là comme un double refus. Et le constat d’une attaque répétée.

Le lecteur reste avec le mystère de cette force prêtée dont il retient une certitude : le poète est d’abord homme de violence, « le plus grand apostat du bonheur au profit de la joie » (ibid.). La joie même du mot. Et cela en des temps et des heures qui courent encore aujourd’hui où la haine fait perdre haleine et raison, où la violence cherche toujours des armes et des hommes pour les porter, mais où « les lèvres de l’œil » (2) parviennent quelque part, en dépit de tout, et souvent en secret, loin des faiblesses et des hontes déchaînées, à recueillir et retenir la vie, comme à bien recevoir son usage.


  1. On peut utilement se reporter à l’ouvrage suivant : Le mespris de la vie et consolation contre la mort, édition critique d’après l’original de 1594, par Hans-Joachim Lope, Librairie Droz (Genève) – Librairie Minard (Paris), mai 1967.
  2. Dante, cité par Saint-John Perse (Discours de Florence, 20 avril 1965), appelle les paupières « les lèvres de l’œil ». C’est précisément sous elles que le poète respire avec le lecteur, et le lecteur avec le poète.

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