Selva Almada, au rythme du fleuve

« Trois balles ? Vous lui avez tiré trois fois dessus. Une seule balle suffit. » Au centre de Ce n’est pas un fleuve, dernier roman de l’écrivaine argentine Selva Almada, une raie géante est mise à mort lors d’une partie de pêche entre amis. Après un dur combat, ceux-ci réussissent à l’attraper et, dans l’insouciance, ils exposent leur trophée. Qui va susciter chez les habitants l’incompréhension et la colère : pourquoi tuer un animal gratuitement, et pourquoi tant d’acharnement ? Le fleuve devient alors un territoire en proie à la dispute, où deux visions de la vie, de la nature, s’affrontent.


Selva Almada, Ce n’est pas un fleuve. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba. Metailié, 128 p., 16 €


Il y a ceux qui voient dans le fleuve un lieu de loisir ou une menace constante – la hantise de la noyade qui resurgit dans leurs rêves. Et ceux qui y trouvent un environnement qui façonne leurs existences, une véritable maison. Car le fleuve n’est pas un fleuve : « S’il étend son regard, dans la direction où la rue descend, il parvient à voir le fleuve. Un éclat qui mouille les yeux. Et là encore : ce n’est pas un fleuve, c’est ce fleuve-là. Il a passé beaucoup plus de temps en sa compagnie qu’avec quiconque. Alors. Qui leur en a donné le droit ! Ce n’était pas une raie. C’était cette raie-là. Une bête magnifique, déployée dans la boue au fond de l’eau […]. Arrachée au fleuve pour lui être ensuite rendue. Morte. »

Ce n’est pas un fleuve : Selva Almada, au rythme du fleuve

Selva Almada © Agustina Fernandez

Le territoire est envahi, spolié, seulement parce qu’il est là, à disposition, sans limites. C’est un « corps terrassé par le machisme », explique Selva Almada dans un entretien, par cette violence qui semble fonder les relations entre hommes. Et c’est justement par le désir de comprendre leurs liens, leurs affects, leurs émotions souvent contenus, qu’elle a entamé sa « trilogie involontaire » consacrée à l’univers masculin, aux alliances et pactes qui le fondent. Ce n’est pas un fleuve la clôt, à la suite d’Après l’orage et Sous la grande roue.

Bien que la violence soit fortement présente, ces hommes, qui évoluent dans un milieu rural et modeste, voire précaire, sont montrés dans leur complexité, leurs nuances, loin d’une perspective stéréotypée qui les réduirait à la brutalité : hostiles vis-à-vis des étrangers et en même temps capables d’une tendresse et d’un dévouement réels envers la nature. L’amitié prend aussi une place centrale, notamment par le souvenir de l’ami mort, Eusebio, que ces moments de pêche partagés avec son fils, Tilo, cultivent et prolongent. Entre tous les trois, Enero, el Negro et le jeune Tilo, se tisse une complicité autour du fleuve que le roman explore avec subtilité.

On reconnait l’écriture ténue de Selva Almada, dont l’économie de moyens devient la signature, cette langue qui dit la provincia avec la justesse de ceux qui l’ont éprouvée  intimement. Originaire de la région d’Entre Ríos, loin de Buenos Aires, elle a su trouver dans ces paysages et dans la langue de ses habitants la manière de la représenter sans dorures pittoresques. Longtemps, par crainte de tomber dans une littérature régionaliste empruntée de stéréotypes, elle avait ainsi refusé de l’aborder, lui préférant des sujets plus urbains et considérés comme plus littéraires. Ici, son écriture veut se plier au rythme du fleuve, à ses méandres et remous, par de nombreux flash-back, et épouser la forme de l’eau par l’absence de chapitres, avec des phrases en flux continu, par ces courants souterrains qui traversent de non-dits les échanges des personnages.

Ce n’est pas un fleuve : Selva Almada, au rythme du fleuve

Mais c’est peut-être dans sa manière de laisser flotter une atmosphère inquiétante que l’on reconnaît le mieux son style. Comme une invitation à regarder autrement le quotidien, pour y déceler les signes annonciateurs du malheur. Une menace semble peser en permanence dans cet univers, entre monotonie et petits bonheurs, avant la rupture du calme ordinaire par l’irruption de la violence ou de la mort. Des histoires de revenants, qui ponctuent le récit, le rappellent aux personnages : le cauchemar du noyé qui hante Enero depuis son enfance, l’histoire de deux jeunes sœurs, mortes dans un accident de voiture, qui reviennent hanter l’île.

Un climat irréel s’impose, remettant en question les catégories de « fantastique » ou de « réalisme ». Rien dans l’écriture de Selva Almada ne la rapproche en effet du réalisme magique. On trouve plutôt une fidélité à une manière de concevoir le monde qui est le propre de ces régions où cohabitent des croyances païennes, catholiques et évangéliques : rien de plus normal que de consulter le médecin et le guérisseur ; rien de plus normal que de se laisser habiter par ces histoires d’esprits qui dédoublent la réalité et ouvrent à une autre de ses dimensions. Celle qui, tel le noyé, nous oblige à ouvrir les yeux, nous étonner à nouveau : « Quand le fleuve l’a aspiré, Eusebio a dû ouvrir les yeux dans une épaisseur noire, comme celle-là. A-t-il fini par voir la lumière ? Il se souvient de ses yeux sortis de leurs orbites, quand ils ont récupéré le corps. Comme si, juste avant de mourir, il avait vu quelque chose de tellement immense que son regard n’a pas suffi à le saisir entièrement. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Quelque chose de trop immense, oui. Mais trop horrible aussi ? Ou bien trop beau. » Au fil de ses livres, Selva Almada nous entraine vers ce point tendu entre beauté et horreur, où tout peut basculer, et nous invite à porter un regard autre sur le monde.

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