La peau du chasseur

La splendeur de certains paysages, la beauté et la rareté de certains spécimens vivants font d’une grande partie de l’Afrique subéquatoriale de l’Est le terrain de jeux de tous les excès. S’adonner à la chasse dans l’immensité de ses steppes, ses montagnes, ses forêts, c’est s’abandonner au vertige de la possession, s’exposer à son emprise ; il y faut donc des règles précises, respecter l’égalité des chances entre la bête et l’homme, car la passion peut se transformer en fièvre dangereuse. Le roman noir de Gaea Schoeters, Le trophée, nous en offre un exemple d’une grande efficacité.


Gaea Schoeters, Le trophée. Trad. du néerlandais (Belgique) par Benoit-Thaddée Standaert. Actes Sud, coll. « Actes noirs », 288 p., 23 €


L’homme s’appelle Hunter (Chasseur), un prénom qui lui vient d’une lignée de riches Nord-Américains passionnés de chasse. Il souhaite rapporter à sa femme le trophée d’un rhinocéros noir, spécimen rare vivant en Afrique de l’Est. Le lieu exact n’est pas précisé par Gaea Schoeters. Des allusions à Roosevelt et à Hemingway, quand sa généalogie est évoquée, font penser que l’on se trouve quelque part entre le Kenya et la Tanzanie.

Hunter s’adresse à Van Heeren, un guide professionnel belge installé sur place depuis plusieurs décennies, connaissant bien le terrain et disposant de ses propres pisteurs. Dans ce pays, le permis de chasse coûte une fortune, façon de limiter le braconnage endémique, observe Gaea Schoetters. Les autorités locales ne s’y attaquent que « lorsqu’[elles] gagnent davantage à la protection de la faune sauvage qu’à son abattage clandestin ». Avec son chèque à six chiffres, Hunter arrose les politiciens corrompus et « finance non seulement un programme de reproduction pour garantir la survie de l’espèce mais […] donne aussi au troupeau une chance équitable de survie ». Au temps pour les écologistes, comme on le verra plus loin.

Le trophée, de Gaea Schoeters : la peau du chasseur

Gaea Schoeters © Sébastien Van Malleghem

Après une longue marche dans la brousse arbustive qui les sépare de la base, les pisteurs repèrent enfin l’animal désiré. Au tour de Hunter d’agir. Il s’avance seul, épaule et, tandis qu’il vise, il hésite, saisi par la beauté de ce monstre en train de brouter, « aussi massif qu’un spectre majestueux surgi des temps anciens ». Quelque chose en lui retient son doigt sur la gâchette. L’animal ignore sa présence. Aucun chasseur ne rêve de se mesurer à une cible aussi facile. Hunter temporise. Un jeune mâle apparait. Tirer à présent entrainerait la charge des deux monstres. Hunter renonce. Le rhinocéros noir disparait derrière les feuillages. Ce sont les aléas de la chasse. Des braconniers lourdement armés massacreront ce spécimen rare la nuit même.

Gaeta Schoeters se glisse avec beaucoup de finesse dans l’opinion des tenants de la chasse. Sous la forme d’un thriller glaçant, elle pose deux questions. Pourquoi tuer – l’excitation de la traque ne suffit-elle pas ? Et pourquoi les chasseurs pensent-ils être plus utiles aux écosystèmes que les écologistes ? Son héros, Hunter le passionné, a une éthique qui vient du fond des âges, presque une idéologie – ou une illusion. La chasse n’est pas un plaisir gratuit, c’est un phénomène culturel ancien qui illustre la relation complexe qu’entretient l’homme avec la nature. Le New-Yorkais se vit comme l’héritier d’une longue tradition remontant aux temps où la chasse était considérée comme un entrainement à des combats guerriers aussi raffinés que codifiés. L’organisation de rituels, un vocabulaire spécifique, des gestes, une musique, des espaces réservés, un bestiaire différenciant les animaux secondaires des proies, en témoignent, rappelle l’autrice à travers son héros. Il méprise les safaris organisés qu’il met sur le même plan que le braconnage. Tuer pour la gloriole, la viande ou le profit se vaut. Il y a un mot pour cela : « viandards » !

De même, Hunter renvoie dos à dos les chasseurs d’images et les autres « défenseurs de la Nature » qui refusent la mise à mort de l’animal au prétexte que la traque et la captation de l’image suffisent. Des hypocrites, pense-t-il. La chasse reste pour lui un ensemble de savoir-faire qui requiert une multitude d’apprentissages, ceux de l’arme et du tir, une somme d’observations et de connaissances de l’environnement, une capacité d’analyse comportementale approfondie de la faune sauvage et la confiance dans les hommes du terrain. Tout un art. il faut savoir aussi maitriser ses pulsions premières, affronter les risques de la traque en plaine dans les hautes herbes ou en forêt dense et incarner ainsi, pense-t-il, l’ordre d’un monde où « hommes et animaux se livrent un combat à mort loyal » en respectant l’égalité des chances entre les hommes et le gibier. De l’exaltation sans cesse déjouée de la traque émerge l’irrépressible sensation d’un combat. Approcher, provoquer, risquer, tuer ou se faire tuer. La mort atteint alors dans les rêveries de Hunter une perfection éthique et esthétique proche de la quête spirituelle ou de la création artistique. L’autrice ne tranche pas, elle incarne un point de vue dans un personnage complexe.

Car Hunter est bien conscient qu’en venant chercher en Afrique « l’idéal romantique d’une vie libre et sans entraves dans un environnement sauvage et intact […], il poursuit une pure illusion ». Il a donc opté pour une version sportive qui consiste à rester sur le terrain et à dormir à la belle étoile tout le temps de l’action. L’inconfort réveille en lui l’impression excitante qu’il traque le gibier par nécessité et qu’il va le débusquer par surprise, « comme s’il s’agissait d’une question de survie ».

Le trophée, de Gaea Schoeters : la peau du chasseur

Le guide, Van Heeren, l’a bien compris. Trop, peut-être. Il va pousser le fantasme de son client à ses limites. Le récit suggère une ambivalence fondamentale chez cet autre personnage. De quel côté est-il, du côté des Africains dont il vit autant qu’il les fait vivre, de l’Afrique devenue son pays, ou du côté de son riche client, un Blanc comme lui, « presque un ami » ? Il emmène Hunter observer en secret et en surplomb deux jeunes bushmen qui chassent l’élan à l’arc dans une gorge arborée, selon le rite d’initiation totémique de leur tribu. Ce faisant, il sait qu’il l’appâte avec un tout autre type de traque, qu’il l’expose davantage à son désir, qu’il va créer en lui une envie nouvelle, l’isoler progressivement dans sa passion, le purger de ses illusions – ou l’engager dans une surenchère cynégétique qui peut être fatale.

L’un des jeunes, le futur initié, comme le suppose Hunter qui l’observe dans la lunette de sa carabine, « est d’une beauté parfaite : tout en muscles et en agilité, ses mouvements sont aussi graciles que mortels […] avec précaution il lève la tête, à peine seulement. À travers la plaine, il cherche un contact visuel avec l’élan mâle […] La conscience affleure dans les yeux bruns de l’animal. En un instant aussi bref et lumineux que le soleil qui darde à travers une trouée dans les nuages, il saisit la finitude de son existence. Hunter ressent un bref et intense coup de poignard de jalousie : quelle folle insouciance aveugle la vie si votre mortalité ne se manifeste qu’à la seconde où elle vous sera fatale ? ». Et en effet, après le temps dilaté d’un désir nouveau, violent, inconnu, reviendra pour Hunter celui de la fièvre et de la fureur de vaincre. Pris dans un défi qu’il accepte, il va connaitre à son tour la peur, la souffrance, l’espoir mêlé d’incompréhension et la résignation de l’animal acculé. Les autochtones, des bushmen impénétrables, partagés entre traditions totémiques et modernité extrême, vont laisser agir, selon une logique qui leur est propre et une loyauté particulière à ce milieu inexorable, le leur, où l’étranger, de chasseur, devient le chassé.

Ce premier roman de l’autrice belge, superbement rendu en français par Benoit-Thaddée Standaert, est un choc. Rarement l’Afrique contemporaine a été décrite avec autant de réalisme et de perspicacité. Entre ses mégalopoles hyperconnectées et la nature sauvage, est dépeinte, loin des clichés, une terre violente, contrastée, où se côtoient la beauté et l’horreur, le naturel et la monstruosité. Dans ce roman noir réussi, l’écriture est reine. En phrases courtes, percutantes, rythmées, s’impose une sobriété stylistique d’une grande efficacité. Chaque mot porte, chaque détail est scruté et compose le moment où se déploient la possibilité de la mort, son approche, l’affrontement et jusqu’au bout l’espoir. Un beau récit cruel exaltant une Afrique à laquelle les étrangers se heurtent sans toujours parvenir à la déchiffrer.

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