Barbouzes et Contras

Voici un livre remarquable, par son ampleur et sa vision – non pas complotiste, mais cohérente – des circulations de la méthode de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR). Déjà, il y a hold-up sur les mots : il ne s’agit ni de Giáp, ni de Mao, ni de quelques révolutionnaires bien connus, mais des méthodes des « contras » pour reprendre le mot nicaraguayen des années 1980. Ces principes « de précaution » et donc d’action préventive n’ont que faire des usages du droit et propagent sans fin quelques mythes, et notamment qu’en cas d’échec il y a eu trahison et interdiction « venue d’en haut » d’aller plus loin dans la violence.


Jérémy Rubenstein, Terreur et séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire ». La Découverte, 336 p., 23 €


Jérémy Rubenstein suit la diffusion de cette « doctrine » et de ce qu’elle a engendré. La DGR est issue des héritages liés aux diverses colonisations du XIXe siècle, qui ont permis diverses formes de dévastation et de déplacement de population. Mais la systématisation de la répression préventive, érigée en norme, instaure une terreur absurde et une guerre civile permanente. On sait ce qu’était la terreur au loin, celle que l’on accroche aux noms de Bugeaud, de Pélissier et de Saint-Arnaud. Les méthodes anti-Viet-Minh ont été largement reprises ; mais les débats internes entre pans officiels des armées et zone grise des barbouzeries des guerres dites inégales n’ont jamais porté que sur l’efficacité comparée de l’exposition ou de la non-exposition des suppliciés. C’est qu’ériger la terreur en principe oblige à aller toujours plus loin dans la torture, le viol et l’horreur.

Terreur et séduction, de Jérémy Rubenstein : barbouzes et Contras

L’ESMA (École de mécanique de l’armée), centre de détention et de torture pendant la dictature argentine © CC3.0/ownwork

Exemplaire, la guerre d’Algérie a offert à cette prétendue doctrine un terrain d’application. La tendance à ne pas séparer les raisons d’un combat, la pacification dans le langage des autorités et des médias et les méthodes absurdement radicales sont devenues courantes. Présentées comme un savoir psychologique et une norme tactique, les « contre-insurrections » systématisées par la DGR ont permis des ravages et des déplacements de masse de populations civiles à une échelle qu’ignorait le XIXe siècle, et qu’avait préfigurée l’Indochine.

On sait moins les mobilisations internes qui gangrénaient l’armée et l’appui que ces partisans de l’extrême trouvaient « naturellement » dans toutes les familles de pensée autoritaires, par opportunisme davantage que par détermination idéologique préalable, souligne Rubenstein. Cela n’en étend que mieux le domaine, adossé à une téléologie politique, toujours la même mais imprécise, établie par le camp de l’ordre, le « camp du bien », qui est aussi celui des anciens colonisateurs, de l’Occident et des Américains. La psychologie en est sommaire, aucunement « scientifique » ; elle inclut les convictions les plus élémentaires, sans contenu précis. Tout peut faire l’affaire à condition que ce « tout » ne soit pas un communisme. De plus, les agents de la DCR posent qu’ils ne sont que des techniciens ; en interne, ils affirment qu’une des conditions du succès tient à la surdétermination nécessaire, autrement dit à une culture du fanatisme (que Gilles Perrault, qui fut lui-même para, qualifia de « solidarité trouble ») ; il a souvent été bien commode de puiser cette culture au sein de divers extrémismes religieux avec lesquels une alliance avait été conclue.

Les cinq moments de ce système prétendument psychologique sont ainsi popularisés : d’abord, le repérage policier des forces dissidentes ; ensuite, l’isolement des opposants, en rendant adéquat le système judiciaire, par exemple en interdisant préventivement les partis d’opposition ; puis l’opération consistant à frapper sans merci les irréductibles sous couvert de la lutte « contre le vol et le crime », formule qui sera utilisée en particulier dans le Cameroun de 1960 ; la généralisation de la poursuite des opposants, la pratique de la terreur en ville, de la guérilla à la campagne, le fait d’imaginer l’ennemi dans toute la population civile, selon le modèle de la bataille d’Alger ; de forger le maillage de hiérarchies parallèles. Pratiquement, le passage aux déportations de masse avec regroupement en îlotage finit de concrétiser le changement de camp de la légalité. Une démocratie Potemkine, conforme aux besoins de ceux qui ont voulu garder le pouvoir, peut alors être instaurée.

Terreur et séduction, de Jérémy Rubenstein : barbouzes et Contras

Les anciens locaux de l’École des Amériques au Panama (2006) © CC3.0/Roblespepe

Ce qui nous intéresse en 2022 est de voir le tableau d’ensemble de ce qui était plus ou moins nié, gardé sous le sceau du « secret défense ». Le grand public sait maintenant ce qu’on doit à la colonisation et aux décolonisations. Tout en réalité était subodoré et su. Les victimes, les organisations militantes qui les relayaient, même discréditées, connaissaient les agents et les instigateurs des sévices pratiqués. Ce secret de polichinelle sulfureux n’est pas devenu un « objet froid » pour mémoire. L’auteur garde en tête son extension à bien des domaines, car divers conflits civils, comme dans l’Algérie des années 1990, glissent vers des formes permanentes de guerre avec atténuation de la notion de frontière entre le militaire et le civil, le lointain et le local. Le lien provient du cœur de la DGR, qui prétend définir la psychologie des foules et des peuples, selon une vision hiérarchique : le langage de la « pacification » est celui du camp du bien, quelles que soient les circonstances. Et tactiquement, ces élites averties reprennent l’antienne selon laquelle les acteurs doivent la fidélité pour l’honneur jusqu’à en devenir – avec arrogance et célébration littéraire – des « réprouvés ».

En cas d’échec, on parlera de guerre gagnée militairement et politiquement perdue, car il n’est pas question de s’avouer vaincu ou de croire ces pratiques absurdes parce qu’elles ne cessent d’affermir les oppositions et de les rendre plus irrémédiablement actives. Jérémy Rubenstein examine la fascination héritée des commandos de la Seconde Guerre mondiale (du SAS, Special Air Service, ce qui évite de penser à la défaite de 1940 et au pétainisme), puis ce que l’on attribue au rôle surjoué des fortes têtes insubordonnées, d’où sortira le mythe Bigeard. Ce dernier, ni sang bleu ni saint-cyrien, y puisa sa part de gloire. Dans ce sillage, se développe l’enseignement du colonel Charles Lacheroy, présenté en 2003 dans son livre De Saint-Cyr à l’action psychologique. Lacheroy présente anonymement dans Le Monde du 3-4 août 1954 « La stratégie révolutionnaire du Viet-Minh » et son « type de guerre révolutionnaire ». Il reprend ces idées en 1955 dans Action Viet-Minh et communiste en Indochine, ou une leçon de guerre révolutionnaire. La boîte à outils des « contras » suivants (Nicaragua de Somoza, Argentine de Videla, Chili de Pinochet) était là.

Après la guerre d’Algérie, ces théories s’internationalisent par l’intermédiaire d’un « cyrard » : promotion 1940, David Galula, Juif tunisien passé par le Royaume-Uni et les États-Unis, a publié d’abord en anglais Contre-insurrection. Théorie et pratique (en 1964), non réédité en français avant 2008. Le grand public connaît mieux Jean Lartéguy : le succès des Centurions (1960) sera entretenu avec flamme. D’autres chapitres du livre de Jérémy Rubenstein traitent de la porosité entre l’OAS et les barbouzes gaullistes, du recyclage des officiers factieux en zone grise d’interventions voulues, stipendiées et parfois aussi inavouées qu’inavouables. Le déploiement complet de ces pratiques secrètes s’est poursuivi au Cameroun sous l’autorité de Pierre Messmer, avec l’appui du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), des réseaux Foccart, de la cellule Afrique de l’Élysée.

Terreur et séduction, de Jérémy Rubenstein : barbouzes et Contras

Le lieutenant-général Jorge Videla prête serment comme Président de l’Argentine à la suite du coup d’État de la junte militaire soutenue par les États-Unis (29 mars 1976)

Le double discours tient à la dimension dite psychologique de l’entreprise. Les tenants de la terreur veulent, après un affrontement, « une boucherie », dit le commandant Argoud, récupérer les cadavres pour les exposer sur la place publique ; d’autres, avec Aussaresses, dissimulent les lieux et la pratique de la torture ou tentent de maîtriser des coups d’éclat plus radicaux encore quand le massacre de masse est envisagé. Parallèlement, du côté de la séduction des populations, les « commandos noirs » de Bollardière, qui ne portaient pas le képi, trop militaire (ils se signalaient par leur bonnet noir), et parfois restaient non armés, devaient présenter la « main gauche » de l’armée et, selon la formule, gagner « des cœurs et des esprits » par les routes, les hôpitaux et les écoles, etc. – tout ce que l’on met au chapitre des « bienfaits » de la colonisation. Un Jean-Jacques Servan-Schreiber en tira son Lieutenant en Algérie. Tous ont le même projet qu’Argoud, ce qui ouvre à d’étranges parcours et à des choix très aléatoires, à la croisée des chemins menant à la bataille d’Alger et, pour les généraux dissidents, au putsch. Le mythe de la torture efficace pour éviter l’explosion d’une bombe y allait son train sans que les exécutants eux-mêmes y crussent vraiment.

La réalité est que cette manière de faire est porteuse – malgré le déni de ses praticiens qui se disent seulement techniciens d’une théorie psychologique – d’une position antidémocratique violente qui n’a rien de scientifique. Il s’agit toujours, non seulement de faire adhérer à des positions pro-occidentales et pro-américaines, mais aussi de donner libre cours à la généralisation de la violence en dehors de toute règle de droit. Quant aux alliés, on les prend évidemment parmi les dominants des forces à soumettre.

Ces questions ont été abordées à l’Université depuis une vingtaine d’années, d’abord par Gabriel Périès, un Franco-Argentin qui en a tiré une thèse en 1999 intitulée De l’action militaire à l’action politique. Impulsion, codification et application de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » au sein de l’armée française, 1944-1960, dans laquelle il étudie la manière dont on constitue un « ennemi intérieur ». Un autre ouvrage, de Paul et Marie-Catherine Villatoux, La République et son armée face au péril subversif. Guerre et action psychologique, 1945-1960 (Les Indes savantes, 2005), a exploré lui aussi le contexte français.

Terreur et séduction, de Jérémy Rubenstein : barbouzes et Contras

Jérémy Rubenstein, pourtant particulièrement averti et sensible à ce qui s’est passé dans l’Argentine de Videla et d’après Videla (soutenue en 2014, sa thèse portait sur « la sédition militaire de Semana Santa de 1987 »), repart des années 2000 pour reprendre cette doctrine militaire pleinement politique mais « aux contours flous » et pour passer au peigne fin les institutions états-uniennes (CIA, Peace Corp, et l’école militaire des Amériques, longtemps sise au Panama et depuis près de quarante ans à Fort Benning). Le tour du monde des réemplois de la notion n’implique pas seulement le Chili d’après Allende ; la pratique de la contre-guérilla comme outil de lutte contre « l’ennemi intérieur » tend à devenir la ressource de tous les mercenariats militaires et mafieux ; elle a même tendance à se glisser dans le monde de l’entreprise au nom d’idées-force simplistes.

Soutenant que les masses ne sont influençables que par la terreur, la dangereuse prolifération et donc l’universalité de ce positionnement qui banalise l’hyperviolence à bas coût ne distinguent plus trop l’étranger de l’intra-national. Donner des éléments de langage aide à promouvoir des alliés sectaires, simplistes et fanatiques, en invoquant toujours la même rengaine : entre deux feux, il faut choisir le moindre. Malgré le tour du monde sur trois quarts de siècle, on croit parfois n’entendre que certaines propagandes électorales. En serions-nous donc déjà au stade 1 de l’affaire ?

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