Pas tout à fait du Céline

La parution de Londres ajoute un livre au corpus célinien. La publication dans la collection blanche de Gallimard laissait attendre une œuvre. À la différence de Guerre, premier inédit publié au printemps 2022, il s’agit d’un ensemble cohérent, et le titre, cette fois, est bien de Céline et non pas forgé. Londres est en réalité une très longue archive, témoin d’une œuvre abandonnée.


Louis-Ferdinand Céline, Londres. Édition de Régis Tettamanzi. Gallimard, 576 p., 24 €


Céline a retravaillé seulement la première partie de Londres ; les deux suivantes sont de premier jet, de l’avis de Jean-Pierre Thibaudat, leur premier lecteur, comme de celui du responsable de l’édition critique, Régis Tettamanzi, également éditeur des pamphlets antisémites de Céline au Canada (Écrits polémiques, éd. Huit, 2012). La marche à franchir entre la première partie et les deux suivantes est haute. Le texte n’a ni la force hallucinée ni la fulgurance de certains passages de Guerre, le premier des inédits confisqués en 1944, réapparu en 2021 et publié au printemps 2022. Sa vocation naturelle aurait été de paraître dans les Cahiers de la NRF, collection d’archives, de documents littéraires et d’inédits.

Londres, de Louis-Ferdinand Céline : pas tout à fait du Céline

Des militaires britanniques dans les rues de Londres (1914) © Gallica/BnF

Londres raconte une année de la vie de Ferdinand, au sortir des combats de 1914, après sa blessure et sa démobilisation. Ferdinand est, à Londres, un maquereau novice, sous la protection de plus expérimenté et plus important que lui. Tout le livre traite du milieu du proxénétisme français à Londres pendant la Première Guerre mondiale. Le ton en est nettement plus sombre que celui de Guerre, alors que l’éloignement du front devrait, au contraire, éclairer les jours de Ferdinand. De fait, c’est à une longue catabase que l’on assiste : la bande est peu à peu décimée par les arrestations, les maquereaux perdent leurs filles, le chef meurt de mort violente, Ferdinand prend sa place.

Ce petit monde vit dans un luxe relatif avant d’être contraint à la semi-clandestinité, de trimer dans le métro quand les ressources procurées par les filles font défaut, de dormir sur des péniches, de s’éparpiller. Une vie de marlous sans éclat, sans grand intérêt non plus, sinon comme contribution à la vie des sans domicile fixe à Londres. Le ton monocorde tranche avec la tonalité carnavalesque de Guignol’s Band, publié en 1944, qui reprendra le même épisode londonien et nombre de ses personnages.

Londres n’est pas un guide de voyage, encore que. Les journalistes décrivaient, à l’époque, la ville comme « le plus grand marché de chair humaine au monde ». C’est eux que Céline suit, davantage qu’un écrivain comme Jules Vallès qui dénonçait le « cloaque » de Soho et « Leicester square, tout gras de la fange de France » (La rue à Londres, 1884) mais voyait aussi dans Londres une ville refuge. C’est là que se sont exilés les proscrits politiques de 1848 puis de la Commune. Le Londres de Céline appartient au dix-neuvième siècle, mais il est curieusement dépolitisé par rapport à celui de Vallès, de Gustave Doré, de Verlaine et de Rimbaud. La ville est vue à travers le prisme de la presse française à sensation de l’époque : le lieu des bas-fonds et de la vulgarité, des criminels et des évadés du bagne échappés sur le sol étranger, peuple qui s’agglutine dans les mêmes lieux parce qu’« il faut qu’il parle ou qu’il entende parler français » (Vallès), à ses risques et périls. Monde réduit et interlope où les maquereaux côtoient les anarchistes russes poseurs de bombes, tel Borokrom, personnage sorti tout droit d’un roman de Conrad.

Londres, de Louis-Ferdinand Céline : pas tout à fait du Céline

La Tamise près du pont de Londres (1915) © Gallica/BnF

Ce Londres encore victorien est un monde d’hier, un monde de l’avant-guerre. Lorsque Ferdinand en prend conscience, le roman trouve son terme : « c’était envers et contre tout des hommes d’avant-guerre, même Borokrom et son bagne, même Rodriguez et ses cinquante-deux kilomètres de poursuites judiciaires, même Yugenbitz qu’avait passé trente-cinq frontières […] C’est eux qu’étaient futiles […] des troupes comme ça, anarchistes ou pas […] c’est fini en 1914 […] Plus qu’on avait de l’adversité, qu’on aurait dû perdre l’espoir, plus qu’ils faisaient les mirlitons ». Les modes de conduite et de survie sociales forgés par le milieu ne sont plus d’aucun secours dans le monde né en 1914.

À l’extrême violence faite aux femmes dans Guerre, s’ajoute ici l’antisémitisme de Ferdinand et de Borokrom. Il ne s’agit pas de l’antisémitisme propagandiste des pamphlets ultérieurs mais d’un antisémitisme d’époque, visant les immigrants pauvres, absent comme tel du Voyage comme de Mort à crédit, et dont la présence rend d’autant plus nécessaire une datation précise du manuscrit. Londres est à Céline ce que New York est à Morand en 1930 : « À droite donc du quartier Bloomsbury, voici les juifs encore, les vieux, les podagres à crougnotter pourrir doucement déjà des rouspignolles et du chicot au fond de leurs réduits entre deux additions et quatre gilets à recoudre ». Ferdinand reçoit de Borokrom ses premières leçons de politique dans les termes suivants : « Il m’a instruit comment il y avait des classes sociales […] – C’est un juif qui a découvert la chose, Ferdinand. Il demeurait pas loin d’ici, il a tout expliqué. / Je crois qu’au fond il aimait pas les juifs et le Marx en question non plus […] – Tu vois Ferdinand […] ce qui leur plait dans Marx, je vais te le dire, c’est le géant d’orgueil, quelque chose comme Victor Hugo, mais alors en youpin, tu comprends, un romantique délirant avec des chiffres et des précisions. C’est triste ! ».

C’est par la médecine que Céline a solidifié son antisémitisme. Les ayants droit, l’exposition des manuscrits à la galerie Gallimard (où cette page était mise en évidence) et la préface de Régis Tettamanzi ont mis en avant (1) la présence, dans Londres, d’un personnage de médecin juif et la découverte émerveillée, à son contact, de la médecine par Ferdinand. La préface parle de « vocation médicale ». C’est faire bon marché des textes comme des déclarations constantes de Céline dans les longs entretiens qu’il accorde à la fin de sa vie, dans lesquels il explique que la vocation médicale lui est venue, dans son enfance, de l’observation des médecins qui soignaient sa mère, malade et boitant, au passage Choiseul. Il faudrait également mettre en rapport les pages de Londres avec l’antisémitisme médical de L’Église, le canevas théâtral de Voyage au bout de la nuit, écrit en 1929 et publié en 1933 : « Un trait marque plus particulièrement ici le Dr Bardamu, l’antisémitisme, remarque alors Aragon, admirateur du roman, dans Commune (novembre 1933). Oh un antisémitisme assez passif ! Notre homme voyage sur un bateau qui s’appelle le Youpinium ; à Genève, il nous montre que les fils de la SDN sont tenus par des messieurs qui s’appellent Yuddenzweck, Mosaïc, Moise […] Ce n’est pas le Dr Bardamu qui donnera l’ordre des pogromes, mais n’est-ce pas ? Il les regardera venir comme le reste ». Il faut aussi rappeler l’antisémitisme médical obsessionnel de Bagatelles pour un massacre. De cet intertexte contradictoire, l’édition critique ne dit mot.

Londres, de Louis-Ferdinand Céline : pas tout à fait du Céline

« À la belle étoile, sur le pont de Londres », estampe de Gustavé Doré (1873) © Gallica/BnF

Le mythe et la légende entretenus aidant, on peut se demander si Céline est encore l’écrivain qu’il voulait être : son nom semble en passe de lui échapper et de devenir une marque. Mais Céline, sans le style et sans la musique de Céline, est-ce encore du Céline ? Leur réapparition rocambolesque en 2021 a fait passer au second plan le fait que ces inédits avaient d’abord été des textes écartés par l’écrivain lui-même. Henri Godard, éditeur historique du romancier, a indiqué dans Le Figaro littéraire qu’ils n’avaient pas la valeur littéraire des romans posthumes, mis au point par leur auteur, Guignol’s Band II (d’abord paru sous le titre Le pont de Londres en 1964) et Rigodon (1969). Le principal intérêt de Londres est alors, a contrario, de donner la mesure de l’énormité du travail entrepris pour parvenir aux réussites de Mort à crédit et de Guignol’s Band. Faute de ce travail, Londres nous livre une trame où manquent les gradations, l’impression et les couleurs, un canevas au style inabouti, et Céline en imitateur de Céline. Les scènes de rixes, de sexe, de passages à tabac des filles par leurs maquereaux, de bagarres et de beuveries sans fin entre les hommes près des docks, livrent la violence crue ; elles se répètent et s’enchainent, toujours les mêmes et fastidieuses.

L’édition de Londres nous épargne l’antienne sur les « nations chrétiennes » de la préface de Guerre. Les réserves formulées par la communauté scientifique et certains céliniens lors de la parution du premier inédit ont été, en partie, entendues. Cela dit, tant qu’il n’y aura pas d’investissement dans l’analyse scientifique des manuscrits réapparus, leur papier, les encres, les hypothèses positivistes (2) sur la datation de ces textes qui bouleversent la bibliographie de Céline (autour de 1934) resteront fragiles. De Londres, on ne sait rien ou presque. Quelle est l’origine de ce texte ? Pourquoi et à quelle date Céline en a-t-il interrompu la rédaction ? Quels sont les liens entre Londres et Guignol’s Band, dont la rédaction obéit à une histoire particulièrement complexe ?  L’édition du texte n’avance aucune hypothèse sur cet ensemble de questions.


Philippe Roussin, universitaire, est l’auteur de Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine (Gallimard, 2005).
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