« Maintenant, ils ont trouvé qu’on est des Tsiganes ! »

À sept ans, Patrick Williams découvre le monde des Mānuš depuis le comptoir de sa grand-mère, qui tenait un café sur la place principale d’un bourg de la Creuse. À vingt et un ans, il passe le pas de la porte d’une baraque à Bagnolet et entre dans l’univers des Roms de Paris. Le choix de l’ethnologie viendra plus tard. Entraîné dans le tourbillon de la vie romanès, Patrick Williams fera de l’écriture ethnographique sa boussole, un moyen de voyager entre les mondes. Tsiganes ou ces inconnus qu’on appelle aussi Gitans, Bohémiens, Roms, Gypsies, Manouches, Rabouins, Gens du voyage… est une déclaration d’amour à l’anthropologie et une manifestation sans pareille de sa puissance critique.


Patrick Williams, Tsiganes ou ces inconnus qu’on appelle aussi Gitans, Bohémiens, Roms, Gypsies, Manouches, Rabouins, Gens du voyage… PUF, 601 p., 27 €


Paru à titre posthume, le dernier ouvrage de Patrick Williams (1947-2021) regroupe en un seul volume les deux tomes qu’il avait terminé d’écrire en 2015. D’abord publiée à compte d’auteur, l’œuvre paraît sous une unique couverture grâce au travail éditorial de Martin Olivera et Jean-Luc Poueyto. Le premier opus, sobrement intitulé « Souvenirs », est un récit ethnographique croisé dans lequel se répondent deux univers très éloignés, celui des Mānuš de la Creuse et celui des Roms de Paris.

Tsiganes ou ces inconnus qu'on appelle aussi… de Patrick Williams

Patrick Williams, à gauche, avec ses amis, les frères Lafleur, à droite © D. R.

Enfant, Patrick Williams se lia avec des garçons de son âge, fils de Mānuš, qui s’arrêtaient parfois dans son village creusois. Ces camaraderies enfantines se muèrent en amitiés solides à la sortie de l’adolescence. Nini, à qui il dédia son grand livre sur les Mānuš (1), l’embarquait dans des expéditions tumultueuses pour retrouver sa famille éparpillée, vivant en roulotte un peu partout dans le Massif central. Ces virées dans une vieille camionnette Peugeot bleu marine furent l’occasion d’apprendre la langue manouche, parlée par ses amis dans leur territoire entre Limagne et Combraille. Les chemins parcourus par les Mānuš sont ponctués de récits et de rencontres fortuites : leurs équipées furent un temps d’apprentissage pour le narrateur et ses compagnons de route. Si l’amitié de Nini et Patrick Williams perdura toute la vie, une bifurcation eut lieu : Nini se maria chez les Mānuš, Patrick Williams chez les Roms de Paris.

L’entrée de Patrick Williams dans l’âge adulte fut ainsi marquée par une nouvelle rencontre : celle des Roms de Paris. Tandis qu’il poursuivait des études de littérature, il fut introduit auprès des Rom parižoske – on ne sait pas comment d’ailleurs, c’est l’un des mystères du livre. Patrick Williams se trouva alors plongé dans un univers à mille lieux de celui des Mānuš de la Creuse. Très pudique sur son mariage avec Lultcha, une Romni parisienne dont le lecteur ne saura pratiquement rien, Patrick Williams raconte en détail les tournées de chine qu’il effectuait dans tout Paris et ses alentours avec ses camarades roms. Après les chemins de traverse creusois, le narrateur nous emmène dans la banlieue parisienne « nord-nord ouest » : Montreuil, Bagnolet, Bondy, Sarcelles, Saint-Denis, Courbevoie, etc. Aucun itinéraire pensé à l’avance ne guidait les jeunes gens, c’étaient la chance (e bax) et la visite des bistrots qui aimantaient leurs déambulations.

Ces deux récits déjouent les pièges du présent ethnographique convenu : Patrick Williams ne nous donne jamais à voir « les Tsiganes », mais un petit collectif de Mānuš dans la Creuse des années 1960 et une compagnie de Roms dans le Paris des années 1970. Ce premier opus est donc une démonstration monographique, découvrant par l’expérience à quel point tout discours globalisant sur les « Tsiganes » est suspect. L’anthropologue n’aura jamais cessé de le répéter sur des modes différents tout au long de sa carrière : il faut « considérer chaque communauté en un certain lieu et un certain moment » et recommencer de zéro le travail ethnographique à chaque nouvelle rencontre. De l’aveu même de l’auteur, le livre de « Souvenirs » annonce tous les thèmes qui sont abordés dans le second, intitulé « Définitions » : « En me relisant, j’ai le sentiment d’avoir écrit deux fois le même livre ».

Tsiganes ou ces inconnus qu'on appelle aussi… de Patrick Williams

« Voyage en musique », de Gabi Jimenez (2014) © Gabi Jimenez

Le second opus de Tsiganes ou ces inconnus qu’on appelle aussi Gitans, Bohémiens, Roms, Gypsies, Manouches, Rabouins, Gens du voyage… est en effet une théorie de la diversité romani. D’où l’importance de ce titre à rallonge que l’auteur qualifie de « tintinnabulante ribambelle d’étiquettes ». Ne nous laissons donc pas leurrer par la typographie en trompe-l’œil de la page de titre qui exhibe le mot « Tsiganes ». Le fil conducteur de l’ouvrage module les recompositions des mondes romani au long des situations, joue avec l’incertitude de savoir si l’on peut parler à leur propos de totalité et assigner à cette dernière un nom. L’habitude prise par les sciences sociales et le sens commun d’utiliser les catégories « Tsiganes », « Gitans » et « gens du voyage » gomme la singularité de ceux qu’elles tentent de nommer. Pendant plus de quarante ans, Patrick Williams fut par excellence, dans le monde académique, l’« anthropologue des Tsiganes ». Il nous laisse pourtant un curieux héritage lorsqu’il écrit que les « Tsiganes » ne constituent « ni un groupe ethnique, ni une catégorie scientifique », bref, que les « Tsiganes » au fond n’existent que dans nos représentations et nos préjugés. Sont bien vivants, en revanche, et avec quelle intensité, les « Slovensko Roma, Gadjkene Mānuš, Travellers, Gitanos canasteros, Gitanos caseros, Rom kalderaš, Rom čurara, Xoraxané Roma, Gammon Travellers, Cant Travellers, Sinti piémontais, Sinte Eftavagaria, Valštike Mānuš, Gitanos catalanes, Tinkers, Kaale, Calos, Calon Yéniš, Mugat, Nawars, Voyageurs, Rom lovara »…

Patrick Williams nous enseigne que le XXe siècle fut celui de l’invention du « peuple tsigane », qui sera nommé un peu plus tard « peuple rrom ». S’appuyant sur la thèse de « l’origine indienne » fondée sur la découverte linguistique qui lia, au XVIIIe siècle, la langue des Gypsies à l’Inde, les nazis furent les premiers à donner une existence au « Zigeuner Volk ». Patrick Williams interroge le paradoxe d’une « “solution finale” comme point de départ non pas d’une renaissance, mais d’une naissance ». Ce n’est, en effet, qu’après le génocide que l’idée d’un « peuple » permit l’apparition d’un mouvement politique romani. La discipline historique contribua elle aussi, en partie, à cette fiction en officialisant l’idée d’une « histoire des Tsiganes », alors qu’elle ne s’intéresse en réalité qu’au point de vue des États cherchant à contrôler des collectifs mouvants. L’utopie politique d’un « peuple rrom » elle-même, qui en a voulu le retournement, reste aujourd’hui encore très éloignée des communautés locales, comme l’auteur nous le rappelle non sans humour : « Je me souviens de la réflexion d’un Sinto d’âge mûr à son cousin un soir de conversation paisible “au bord du feu” […] : “Ah, t’as vu ? Maintenant, ils ont trouvé qu’on est des Tsiganes !” ».

Mais comment parler de parties s’il n’y a peut-être pas de tout ? Se référant à Peirce et à sa théorie de la « sémiose illimitée » (2), Patrick Williams souligne la co-signification des termes « Tsiganes » et gadjé – ceux qui ne sont pas « Tsiganes » – comme un couple sémantique oppositionnel. Il n’y a pas de sens à vouloir définir les uns sans les autres. Quant au problème de la bonne dénomination, il est insoluble. Bien conscient que sa réponse suscitera immanquablement de l’étonnement « à une époque où toutes les minorités se déclarent en manque de reconnaissance », l’anthropologue affirme qu’un groupe humain n’a pas besoin de nom pour exister. La totalité, c’est celle que forment ensemble « les Tsiganes et les gadjé », malgré la dissymétrie tragique de leur histoire. Patrick Williams nous livre ainsi une leçon critique d’humanité.


  1. « Nous, on n’en parle pas. » Les vivants et les morts chez les Manouches, Éditions de la MSH, 1993.
  2. Voir Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe. Textes choisis, Seuil, 1978.

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