Etel Adnan, au plus près des saisons

Saisons, Mer et brouillard, Nuit, Surgir, Déplacer le silence : voilà les titres des tout derniers recueils poétiques d’Etel Adnan, peintre et poétesse née en 1925 à Beyrouth, ayant vécu la plus grande partie de sa vie à Sausalito au nord de San Francisco, avant de s’éteindre à Paris à l’automne 2021. Ces livres, composés entre 2008 et 2020, sont traduits de l’anglais et réunis selon ses vœux en une anthologie intitulée Le destin va ramener les étés sombres, offrant au lecteur le plaisir de découvrir les mouvements à la fois inquiets et solaires de ses dernières compositions poétiques. En même temps, les entretiens menés avec Laure Adler, série d’échanges et de « moments illuminants », permettent de retrouver sa présence au monde amoureusement impliquée, toujours plus vive et sensible.


Etel Adnan, Le destin va ramener les étés sombres. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Martin Richet, Jérémy Victor Robert, Françoise Despalles, Pascal Poyet et Françoise Valéry. Préface de Hans-Ulrich Obrist, traduite par Virginie Poitrasson. Points, coll. « Poésie », 352 p., 8,90 €

Etel Adnan et Laure Adler, La beauté de la lumière. Entretiens. Seuil, coll. « Fiction et Cie », 154 p., 18 €


Il y a dans les tableaux d’Etel Adnan ce que l’artiste et éditrice – et la compagne de sa vie – Simone Fattal nomme une « énergie pure ». Les tableaux d’Etel Adnan « dégagent de l’énergie et procurent de l’énergie ». On voit dans sa peinture des aplats de couleurs vives, des formes angulaires de rectangles et de carrés, des lignes horizontales qui représentent les contours de la mer, de la montagne, ou les figures plus abstraites des grands espaces naturels américains. De ces peintures se dégage très souvent l’impression d’une harmonie colorée. En lisant ses poèmes, on pense à la conception grecque et antique de la beauté, une beauté perçue selon un principe d’ordre et d’équilibre, visant à faire naître un certain apaisement, une impression de plénitude suscitée ici par le monde physique représenté. Dans ses entretiens avec Laure Adler, Etel Adnan souligne son affection pour la nature : « À un moment, j’ai aimé la peinture et c’était très mêlé à la montagne. Je crois que j’ai vraiment aimé le monde. […]. Et le monde est plus proche de l’idée de peinture parce que c’est physique […] les montagnes, les fleuves, le monde ».

Le destin va ramener les étés sombres, d'Etel Adnan

En Californie © Jean-Luc Bertini

La beauté de la lumière est un recueil d’entretiens qui rassemble deux émissions radiophoniques de Laure Adler en 2015 et 2019, complétées par des conversations qui se sont poursuivies entre les deux femmes. En même temps qu’il propose de retracer les diverses lignes du parcours de vie d’Etel Adnan, le livre comprend de nombreuses réflexions sur l’activité de peindre et d’écrire. Ces échanges mettent en relief les circonstances qui ont façonné un itinéraire, et on a par moments le plaisir d’y déceler en creux les micro-événements d’un parcours, les instants parfois imperceptibles et infimes qui agissent de la façon la plus décisive, comme le hasard de la rencontre avec Gabriel Bounoure, à Beyrouth, introducteur en France d’Henri Michaux et de Max Jacob, qui l’initie à la poésie et lui enjoint d’étudier la philosophie à Paris ; ou encore l’événement déterminant d’une phrase, une seule et simple remarque, qui, au détour d’une conversation avec une enseignante en art, « libéra ses mains », et la mobilisa à l’âge de trente-quatre ans dans la peinture. Ce livre permet aussi de saisir l’importance que peut revêtir chez elle la notion de perception, à laquelle se joint souvent dans son écriture poétique la méditation.

Au fil des poèmes qui composent les divers recueils présents dans l’anthologie Le destin va ramener les étés sombres, on retrouve cette force vive et cosmique des phénomènes naturels, comme si l’écriture poétique, en cherchant à exprimer la pulsion élémentaire et primordiale d’un paysage, visait en même temps à en épouser les dimensions, à en dire la réalité agissante. Dans chacun de ces recueils, Etel Adnan s’attache à traduire la matérialité des espaces physiques à travers les éléments naturels les plus immatériels : l’insaisissable des saisons (Seasons), de la mer et du brouillard (Sea and Fog), de la nuit (Night), jusqu’au silence qui compose l’univers (Shifting the Silence). Le premier recueil de cette anthologie, Saisons, inaugure cette recherche poétique singulière, car il vise à aborder le monde physique dans son essence, son jaillissement permanent et sa poussée, par le langage qu’il emploie : « Il y a des écritures imperceptibles. La forme triangulaire de l’amour s’applique à la vision : poussée d’Être ».

Ce sont ainsi des effets de présence qui ponctuent les fragments poétiques d’Etel Adnan, des moments d’existence, des instants de vie. Le regard fonctionne souvent comme un principe d’intensification existentiel, « je regarde simplement », et c’est à travers une langue poétique limpide, aux accents parfois prophétiques, qu’elle décrit la beauté somptueuse des forêts et du ciel, l’impact bouleversant de la mer, la fixité apaisante de la montagne. Le poème, comme la nature, paraît ainsi surgir comme il vient, au cœur d’un temps présent et permanent, dans la nomination heureuse de sa réalité immédiate. Il en émane parfois la formulation de questions essentielles : « Qu’est-ce que l’on appelle l’amour ? », « D’où vient le soleil ? », et, par endroits, la notation la plus brève et la plus factuelle, la plus simple, apparaît aussi comme la plus percutante. Certaines images poétiques rejoignent sa peinture, car Etel Adnan y décrit encore un monde de couleurs et d’impressions, et le monde physique y apparaît souvent comme familier, il prend forme à travers des attributs affectifs et humains. Le mont Tamalpaïs, si présent au cours de sa vie et dans sa peinture, est « toujours là », « veille » et « observe ».

Le destin va ramener les étés sombres, d'Etel Adnan

Chacun des recueils de cette anthologie traduit ce qu’Etel Adnan nomme dans ses échanges avec Laure Adler « la remémoration d’une vie d’impression », car ces livres expriment l’expérience d’une écriture fondée sur des perceptions. Certains d’entre eux s’achèvent sur une partie en vers libres, intitulée Conversation avec mon âme (Conversation with my soul), et expriment ainsi la conversation la plus intime avec soi-même, en même temps qu’ils délivrent une forme de lucidité et de préoccupations tournées vers les événements du monde.

Des réflexions s’ouvrent par instants, et la méditation, l’illumination poétique et la remémoration personnelle trouvent à se ressaisir dans l’unité d’un fragment, d’une phrase ou d’un paragraphe en prose, dont l’expression souvent ramassée épouse quelquefois la forme et la force de l’aphorisme. Dans chacun des recueils, cette composition fragmentaire traduit aussi l’hétérogénéité des expériences rapportées : le récit d’un rêve, le compte rendu d’un poème, l’évocation sensorielle du caractère tumultueux, mythologique et ancestral de la mer. On retrouve aussi la Californie, ses espaces gigantesques, ses rivières et ses vallées ; et la Grèce, constamment convoquée, chérie et fantasmée. Il y a aussi beaucoup de méditations nocturnes, des souvenirs d’enfance à Beyrouth, des annotations discrètes sur l’histoire personnelle de l’autrice, l’expérience de l’exil, et la pensée pour les êtres disparus. Il en résulte des réflexions d’ordre métaphysiques, relatives à l’esprit et à la matière, à la composition du « moi », à son identité construite et mouvante.

Etel Adnan décrit le monde qu’elle voit. Elle exprime en même temps la façon dont la conscience appréhende ce monde porté à sa vue, comment les saisons ou l’événement climatique du brouillard affectent et influencent la peau, comment la conscience et la mémoire interagissent avec les éléments de la nature, produisent des images et des idées qui surviennent de façon simultanée et se confondent, parfois dans le plus grand des mystères de l’imperceptible de la mémoire subjective.

En même temps que ces recueils confèrent au climat et aux éléments naturels leur qualité poétique propre, ils sont d’une grande profondeur philosophique. Au cœur de chacun des fragments se perçoit la prédisposition d’Etel Adnan pour la pensée, qui est aussi, dans un présent éprouvé souvent comme anxiogène, une forme de mouvement régénérateur. On découvre ainsi, au fil des pages, un discours critique sur l’état des conflits et des guerres, les préoccupations de l’autrice devant le désastre écologique, sur les nouvelles formes que prend l’univers à travers la conquête spatiale alors que la terre se meurt. Ce mouvement vers la pensée ne se résout jamais vraiment, mais se heurte souvent à l’arrêt brusque de l’aporie, et l’on souhaite parfois une suspension de ces réflexions, on ressent le besoin vital et renouvelé d’un retour au monde physique.

Le destin va ramener les étés sombres, d'Etel Adnan

L’intensité singulière du dernier recueil de cette anthologie, Déplacer le silence, réside dans cette tentative de retrouver, dans la monotonie des jours qui finissent, ce rapport immédiat au monde. L’écoute de la mer et l’observation périodique des marées à Erquy, en Bretagne, expriment cette recherche à chaque page. La mélancolie se fait plus sensible, les mouvements perceptifs se font plus ténus, comme si l’observation de la nuit ou de la mer provoquait encore ses effets d’exaltation les plus grands en dressant au cœur de l’écriture poétique sa fonction essentielle de « garde-fou » : « Que reste-t-il ? Cette saison de chaleur et de vent, le dîner de ce soir, et ces larges bandes de vagues frémissantes aux différentes nuances de vert qui me fendent le cœur avec leur incroyable beauté. »

La beauté du Destin va ramener les étés sombres est dans cette lucidité inquiète, cet étonnement proprement philosophique qui exprime l’éblouissement comme la perplexité la plus sensible devant le train du monde. À travers la notion de destin qui donne son unité à ces recueils, Etel Adnan vient dire comment l’histoire humaine perturbe et altère la circularité du monde naturel. Elle donne à lire la splendeur d’un monde éprouvé, mais les images les plus dysphoriques imprègnent aussi son procès cyclique et immuable. On se souvient d’un de ces poèmes, « L’Apocalypse arabe », composé entre janvier et avril 1975, au moment de la guerre civile du Liban. On y lit, dans la ritournelle joyeuse et rythmique qui célèbre le soleil, la survenue brutale de la guerre, et l’on retrouve par endroits, dans un de ses recueils les plus récents, Nuit, la violence hallucinatoire de la psyché, ses cauchemars : « J’ai des hallucinations de toits s’écroulant sur des familles entières, d’une voiture écrasant un enfant, d’un cœur frappé d’une balle perdue ». Mais, comme dans un souci d’unité mélodique, la chanson du soleil, dans « L’Apocalypse arabe », persistait, même doucement, dans ses interruptions les plus brutales.

Il y a dans la poésie comme dans la peinture d’Etel Adnan une forme de résolution harmonieuse, le maintien, même fragile et discret, au cœur d’un univers poétique parfois terrifiant, d’une unité heureuse à préserver et à poursuivre. À travers cette pensée et cette conscience du destin, Etel Adnan approfondit un certain rapport à l’Histoire. Elle témoigne de la violence humaine, et c’est en manifestant la conscience d’une destruction à l’œuvre qu’elle exprime dans ses livres les interrogations les plus fondamentales. La conscience du déracinement creuse la question d’une place et d’une présence au monde. L’épreuve de l’exil ouvre la réflexion sur la possibilité d’une présence heureuse du monde en soi.

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