La fille du monstre

Le premier roman de Sarah Jollien-Fardel raconte la vie d’une femme empêchée de vivre. Nue, l’écriture de cette tragédie contemporaine parcourt les chemins escarpés d’un traumatisme logé dans le corps : pour fuir une enfance dévastée par la violence paternelle, Jeanne quitte sa montagne valaisanne natale et son milieu d’origine. Avec ce récit de transfuge, d’emprise patriarcale et d’exploration de la sexualité féminine, l’autrice propose une histoire de la violence épurée de tout sentimentalisme.


Sarah Jollien-Fardel, Sa préférée. Sabine Wespieser, 208 p., 20 €


Dans un village haut perché du Valais, la maison d’un chauffeur routier. Entre ses quatre murs, la mère et ses deux filles, peu incarnées – des ombres discrètes. La cadette, la narratrice, dit les signes avant-coureurs de la violence qui vient, signes imperceptibles qu’elle décelait enfant avec l’instinct d’une bête craintive. Elle décrit la tension glaçante de ces jours où le moindre geste, le moindre son devenait prétexte à une sauvagerie à la fois banale et inventive, toujours renouvelée. Viols sur l’ainée, menaces enivrées, sourires tandis qu’il frappe ou jette sur elles carafes en émail et bouteilles en verre… Les meubles comme les corps des trois femmes portent les traces de ces actes. À l’intérieur, les interdits les cadenassent. « Il a confisqué toutes nos allégresses. Il a massacré toutes nos jouissances. »

Sa préférée, de Sarah Jollien-Fardel : la fille du monstre

Sarah Jollien-Fardel © Eddy Jollien

Jeanne quitte la maison, se sauve par les études, puis retrouve plus loin, en elle-même, cette rage quasi mythologique transmise comme une malédiction : « je suis lui », comprend-elle finalement, « je suis la fille du monstre ». Comme dans Chienne de Marie-Pier Lafontaine, Sa préférée porte dans son titre la marque du père sadique, les horizons indépassables qu’il a imposés : « sa préférée », c’était la fille ainée suicidée. Sans le nommer, sans relier les points, le livre décrit un triple féminicide. La bataille de la narratrice contre son père est vouée à l’échec, les destins de sa mère et de sa sœur, scellés. Toutes trois, recluses dans cet à-côté qu’est la violence, sont d’emblée perdues au monde : « Les gestes, les phrases, tout devient irrationnel, et pourtant il faut traverser, vaille que vaille, les moments qui vont suivre. » Sa préférée est une tragédie.

Comme dans toute tragédie, l’héroïne est condamnée à lutter jusqu’au bout. À Lausanne, où elle s’installe, Jeanne s’efforce d’ouvrir ce qui a été obstrué en elle. Le temps passe, la peur s’éloigne et laisse un peu de place au désir. Après le torrent sauvage du père et les montagnes inextricables de son enfance, elle découvre le lac Léman. Dans son existence à l’envers, c’est dans l’eau qu’elle sort de l’apnée, c’est là que son corps renait, qu’il lui appartient pour la première fois. À partir de là, le centre de gravité de Sa préférée se déplace à mesure que Sarah Jollien-Fardel nous fait espérer que cette vie commence enfin.

Sa préférée, de Sarah Jollien-Fardel : la fille du monstre

Jeanne fait des rencontres, se frotte à des femmes surtout – elle fuit les hommes –, espérant en être modifiée. Mais tout se déroule à l’aune de ses expériences fondatrices, comme un jeu de piste psychologique. Cela commence avec sa première compagne, la grande bourgeoise Charlotte, qui éveille en elle la haine qui agitait son propre père. Puis c’est Marine, avec qui elle vit de nombreuses années, et dont elle reçoit l’amour comme s’il s’agissait de celui d’une mère. Après avoir longtemps reproduit la censure paternelle sur les jouissances : « Mon homosexualité était un choix de douleur », elle s’autorise enfin Paul, pleinement désiré. Habilement, l’autrice recouvre de mauvaises herbes cette trajectoire : d’avancées accélérées en lourds retours en arrière, la narration fait ressurgir le passé et ses souffrances par relents. Jeanne ne cesse jamais d’être habitée par la maison de son enfance.

La violence du père en finit d’autant moins de menacer qu’aucune explication n’en est donnée. De lui, nous n’entendons que les mugissements. Une interprétation est écartée : ce n’est pas la pauvreté qui est en cause, dit la narratrice, mais sa « fermeture d’esprit ». Jeanne ne voulait pas finir dans une boite de pub, elle voulait seulement fuir son père. Elle n’en veut pas à sa classe, qu’elle finit par fondre dans la terre de son enfance, d’où elle tire sa seule identité. Les quelques fois où l’image du père s’estompe, ces lieux apparaissent, vibrants, vivants. C’est finalement tout ce qu’elle a, les « frusques puantes » de cette enfance qui a mangé tout le reste. Comme un arbre que le gel aurait empêché de porter des fruits, Jeanne renonce à sa vie qui n’a pas réussi à prendre, et revient à sa terre pour s’éteindre. Loin du triomphe convenu de la transfuge résiliente, Sa préférée est le récit d’une impossible métamorphose.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Tous les articles du numéro 156 d’En attendant Nadeau

;