Dans le silence du Vorarlberg

Héritages est le premier tome d’une trilogie dans laquelle l’écrivaine autrichienne Monika Helfer sonde sa propre histoire familiale et s’interroge, à travers elle, sur la transmission.


Monika Helfer, Héritages. Trad. de l’allemand (Autriche) par Dominique Autrand. Albin Michel, 192 p., 17,90 €


Au village, on les surnomme les « Fâcheux ». Josef, Maria et leurs quatre enfants sont pauvres, marginaux et méprisés. Ils vivent à « l’ombre de [la] montagne » dans une ferme isolée du Vorarlberg, à l’extrême ouest de l’Autriche. Le quotidien est rude, rythmé par les tâches agricoles, auxquelles enfants et adultes consacrent leur énergie. Mais on ne se plaint pas chez les Fâcheux, on parle peu du reste. Les sentiments se fondent dans les silences : Josef aime sa femme mais « il n’était pas possible de dire Je t’aime en patois. Le mot ne lui était donc jamais venu à l’esprit ». Pour cette famille autarcique, la pudeur prévaut, ce que l’écriture de Monika Helfer, sobre et elliptique, restitue parfaitement.

Dans cette autofiction, l’auteure nous conte l’histoire de ses grands-parents, faisant revivre ainsi un monde rural presque archaïque : « Nous sommes à l’époque de la Première Guerre mondiale, presque tout le monde était pauvre. Ma famille l’était particulièrement », nous explique Monika Helfer, elle-même née dans le Vorarlberg en 1947. « Ils n’étaient pas mécontents, ils savaient que c’était leur destin et qu’ils ne pouvaient pas le changer. »

Une affirmation qui vaut en particulier pour les femmes, au premier rang desquelles Maria, la figure centrale du roman. Lorsque Josef part combattre, elle se retrouve seule avec les enfants, en danger. Car Maria est d’une beauté rare, qui attise haines et désirs. Le maire, censé veiller sur elle, la harcèle, tente d’abuser d’elle, mais Maria se défend et parvient, chaque fois, à le chasser. C’est un autre homme qui la fera vaciller : « l’inconnu de Hanovre » rencontré par hasard à la foire aux bestiaux. Lorsqu’il revient la voir, « rasé de près » – contrairement aux hommes du village –, arborant « une chemise de citadin », Maria se surprend à prononcer en elle-même le mot « amoureuse » : « c’était mieux que le sentiment qu’elle avait pour Josef. Elle en faisait le constat pour elle-même. Encore et encore. Jamais elle ne le dirait à personne. Et qu’importait ce sentiment, il n’aurait pas de conséquences ».

Héritages, de Monika Helfer : dans le silence du Vorarlberg

Maria se tait, en effet, lorsque Josef rentre de la guerre « changé, fatigué, timide », remarquant à peine que sa femme est enceinte. Mais le village, lui, parle et Josef se laisse persuader que l’enfant n’est pas le sien. Cette fille, il ne l’aimera jamais : « il n’avait pas de colère contre elle, elle le dégoûtait […] Il ne la frappait jamais. Ses autres enfants parfois. Grete jamais. Il ne voulait pas la toucher, même pour la frapper ». Maria meurt à trente-deux ans, Josef un an plus tard, sans jamais avoir adressé la parole à Grete, la mère de la narratrice.

Comme Maria, Grete meurt jeune. Le récit entremêle habilement leurs destins ainsi que celui de la fille, celle qui nous conte cette histoire. Jusqu’où va cette histoire ? « Où et quand s’arrête la famille des Fâcheux ? », interroge la narratrice. « En fais-je encore partie ? Mes enfants en font-ils encore partie ? » Subtilement, le roman pose la question du « bagage » d’une famille – Die Bagage est le titre original allemand – et de sa transmission d’une génération à l’autre.

Ce questionnement accompagne Monika Helfer depuis l’enfance. À onze ans, lorsque sa mère meurt, sa sœur y voit la main du destin. « Moi, je ne voulais pas de ce destin, se souvient l’auteure, et c’est certainement la raison pour laquelle j’ai commencé à écrire. Je devais rompre cela, défaire le nœud, c’était une nécessité. » Son œuvre, depuis les années 1980, interroge inlassablement le rôle de la famille, son influence sur notre propre identité, en particulier lorsque celle-ci dysfonctionne. Nombre de ses personnages sont des enfants ou des adolescents, dont elle parvient admirablement à rendre la profondeur psychologique. Elle qui a grandi chez sa tante, « négligée » au milieu d’autres enfants, veut « les prendre au sérieux, ne pas minimiser leur importance ».

En 2020, année de sa publication en allemand, Héritages a offert à Monika Helfer une renommée internationale inespérée. Elle a poursuivi, avec le même succès, son exploration des origines dans les deux romans qui ont suivi (non encore traduits) : Vati (2021), qui retrace la vie de son père, et Löwenherz (2022), celle de son frère, mort à trente ans. Si ce succès l’a surprise, il vient récompenser une vie d’écriture, qui fut, pour la femme qu’elle est, un « combat » incessant. À bientôt soixante-quinze ans, Monika Helfer continue d’écrire, habitée par ses morts, dont sa fille, Paula, également écrivaine, décédée dans un accident en 2003. Les dernières lignes d’Héritages sont pour elle : « presque tous ceux dont je parle sont depuis longtemps sous la terre. Moi-même je suis vieille. Mes enfants sont vivants, sauf Paula qui n’a pas dépassé vingt-et-un ans. Je vais souvent sur sa tombe et je dis, tu vois, je viens te voir bien plus souvent que si tu étais encore en vie. J’aurais été gênée d’aller te voir si souvent. Tu aurais ouvert la porte et tu aurais dit : Maman, te revoilà. » Ou la littérature comme ultime transmission.

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