Une enfant cachée

Tout livre sur le destin des survivants de la chasse aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est à la fois le récit d’une aventure et un témoignage qui apporte sa pierre à l’édifice de l’Histoire. Tu seras une femme, ma fille, de Jean-Louis Coatrieux, concentre les vertus agissantes de la littérature au moyen d’une vigoureuse affirmation de la vie.


Jean-Louis Coatrieux, Tu seras une femme, ma fille. Riveneuve, 184 p., 18 €


Jean-Louis Coatrieux retrace dans son nouveau livre le chemin de souffrance et d’espérance d’Erika Weiss, jeune Juive autrichienne fuyant les persécutions dans son pays dès 1939, ballottée d’une demeure à une autre en France, pendant toute la durée de la guerre, à la faveur des protections qui jalonnent son itinéraire, au gré des menaces latentes que le hasard rend tout à coup imminentes et sans autre issue que la fuite. Les résidences de fortune s’égrènent au long du roman de Coatrieux ; le lecteur les retrouve parmi les photographies qui complètent le volume : château de la Guette avec ses faux airs de manoir anglais à Villeneuve-Saint-Denis, villa Les Hirondelles à La Bourboule, château du Couret en Haute-Vienne, hôtellerie au pied des falaises de la Sainte-Baume en Provence – autant de « petits paradis » qui sont en fait autant de refuges pour les enfants cachés.

Tu seras une femme, ma fille, de Jean-Louis Coatrieux

Ce sont de beaux édifices où les enfants s’organisent en petites républiques, qui établissent leurs propres règles dans un esprit d’autogestion, comme si la guerre, dans le bouleversement des vies qu’elle provoque, ouvrait des formes nouvelles de liberté – on pense à Julien Gracq parcourant à pied les routes désertes de Normandie dans la France occupée (Lettrines 2). Et pourtant, cela veut-il dire qu’Erika échappe à ses tourments ? Non, car elle a laissé à Vienne ses parents, sa famille, et elle porte la souffrance engendrée par la séparation, par l’attente souvent insupportable des lettres qui n’arrivent qu’au compte-gouttes (quand elles arrivent), par la frustration et l’angoisse de ne rien deviner des non-dits de la correspondance que l’on sait étroitement surveillée par la censure. Les lettres, souvent retranscrites telles quelles, ne sont plus des échanges d’informations : elles deviennent mots d’amour, talismans, amulettes que l’on garde sur soi. La souffrance d’Erika se transforme en un poison qui s’impose avec le silence définitif dès 1943 : personne ne lui répondra plus. Les petits bonheurs s’égrènent le long d’une chaîne continue de douleur. La Shoah a fait son œuvre.

On découvre à travers le destin d’Erika tout un pan de l’action extraordinaire de ceux qu’Israël distinguera plus tard comme des Justes parmi les nations. C’est-à-dire des femmes et des hommes dont le seul ressort a été la solidarité, la générosité, au service de leur combat contre le mal. Ils étaient issus des milieux les plus divers, depuis la baronne de Rothschild qui animait son réseau d’aide aux enfants juifs réfugiés jusqu’aux hôtes qui les recevaient à bras ouverts : monsieur Georges, monsieur Henry, madame Flore, tous dévoués à ces enfants qu’ils soignent, qu’ils éduquent. Si l’on y ajoute la volonté de la jeune Erika (elle a alors quinze ans) qu’elle traduit dans son journal en féminisant le titre du célèbre poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme, mon fils », titre que Coatrieux adopte pour son roman, nous comprenons que sa douloureuse errance puisse aboutir à une victoire. Amère victoire, puisque sa famille a disparu, et avec elle le rêve d’accomplir son alyah, mais victoire quand même sur l’adversité. Erika découvrira après la guerre l’amour de sa vie et coulera enfin des jours heureux en émigrant au Venezuela.

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