Un serviteur subversif

Selon Reinaldo Arenas (1943-1990), les écrivains latino-américains se trouvent toujours face à un dilemme : se rebeller contre une image « exotique » ou l’exploiter commercialement à leur bénéfice. L’écrivain cubain, éternel révolté, ne pouvait que choisir la subversion, voire la destruction, de cette image attendue. C’est ainsi que l’on assiste à un véritable jeu de massacre dans Le portier, écrit à New York entre 1984 et 1986 et courageusement réédité aujourd’hui.


Reinaldo Arenas, Le portier. Trad. de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu. Rivages, 296 p., 20 €


C’est par un dispositif narratif déjouant toute vraisemblance – un « nous » troublant et menaçant qui s’érige en représentant d’un million d’exilés cubains – qu’est livré au lecteur un récit, ou plutôt un rapport de la vie de Juan, « un jeune homme qui se mourait de peine », ayant quitté Cuba pour s’établir aux États-Unis. Il laisse derrière lui l’humiliation et la violence mais aussi le plus précieux, « c’est-à-dire des compagnies agréables que les persécutions rendaient extraordinaires, la faim et l’esclavage […] ; une horreur sans limites, mais également une humanité, une façon de sentir, une fraternité devant la peur… » : autant de choses qui, à New York où il finit par s’installer, lui sont bien étrangères. Car la réalité de la migration se trouve au cœur de ce roman de Reinaldo Arenas, cette douloureuse impossibilité de ne pas être compris, de ne pas comprendre ; et l’isolement qui en découle.

Le portier, de Reinaldo Arenas : un serviteur subversif

New York (2010) © Jean-Luc Bertini

Après de multiples petits boulots, et grâce à l’influence du puissant lobby cubain, infiltré dans tous les secteurs comme une ombre intimidante, le protagoniste trouve un emploi comme portier d’un immeuble résidentiel situé dans la partie la plus luxueuse de Manhattan. Très vite, il se distingue par un excès de zèle qui le pousse à élargir sa mission, comme si son devoir était de montrer à ses habitants « une porte plus large et jusqu’alors invisible ou inaccessible […]. Il ne pouvait absolument pas concevoir que l’existence de toutes ces personnes, et par extension de tout le monde, ne soit qu’un constant va-et-vient d’une pièce à l’autre, d’espaces réduits à d’autres encore plus réduits, d’un bureau à une chambre, d’un train à une cafétéria, du métro à l’autobus, et ainsi de suite… Il les conduirait vers des dimensions insoupçonnées jusque-là, vers des régions intemporelles et sans limites matérielles ».

Suivi en permanence par un narrateur qui recense avec une scrupuleuse minutie les moindres détails de son existence (manière de parodier la surveillance installée dans l’île pour traquer les opposants au régime), le portier nous fait entrer dans l’intimité de cette élite américaine objet d’un portrait impitoyable, brossé avec un humour délirant. Sa place, debout derrière la grande porte vitrée de son immeuble, lui donne un point de vue naturel pour observer les vibrations intimes de la ville, être le témoin idéal des habitudes déréglées de ses habitants, celles qui révèlent si bien l’envers du rêve américain et de son idéal de réussite. À la tombée du jour, il voit alors défiler avec leurs animaux de compagnie (des lapins, un serpent à sonnettes, des tortues, un orang-outang, un ours, un chien de chiffon) un éminent dentiste pour stars, une milliardaire clochardisée, un puissant avocat… Tour à tour méprisé, désiré, soupçonné, sa position de serviteur le conduit dans des situations burlesques, à la limite de l’absurde. Arenas nous montre ainsi les failles de cette société qui érige la liberté en valeur suprême, mais qui, enfermée dans ses contradictions, est en réalité prisonnière d’elle-même.

La dérision cible l’hypocrisie de ceux qui demeurent, dans cet environnement privilégié, incapables d’incarner leurs convictions. Comme cette professeure de sciences politiques, membre du Parti communiste des États-Unis qui, « touchée par une espèce de revanche antidiscriminatoire », ne couche à Cuba qu’avec des hommes noirs, mais aussi, « par camaraderie politique », avec les membres du comité central du Parti, quelle que soit leur couleur de peau. Aux yeux du portier qu’elle veut convaincre à tout prix de retourner sur l’île, elle vit « aux frais de l’enfer sans en subir les flammes ». Ou bien ce couple d’homosexuels, les Oscars, dont l’un d’eux, d’origine cubaine, Ramón García, a remplacé son nom par « ce qu’il considérait comme les symboles suprêmes de l’univers nord-américain, à savoir les Oscars de Hollywood et le New York Times ». Deux personnages très loin de ressembler à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes : « Plutôt que des jeunes gens séduisants et agiles, c’étaient deux êtres efféminés, chauves et gros, qui tous les matins, devant leurs toasts et leur tasse de café décaféiné, lisaient leur journal préféré… Après quoi, d’une même allure et vêtus de la même façon, à la dernière mode imposée par une quelconque idole hollywoodienne, ils se lançaient dans la rue en quête de l’amant idéal, d’un homme qu’ils ne rencontreraient bien entendu jamais. »

Le portier, de Reinaldo Arenas : un serviteur subversif

Reinaldo Arenas © Jorge Camacho

De plus en plus seul, notre protagoniste principal trouvera des alliés précieux chez les animaux domestiques de cet immeuble luxueux (auxquels, dans un geste carnavalesque, le narrateur concède la parole) pour, ensemble, tenter de trouver cette porte les conduisant au « bonheur véritable ». Par sa démesure, sa liberté narrative extrême, Le portier nous invite encore à questionner nos propres servitudes, notre « domesticité », ce renoncement au désir et au rêve que les normes sociales imposent. Et ce sont des voix animales qui mettent en balance allégeance et émancipation, compromis et radicalité, peur et joie : « Le sens de la vie ne repose sur rien d’autre que sur la peur », affirme le lapin devant l’assemblée des animaux. « Qu’est-ce que la liberté sinon la possibilité de jouer, en nous moquant de tout y compris de nous-mêmes tout en essayant d’en apprendre toujours un peu plus des autres en les parodiant ? », demande le singe.

Derrière cette attention accordée aux animaux, cette douce et drôle tendresse, pointent les souvenirs de l’enfance cubaine de Reinaldo Arenas, sa solitude ; ses uniques complices étaient « les arbres, l’herbe, les oiseaux et un fleuve ». Cette poignante nostalgie se lit dans « Fin d’un conte », nouvelle inédite en français qui accompagne cette réédition. Écrit également à New York en 1982, sous forme d’un monologue, ce texte décrit, avec la rage si caractéristique du style d’Arenas, l’impasse dans laquelle se trouve tout exilé : la nécessité de l’oubli, voire de la haine, pour survivre dans un milieu complètement étranger, et la douleur de ce renoncement à soi-même. « J’ai survécu et je survivrai. Parce que ma haine est plus grande que ma nostalgie. »

Impossible alors de ne pas lire ces textes sans penser au suicide de leur auteur, épuisé par sa lutte contre le sida ; de ne pas y voir un testament confié à ses lecteurs, de ne pas lire entre les lignes ce mot de désordre : « Soyons donc versatiles et burlesques, irrévérencieux et plein de jovialité. »