Le triomphe du théâtre

Dans la magnifique salle du Gymnase Marie-Bell, est actuellement présentée une pièce d’Éric Bouvron et Benjamin Penamaria « librement inspirée de la vie de T. E. Lawrence », mise en scène par Éric Bouvron : Lawrence d’Arabie. Quand la théâtralité fait oublier le film aux sept oscars, quand le théâtre privé programme un des meilleurs spectacles de la saison, sélectionné pour les Molières 2022.


Éric Bouvron et Benjamin Penamaria, Lawrence d’Arabie. Mise en scène d’Éric Bouvron. Théâtre du Gymnase Marie-Bell. Jusqu’au 30 mai ; tournée en 2022-2023


En 1962, le film de David Lean Lawrence d’Arabie fit découvrir au grand public Thomas Edward Lawrence, incarné par Peter O’Toole. Mais Les sept piliers de la sagesse (1922), son autobiographie, avait déjà donné une aura légendaire dans son pays au jeune archéologue britannique qui avait participé à la révolte arabe contre l’Empire ottoman, pendant la Première Guerre mondiale. Éric Bouvron, qui n’était pas né à la sortie de Lawrence d’Arabie, a été marqué par la découverte du film et fasciné par le personnage de Lawrence. Après avoir jugé cette épopée du désert « impossible à retranscrire au théâtre », il a imaginé la pièce à partir de cette question : « Que se passe-t-il dans la tête d’un jeune homme qui devient un prophète de la cause arabe alors même que sa mission est fondée sur un mensonge (1) ? » Né en Égypte, ayant grandi en Afrique du Sud, Bouvron souhaitait dépasser le point de vue européen et a beaucoup voyagé, comme à son habitude, avant d’écrire le texte. À partir d’une première version en anglais, il a achevé la pièce un an plus tard en français, avec la collaboration de Benjamin Penamaria.

Lawrence d’Arabie, mis en scène par Éric Bouvron : le triomphe du théâtre

Lawrence d’Arabie © Aurore Vinot

La pièce commence en 1888, avant la naissance hors mariage de Thomas, et se termine en 1921 sur une rencontre dans une rue de Londres avec Winston Churchill, fraichement nommé chef du bureau colonial au Caire, croisé deux ans plus tôt lors de la conférence de Paris. Ce parcours est évoqué par l’alternance de scènes souvent brèves et d’autres plus longues, avec parfois des retours en arrière, mais toujours caractérisé par la rapidité des répliques. La tonalité peut passer d’un franc comique, surtout grâce au personnage de Dahoom, le jeune Arabe compagnon de Lawrence, à l’émotion des lettres écrites par Thomas à sa mère ou de la mort de Dahoom, de la violence de l’action au cynisme des négociations. Une voix off doit préciser les dates ; mais la performance réside dans la manière d’éclairer la complexité des situations, peu connues d’une partie du public, sans ralentir le dialogue, sans nuire à la vraisemblance des échanges. Et comme le souligne Benjamin Penamaria : « Cette pièce permet aussi de rappeler la genèse des problèmes insolubles que nous observons au Moyen-Orient, directement liés à la colonisation ».

Dans la lignée de Peter Brook et d’Ariane Mnouchkine, Éric Bouvron fait appel à l’imagination des spectateurs. Il pratique un minimalisme qui lui permet de concurrencer un film à grand spectacle, tourné dans le désert avec des caravanes de chameaux. Le plateau est couvert d’une moquette beige comme du sable foulé par les pieds nus. Parfois s’ajoutent des tapis au sol ou sur les cantines, des bagages, mais plus souvent des sièges, par un usage polysémique des accessoires. Cet espace est structuré par les magnifiques lumières d’Edwin Garnier qui, d’une scène à l’autre, métamorphosent l’ambiance. La tonalité orientale tient surtout aux costumes de Nadège Bulfay, dont les rapides changements à vue requièrent la performance des interprètes, toujours présents sur le plateau. Seuls Kevin Garnichat (Lawrence) et Slimane Kacioui (Dahoom) tiennent un rôle unique. Les quatre-vingt-dix personnages sont incarnés par six acteurs, auxquels s’ajoutent parfois les trois musiciens.

Ainsi, passent du monde occidental à celui des Arabes et retour : Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Yoann Pariz, Julien Saada, Ludovic Thievon. Ce dernier incarne aussi un chameau lors d’un marchandage très comique entre Dahoom et un vendeur. Un jeu de scène virtuose, comparable, se retrouve avec trois soldats turcs, assis sur des cantines, qui suggèrent un voyage en train. Cette séquence, entre autres, est représentative d’une occupation du plateau qui permet des actions simultanées. Le centre est vide, côté cour Lawrence installe la dynamite, côté jardin les soldats avancent toujours dans le convoi sur le point d’exploser, sans quitter leur place. Mais le plus impressionnant est peut-être la traversée du désert où les hommes, accompagnés par le battement d’un tambour, ploient sous la chaleur, sous le flamboiement d’un étendard orange, évocateur du Théâtre du Soleil.

Lawrence d’Arabie, mis en scène par Éric Bouvron : le triomphe du théâtre

Lawrence d’Arabie © Aurore Vinot

Éric Bouvron conçoit toujours ses spectacles comme un travail d’équipe. Mais, dans Lawrence d’Arabie, Kevin Garnichat, l’interprète du rôle-titre, ne peut qu’être omniprésent. En moins de deux heures, il connait une évolution qui permet d’apprécier toutes les nuances de son jeu. À peine arrivé au Caire, il fait preuve de la conviction nécessaire pour se faire accepter comme « agent de renseignement de Sa Majesté » par le général britannique Allenby (Stefan Godin), d’abord réticent. Par une de ces ellipses qui donnent sa dynamique à la pièce, il se retrouve face à Hussein, chérif de La Mecque (Stefan Godin), lui aussi surpris par sa juvénilité. Mais cette fois il fait preuve d’une calme détermination qui amène le souverain hachémite à lui faire rejoindre son fils Feisal (Julien Saada), et à le faire participer à la révolte. Il se trouve en butte à l’hostilité du chef de la tribu des Howeitat, Auda (Alexandre Blazy). Il laisse alors deviner une fatigue qui ne se dissipe qu’au moment de revêtir des vêtements arabes : « on se sent plus léger et plus libre en dessous. Le kilt écossais n’a qu’à bien se tenir… ».

Les épreuves qui suivent montrent toute la complexité de l’interprétation. Lawrence découvre les fausses promesses de ses compatriotes, ce qu’explicite, par un retour en arrière, l’évocation magistrale des accords Sykes (Alexandre Blazy)/Picot (Julien Gonzales). Il est confronté à la mort, celle de son fidèle Dahoom, celle qu’il doit donner, exigée par ses compagnons d’armes : « œil pour œil… le sang par le sang ». Il fait ainsi l’expérience d’une autre désillusion : « Mère tu avais raison. Ce sont des barbares ». Kevin Garnichat semble vieillir de manière accélérée. Il fait sentir son épuisement dû à la chaleur et au combat ; il perd son maintien et son port de tête, jusqu’à tomber en position fœtale. Mais il retrouve toute l’énergie du colonel Lawrence, lors de sa prise de parole à la conférence de paix de Paris, scène impressionnante où une mise à nu du Kaiser (Ludovic Thievon) symbolise les clauses du traité de Versailles à l’égard des Allemands.

La musique rythme l’ensemble du spectacle. Composée par les trois interprètes présents sur le plateau, elle contribue à l’atmosphère orientale. Cecilia Meltzer, magnifique artiste lyrique, fait entendre des modulations envoutantes. Elle intervient aussi en tant que Janet, premier amour de Lawrence, et comme danseuse, évocatrice pour lui de cette jeune fille. Julien Gonzales, accordéoniste, joue aussi de la batterie et Raphael Maillet du violon, tous deux assurant quelques rôles de figuration. C’est un grand plaisir de les retrouver avec leurs partenaires du groupe Accordzéâm : Jonathan Malnoury, Franck Chenal, Nathanaël Malnoury et Sylvain Courteix, dans La truite. Ce spectacle musical, mis en scène par Éric Bouvron, précède en début de soirée Lawrence d’Arabie au Gymnase, jusqu’au 14 mai. À partir de la mélodie de Schubert, de l’histoire d’un poisson aux prises avec un pêcheur, ce quintette atypique propose soixante variations où se mêlent avec humour chansons et danses. Le spectacle est programmé pendant tout le Festival d’Avignon à la chapelle des Templiers du petit Louvre.


  1. Éric Bouvron et Benjamin Penamaria, Lawrence, L’avant-scène théâtre n° 1490.

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