Tarantino écrivain

Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino, révolutionne un art insipide : la novélisation des films. La « pulp fiction » (le roman à sensation) peut-elle accéder au statut d’œuvre littéraire ?


Quentin Tarantino, Il était une fois à Hollywood. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Fayard, 416 p., 23 €


Tarantino, écrivain ? Ses scénarios loufoques et spirituels le laissent pressentir. Avec ce premier roman, on comprend son choix de limiter son œuvre cinématographique à dix films. Enfin, au seuil de la soixantaine, il réalise son rêve d’écriture. Est-ce là sa véritable vocation ?

Il était une fois à Hollywood, lorsqu’on le lit, fait penser à Leonardo DiCaprio et à Brad Pitt, acteurs principaux du film. Le premier incarne l’ex-star d’un feuilleton western du petit écran, relégué dans un rôle de second couteau dans les séries des autres. Quant à Pitt, son meilleur ami, il avait commencé comme la doublure cascade de Leonardo, avant d’être mis sur la liste noire d’Hollywood : héros décoré de la Seconde Guerre mondiale, le cascadeur casse-cou s’était rendu coupable d’uxoricide. Il reste l’employé de son ami en tant que chauffeur, confident et homme à tout faire.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le Musée d’Art du Comté de Los Angeles, sur Wilshire Boulevard (1965) © CC3.0/GeorgesLouis at English Wikipedia

Lire ce livre, c’est assister à la mise en œuvre des théories de Gérard Genette élaborées dans Figures III. À travers Proust, Genette montre qu’un roman n’est que la face visible de l’iceberg (métaphore pertinente pour DiCaprio !) : les dialogues et les évènements relatés servent à attirer le regard sur la partie immergée, l’histoire globale des personnages. C’est comme si on feuilletait un album photo ou une story Instagram, attrapant de petites bribes de l’arc narratif, juste assez pour se donner soif.

Il était une fois à Hollywood, le film, a déjà suscité la soif à sa sortie, en 2019. C’est un film sciemment superficiel, il se délecte de la surface, c’est une ode aux extérieurs – au sens hollywoodien du terme –, aux façades. Il est situé à Los Angeles en 1969, année charnière qui mit fin à une décennie turbulente, dont les tueries représentent la face immergée de l’utopie. Tarantino le cinéaste filme les deux aspects : le mal et le mysticisme, réunis régulièrement dans les rues et sur les autoroutes de L.A. Personne ne les a si magnifiquement filmés.

Tout est factice. La Cité des Anges est habitée par des diables, ils sont présents à l’arrière-plan, logés sur Spahn Ranch, un ensemble de plateaux de tournage, d’où sort de temps à autre une bande d’adolescentes, dévotes de Charles Manson, envahissant Hollywood pour fouiller dans les poubelles à la recherche de nourriture. Los Angeles est un désert, ce n’est pas facile d’y trouver à manger ou à boire, pourtant DiCaprio et Pitt ne cessent de se saouler, l’un avec des whisky sour qu’il boit en plein air, vautré dans son fauteuil gonflable au milieu de sa piscine, l’autre au moyen de canettes de bière consommées devant la télévision en compagnie de Brandy, son pit-bull.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Le funiculaire Angel’s Flight à Downtown Los Angeles, peu avant sa fermeture en raison du réaménagement du secteur (1969) © CC4.0/Rarmin

La frontière entre réalité et représentation est gommée, tout comme celle entre géologie et construction humaine. Le sable qui allonge les bas-côtés des routes bétonnées est-il de couleur jaune-brun ? Il s’accorde avec le reste du décor :  les cheveux blonds de Margot Robbie (Sharon Tate) et de Brad Pitt ; la chemise hawaïenne portée par celui-ci ; le col roulé que DiCaprio met en dessous de sa veste en cuir marron ; la Cadillac dans laquelle il se laisse conduire par son pote ; les couloirs de LAX qu’il emprunte à son retour de Rome où il tournait des westerns-spaghettis.

Le jaune dissimule le rouge, à l’image des affiches pour Kill Bill : tôt ou tard, il sera éclaboussé par le liquide visqueux qui coule dans les veines des hommes, ces voitures organiques vivant du plasma plutôt que de l’essence. On a soif de sang, Tarantino ne déçoit pas. En fournit-il la même dose dans son livre ? Où se situe le cœur du système circulatoire d’Hollywood ? Quel moteur donne l’impulsion aux bolides circulant dans ses rues, dont la Karmann Ghia bleu ciel de Brad Pitt, conduite quinze ans auparavant par Uma Thurman ? Dans la capitale du simulacre, y a-t-il de la matière grise ?

Un romancier se cache derrière le masque d’un personnage ; ici, Tarantino en revêt deux : Rick Dalton, l’ex-star du feuilleton western Chasseur de primes (DiCaprio dans le film), et sa doublure cascade, Cliff Booth (Brad Pitt). Le point de vue du roman oscille entre ces deux pôles, leurs univers se chevauchent. Contre toute attente, Cliff – peu volubile dans le film – s’avère esthète. Doté d’une mélancolie meurtrière, il noie son instinct d’assassin au volant de sa voiture et dans l’obscurité des salles de cinéma. Après une réunion d’affaires entre Rick et l’agent Marvin Schwarz au début du livre, l’intrigue se déplace rapidement vers Cliff, pour qu’on puisse lire ses réflexions de cinéphile, livrées dans un langage peu sophistiqué et fin. Cliff invite la réceptionniste de Schwarz au cinéma, où ils voient Je suis curieuse (édition jaune), un film suédois de Vilgot Sjöman – choix révélateur de sa passion pour les films étrangers. Il méprise les Américains, puérils pour ne pas avoir vécu la guerre sur leur sol. Par conséquent, leur cinéma rechigne devant la violence et la sexualité : il n’y a qu’en Europe qu’on sait baiser.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Un Boeing 727 de la Continental Airlines sur le tarmas de LAX (1969) CC2.0/Clipperarctic

Si Cliff joue le rôle de porte-parole de Tarantino, c’est à travers Rick, frustré dans ses ambitions de passer du petit au grand écran, qu’on apprend des choses sur les coulisses des productions cinématographiques : la partie business de l’iceberg. C’est ainsi que Tarantino partage les ragots des années 1960 qu’il a appris auprès d’une poignée d’initiés : Bruce Dern, David Carradine, Burt Reynolds, Robert Blake, Michael Parks, Robert Forster, et surtout Kurt Russell.

Conscient du vide désertique de sa patrie, Tarantino mène une quête incessante des origines. Les années 1960 sont cruciales parce qu’elles marquent le début de notre époque : ce fut non seulement la décennie d’une scission entre hippies et conservateurs rétros (Rick et Cliff), mais aussi celle de l’éclosion du marketing et de la télévision. Il était une fois à Hollywood, le film, a beau effleurer la surface, celle-ci est multiforme et dense : les enseignes lumineuses en néon ; les affiches murales ; les panneaux de publicité ; les petits écrans allumés en permanence ; les radios, les platines et les haut-parleurs hurlant les mêmes mélodies à chaque coin de rue.

Mystique dans l’âme, Tarantino voit dans la culture populaire des points de convergence, des mythes fédérateurs. Sur le plan télévisuel, il s’agit des feuilletons Mannix ou The F.B.I., dans le domaine de la musique, c’est le groupe pop Paul Revere and the Raiders – aujourd’hui oublié – dont le nom même renvoie aux origines de la révolution américaine. Terry Melcher, précédent locataire de la maison de Sharon Tate et Roman Polanski, avait été producteur du groupe, et on entend partout leurs albums Midnight Ride et The Spirit of ‘67. On apprend que Manson se sentait humilié par Melcher après l’avoir côtoyé – auteur d’une chanson pour The Beach Boys, le hippie espérait percer en tant que compositeur –, d’où son obsession pour la maison située à 10050 Cielo Drive.

Il était une fois à Hollywood : Quentin Tarantino écrivain

Quentin Tarantino © Art Streiber

Mais à L.A. la musique joue les seconds rôles : les Angelenos ont du cinéma plein la tête. C’est là que le génie de Tarantino s’exprime dans toute sa splendeur : chacun est acteur, producteur, distributeur et victime de sa propre projection. On cause cinéma, on respire cinéma, on bouffe cinéma, on le boit. Où s’arrête le septième art, où commence la vraie vie ? Question absurde !

Tarantino affectionne l’uchronie – Hitler et Goebbels ont été assassinés en 1944, Sharon Tate a été sauvée – parce qu’elle ouvre sur une version cyclique de l’Histoire : il n’y a plus d’évènement, plus de tragédie. Le passage du temps prend un autre sens : la création perpétuelle. Il était une fois à Hollywood, le livre, fait alors un saut provisoire dans le futur à la page 117 – Genette aurait parlé de « prolepse » – pour déjouer la fin du film : les adeptes de Manson se tromperont de demeure, s’attaquant à la maison voisine des Polanski, où ils seront tués par Cliff et par Rick, ce dernier se servant du lance-flammes d’entraînement qui lui restait du tournage des 14 gros bras de McCluskey.

La vie imite l’art et inversement. La prose de Tarantino part de ce principe, son ironie tranchante repose sur l’artificialité de l’existence, la porosité entre fable et réalité. Comme se dit Cliff devant le film Je suis curieuse (édition jaune) : « Qu’est-ce qui relève de l’histoire vraie de Lena et qu’est-ce qui participe du film de Vilgot ? » Même les prétendues reliques du passé sont du toc, artificiellement authentiques, résumées par le terme commercial de « vintage » : « Alors que la Cadillac vintage et les deux types vintage roulent sur le boulevard encombré… »

Il était prévisible que Tarantino prît la plume : comment conçoit-on un film sans passer par la généalogie du scénario ? Qu’est-ce qui est venu en premier, la page ou la pellicule ? Pour un cinéaste qui aime inverser les séquences narratives, quoi de plus naturel que de commencer par le tournage ? Ou faut-il considérer cette nouvelle vocation sous un autre angle ? Tarantino a toujours eu un faible pour les ratés : écrire alors que le livre perd contre l’écran, n’est-ce pas un (in)glorieux échec ?

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